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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Litchis, pesticides et syndrome cérébral fatal : encore de la science dénaturée sur le Monde​​​​​​​ et ailleurs

7 Août 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #critique de l'information

Litchis, pesticides et syndrome cérébral fatal : encore de la science dénaturée sur le Monde et ailleurs

 

 

Décidément, on ne s'en sort pas ! La mouvance anti-pesticides se précipite sur toute étude (ou « étude ») mettant un pesticide en cause (ou susceptible de le mettre en cause après force contorsions) ; c'est, après tout, de bonne guerre, une judicieuse exploitation des matériaux disponibles pour faire avancer son fond de commerce. Mais certains médias suivent... sans recul, sans esprit critique et, au final, sans retenue.

 

Le Monde – Planète – a ainsi produit le 25 juillet 2017 un article détaillé, ma foi bien charpenté, sur une étude (« étude ») scientifique, selon un mode dont, décidément, on ne sort pas non plus – titre à l'indicatif, suite au conditionnel :

 

« Un cocktail chimique cause la mort de 13 enfants au Bangladesh

 

Attribués officiellement à une toxine présente dans les litchis, les décès seraient en fait liés à une forte exposition aux pesticides selon une étude internationale publiée lundi. »

 

D'autres se sont aussi lancés dans cette aventure. Citons Science et Avenir – avec AFP, grand pourvoyeur de ce genre d'« informations » –, mais avec un titre plus précautionneux : « Lien entre litchis et morts d'enfants au Bangladesh : la piste du pesticide » (fruit d'une réflexion plus approfondie à en juger par l'URL).

 

Mais revenons au Monde. Le titre suggère un événement récent... Que nenni ! La mise en bouche – partiellement sous forme d'interrogation – le précise sitôt passé le chapô :

 

« L’endosulfan est-il l’un des pesticides à l’origine des encéphalites aiguës qui ont causé la mort de 13 enfants en 2012 au Bangladesh ? C’est ce qu’affirme une étude internationale publiée dans l’American Journal of Tropical Medicine and Hygiene lundi 24 juillet. »

 

Voici le titre de l'article scientifique :

 

« Outbreak of Sudden Death with Acute Encephalitis Syndrome Among Children Associated with Exposure to Lychee Orchards in Northern Bangladesh, 2012 »

 

Il est donc question d'une flambée de décès soudains avec syndrome d'encéphalite aiguë parmi des enfants associée avec une exposition à des vergers de litchis au Nord du Bangladesh en 2012. Comme souvent, il suffit de lire le résumé (nous découpons en paragraphes) pour démasquer la supercherie médiatique et juger de la qualité de l'étude :

 

« Les flambées récurrentes de syndrome d'encéphalite aiguë (SAE) chez les enfants dans les zones de culture de litchis en Asie soulignent la nécessité de mieux comprendre l'étiologie et le contexte.

 

Nous avons mené une étude par des méthodes mixtes pour identifier les facteurs de risque de la maladie et les comportements et pratiques entourant la culture du litchi dans une communauté frappée par une flambée de SEA dans le nord du Bangladesh en 2012.

 

L'épidémie a touché 14 enfants ; 13 sont morts. Les symptômes majeurs comprenaient l'inconscience, des convulsions, la transpiration excessive et une salivation mousseuse. Le temps médian entre l'apparition de la maladie et l'inconscience était de 2,5 heures. L'épidémie correspondait à la saison de récolte des litchis.

 

Plusieurs pesticides, y compris certains interdits au Bangladesh, étaient fréquemment utilisés dans les vergers.

 

Entrer dans un verger de litchis dans les 24 heures avant le début de la maladie (risque relatif ajusté par l'âge [aOR] = 11,6 [1,02-109,8]) et dans les 3 jours avant (aOR = 7,2 [1,4-37,6]) et avoir des membres de la famille travaillant dans un verger de litchis (aOR = 7.2 [1.7-29.4]) et entrer dans un verger pendant l'application des pesticides (aOR = 4.9 [1.0-19.4]) dans les 3 jours précédant l'apparition de la maladie ont été associés à la maladie dans l'analyse du village voisin. Dans l'analyse du quartier, l'entrée dans un verger qui a utilisé des pesticides (aOR = 8,4 [1,4-49,9]) dans les 3 jours précédant l'apparition de la maladie était associée à la maladie.

 

La consommation de litchis n'était pas associée à la maladie dans l'étude cas-témoins. L'épidémie était liée aux expositions aux vergers de litchis où des produits agrochimiques étaient habituellement utilisés, mais pas à la consommation de litchis.

 

Le manque de spécimens aigus a été une limitation majeure. Les études futures devraient viser la collecte d'échantillons environnementaux et alimentaires, des spécimens aigus et une évaluation rigoureuse de l'utilisation communautaire des pesticides pour déterminer l'étiologie. »

 

Remarquons d'emblée que l'article scientifique a été mis en ligne le 24 juillet 2017, et l'article journalistique, le... 25 juillet. Est-ce raisonnable pour un commentaire sur un article scientifique, au demeurant fort long et verbeux ? Non.

 

L'analyse a donc été menée sur 14 cas. Quelle valeur épidémiologique ? Au mieux très faible. Les données statistiques sont éloquentes. Entrer dans un verger de litchis augmente le risque de contracter la maladie dans les 24 heures suivantes d'un facteur 11,6 en moyenne ; mais ce facteur a 95 % de chances de se situer quelque part entre 1,02 et109,8.

 

Ce n'est pas une raison de rejeter l'article scientifique avec mépris. Il fournit des informations dont beaucoup relèvent de l'anecdote et offre, ce faisant, des pistes de réflexion et des suggestions pour de nouvelles études plus ciblées. Le résumé est du reste très précautionneux et l'article est très disert sur les limitations de l'étude.

 

Non, le problème résulte de l'exploitation éhontée qui est faite de ce genre d'article.

 

Reprenons le titre du Monde : « Un cocktail chimique cause la mort de 13 enfants au Bangladesh ». Ce n'est pas du tout la conclusion de l'article scientifique. Et pour cause : les auteurs n'ont disposé d'aucune matière biologique qui aurait permis de chercher des résidus de pesticides et d'établir un lien.

 

Reprenons la première phrase du Monde : « L’endosulfan est-il l’un des pesticides à l’origine des encéphalites aiguës qui ont causé la mort de 13 enfants en 2012 au Bangladesh ? ». L'endosulfan n'est pas été spécialement ciblé dans l'article dans l'article scientifique.

 

Une autre dérive journalistique teintée d'idéologie et de parti pris ressort du paragraphe suivant :

 

« Ces résultats remettent en cause la raison officielle des décès, validée en début d’année par une étude parue le 30 janvier dans The Lancet Global Health, qui avait conclu à la responsabilité d’une toxine, la methylenecyclopropyl-glycine, présente naturellement dans les graines du fruit. Elle provoque de l’hypoglycémie surtout chez les enfants souffrant de malnutrition. Cette explication n’a pas convaincu l’équipe de recherche internationale. "La toxine ne peut pas à elle seule être la cause des syndromes d’encéphalites aiguës. Il y a de multiples sources de données qui prouvent que l’empoisonnement à l’agrochimie peut y avoir contribué", écrivent les auteurs. »

 

Voici, en original, le paragraphe pertinent de l'article scientifique (sur les 14 cas du Bangladesh) :

 

« In India, the leading hypothesis of AES etiology among children living near lychee orchards was the ingestion of phytotoxins, specifically methylenecyclopropyl-glycine that is present in lychee seeds and pulp, which can lead to hypoglycemia among malnourