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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Œufs au fipronil : et si on arrêtait de déc... ?

10 Août 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Politique, #Pesticides, #Union européenne

Œufs au fipronil : et si on arrêtait de déc... ?

 

 

Le titre est volontairement provocateur... faut bien attirer le chaland... faisons comme les marchands de peur...

 

Le propos du jour n'est pas de critiquer le traitement de l'affaire par les médias. Forumphyto vient de produire une petite revue de presse sous le titre : « Fipronil : Très probablement une fraude, mais pas un "scandale sanitaire" ». Nous partageons l'avis que – au moins jusqu'à présent – les médias français ont fait preuve de modération et, pour certains, de pédagogie. Pour les réseaux sociaux, on notera avec stupéfaction que, sauf erreur, la petite entreprise Générations Futures ne s'est pas – encore ? – exprimée.

 

Non, les problèmes se situent à d'autres niveaux.

 

 

Une machinerie européenne défaillante

 

En premier lieu, cette affaire découle de défaillances graves des machineries européennes. L'affaire est suivie de près, avec la compétence et la diligence qui fait sa marque, par M. Albert Amgar sur son blog. Les choses sont encore loin d'être démêlées, mais il est maintenant sûr qu'il y a eu des couacs dans les échanges d'informations, la coopération entre agences de sécurité sanitaire, la coopération judiciaire... et aussi la communication.

 

Mais cette affaire débouche aussi, à notre sens, sur la nécessité de s'interroger sur les procédures. En bref, les autorité belges ont-elles eu raison de privilégier l'enquête judiciaire en se taisant dans un premier temps sur l'existence possible d'un problème sanitaire ? Voir aussi ici.

 

Pour l'heure, on sait que des poulaillers ont été traités contre le pou rouge avec un produit, DEGA 16 (non autorisé en France), officiellement à base de menthol et d’huile essentielle d’eucalyptus (ce qui doit le qualifier pour l'élevage bio), et contenant frauduleusement du fipronil, un insecticide interdit dans le circuit alimentaire, en productions tant végétales qu'animales.

 

 

Des dosages curieux

 

En second lieu, les dosages chimiques ont montré des variations assez incroyables. Du sixième communiqué de l'Agence Fédérale (belge) pour la Sécurité de la Chaîne Alimentaire (AFSCA), rapporté par M. Amgar :

 

« Auprès d’une entreprise bloquée et échantillonnée le 18 juillet, le résultat initial de l’analyse a révélé un taux de 0,076 mg/kg de fipronil donc largement sous le seuil européen de sécurité. Toutefois, l’exploitant a fait usage de son droit à la contrexpertise et la deuxième analyse sur ce deuxième échantillonnage a révélé un taux de 0,92 mg/kg montrant un dépassement du seuil de sécurité européen. »

 

 

Il faut accorder les violons !

 

En troisième lieu, la communication vers le public a été quelque peu chaotique. Les Belges se sont fait rassurants, les Néerlandais plus alarmistes. C'est vraiment pain bénit pour les marchands de peur...

 

Et les ministres se chamaillent ! Voir aussi ici.

 

 

Une communication française critiquable

 

La communication du Ministère français de l'Agriculture n'a pas été exemplaire (on verra pour la suite...). Il y a forcément eu du roulis et du tangage au début, en l'absence de certitudes sur les faits ; on ne saurait faire de reproches à ce propos.

 

Mais, dans « Dossier fipronil en France : Situation sanitaire à propos des œufs contaminés et toujours une communication en retard ! », M. Amgar a analysé de plus près le « Œufs contaminés : point sur la situation sanitaire en France » du Ministère (du 8 août 2017). Et il relève des inexactitudes.

 

 

Il est urgent d'ouvrir le parapluie !

 

Dans un communiqué précédent, « Fipronil dans les œufs : la France renforce ses contrôles » – un titre de communicant pour dire que la France fait ce qu'elle a à faire ! – le Ministère écrit :

 

« En complément de l’analyse de risque de l’Efsa, le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation saisit l’Anses pour obtenir un avis sur les risques pour la santé humaine liés à l’ingestion d’œufs ou de produits contaminés par le fipronil. »

 

Là, on est dans la pure gesticulation – ce produit de l'administration et du gouvernement si courant dans le quinquennat précédent et dont on aurait espéré voir l'éradication avec la nouvelle culture politique annoncée il y a peu.

 

Le ministère refile le mistigri à l'ANSES. Et que fait l'ANSES ? Pour le moment, rien ! Ah ! Les résultats sont attendus pour la fin de la semaine...

 

Le ministère a également produit un « Œufs contaminés par le fipronil : Questions - Réponses » le 8 août 2017. Extrait :

 

« Quel est le risque pour le consommateur en cas d'ingestion d’œufs ou de produits contaminés ?

 

Les données de toxicité du fipronil sont connues : à l'état de traces, ce produit ne présente pas de risque pour la santé humaine.

 

Une saisine a été adressée en urgence à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) dans le but de déterminer le risque éventuel pour les consommateurs, en fonction du niveau de contamination. Le résultat de cette saisine est attendu pour la fin de la semaine. »

 

C'est là encore donner des verges pour se faire battre ! Comment les complotistes peuvent-ils croire la première phrase au vu de la deuxième ? Était-il si compliqué de donner des indications sur les « traces » ?

 

L'alerte du 20 juillet 2017 du RASFF (Système d'Alerte Rapide pour les Denrées Alimentaires et Aliments pour Animaux) – dont la France a été destinataire – faisait état de teneurs entre 0,0031 et 1,2 mg/kg (ou ppm) dans les œufs.

 

À titre de comparaison, un anti-puces pour chat peut contenir 50 mg de fipronil par pipette (voir par exemple ici). Avec nos deux gros chiens (de ceux qu'on peut caresser sans se baisser) et quatre chats, ce sont périodiquement 1.000 milligrammes – 1 gramme – de fipronil (moins ce qu'on s'est mis sur les doigts en écrasant la pipette sur le chat récalcitrant ou en caressant l'un ou l'autre en ayant oublié qu'il a été anti-pucé) qui se baladent dans la maison...

 

 

Deutsche Gründlichkeit

 

Et – pendant ce temps – le BfR, l'Institut fédéral (allemand) d'évaluation des risques agit, notamment par un communiqué du 30 juillet 2017, maintenant traduit en anglais.

 

Le résumé a été traduit en français par l'infatigable Albert Amgar :

 

« Le fipronil est un insecticide à large spectre utilisé contre les puces, les poux, les tiques, les cafards, les acariens et d’autres insectes.

 

L’estimation de l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR) a été faite sur la base d’une notification dans le système d’alerte rapide pour les denrées alimentaires et les aliments pour animaux (RASFF) selon laquelle des niveaux accrus de fipronil ont été détectés dans des œufs et des ovoproduits en Belgique. Les résultats actuellement disponibles de l’analyse des niveaux de fipronil vont de 0,0031 à 1,2 mg par kg d’œufs de poule et de 0,0015 à 0,0156 mg par kg dans la viande de poulet. L’estimation est également basée sur l’évaluation générale des risques de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) du 7 février 2006.

 

L’évaluation des risques pour la santé des résidus de fipronil mesurés dans les œufs de poule et la viande de poulet a été faite sur la base d’un dépassement de la dose de référence aiguë (ARfD pour Acute Reference Dose). L’ARfD est dérivé des études de toxicité sur le développement chez des rats et est de 0,009 mg par kg de poids corporel. C’est défini comme la quantité de substance par kilogramme de poids corporel qui peut être ingérée lors d’un repas ou dans une journée sans risque reconnaissable pour le consommateur. Dans le cas du fipronil, les calculs ont été effectués avec la plus haute valeur mesurée des niveaux de fipronil dans les œufs (1,2 mg de fipronil par kg d’œufs) comme le pire des cas. Sur la base de ce niveau et les valeurs de référence en matière de santé, le BfR arrive à la conclusion si l’on considère les données de consommation européennes, que l’ARfD pour les enfants est dépassée avec des œufs de poule. Cela ne signifie pas nécessairement que la consommation d’œufs de poule pose un risque concret de santé, mais cela indique que, conformément au niveau actuel de connaissance disponible, un risque pour la santé est possible chez les enfants avec la marge de sécurité sanitaire requise après avoir consommé ces œufs de poule contaminés.

 

C'est certes de la deutsche Gründlichkeit, mais cela aurait pu être mieux (le résumé, pas la traduction) ; mais pour cela, il faut entrer dans le détail.

 

 

Des risques très limités

 

Il existe deux valeurs pertinentes en toxicologie : la dose journalière admissible (DJA – ADI en anglais) qui représente la limite basse (très protectrice) à partir de laquelle on considère qu'il y a un risque pour la santé lié à une exposition chronique (vie entière) à la substance. Elle a été fixée à 0,0002 mg de fipronil ou de son métabolite par kg de poids corporel. La dose de référence aiguë (ARfD – Acute Reference Dose) s'applique aux ingestions ponctuelles, limitées dans le temps. Elle a été fixée à 0,009 mg/kg de poids corporel, avec un facteur de sécurité de 100.

 

L'exposition à la substance, ici le fipronil, dépend des habitudes de consommation. Il n'est bien sûr pas question de fonder la réglementation sur les consommateurs qui gobent vingt œufs par jour, mais on prend tout de même de gros consommateurs. Les calculs du BfR sont fondés sur le pire cas (1,2 mg de fipronil/kg d'œufs trouvé dans un échantillon) et sur le 97,5e percentile – le niveau de consommation qui n'est dépassé que par 2,5 % de la population.

 

Mais la consommation d'oeufs et d'ovoproduits varie avec l'âge, les habitudes alimentaires locales et le régime alimentaire individuel. Le BfR a présenté des calculs pour quatre situations (ci-dessous) : selon le modèle de consommation allemand NVS pour des enfants de 2 à 4 ans et pour des adultes de 14 à 80 ans ; selon le modèle de l'EFSA pour des enfants britanniques de 8,7 kg et des adultes végétariens de 66,7 kg.

 

 

 

 

Selon les calculs, l'ARfD n'est dépassée (dans le scénario pire cas) que dans le cas des enfants britanniques ; et ce, de 66 %.

 

S'agissant de l'exposition chronique, le BfR écrit notamment :

 

« Il n'y a pas d'indication à ce moment présent d'une ingestion permanente de résidus de fipronil par la consommation d'œufs de poules ou de viande de poulet et, pour cette raison, une exposition permanente accrue de la population allemande n'est pas un scénario réaliste à l'heure actuelle. Les LMR existantes de 0,005 mg/kg pour le fipronil dans les œufs de poule et la viande de poulet représentent seulement une petite quantité de la DJA (< 8% pour la population allemande et < 5% pour d'autres groupes de population européens) et constituent donc une protection suffisante en ce qui concerne les risques pour la santé d'une exposition permanente. »

 

 

Reprenons les bases de la réglementation toxicologique

 

Illustrons la technique par un exemple dans un autre domaine.

 

Quelle doit être la hauteur maximum d'un plongeoir ? L'expérimentation avec des animaux donne, admettons, 15 mètres. La réglementation toxicologique applique un facteur de sécurité de 100 et dit : le plongeoir, pas plus de 15 centimètres. Et selon le jargon jargonnant de la toxicologie – qu'il serait utile de réviser ou de préciser compte tenu de l'exploitation abusive qu'en font les médias et les réseaux sociaux –, « il y a un risque » ou « un risque ne peut être exclu » quand la hauteur dépasse 15 centimètres.

 

 

What next ?

 

Notre gouvernement cherche à faire des économies et à améliorer l'efficacité administrative. Notre ministre veut aussi présenter « une initiative européenne » lors d'un conseil européen informel de l'Agriculture et de la Pêche à Tallin, en Estonie, en septembre...

 

Décidément, rien ne change : un fait divers... une loi (ici un truc européen)... On ne sait pas encore tout... mais on programme déjà une action... Nous ne sommes pas en première ligne... mais nous donnons des leçons...

 

Nous suggérons à M. Stéphane Travert de profiter de l'efficacité du BfR allemand. Mutualiser des services répliqués deux douzaines de fois en Europe... n'est-ce pas économiser les moyens ?

 

Et notre ANSES nationale ne doit-elle pas faire face à la tâche colossale d'étudier, pour tous les usages, les alternatives aux néonicotinoïdes pour, le cas échéant, proposer une dérogation à l'interdiction applicable à une ou au mieux deux campagnes agricoles ?

 

 

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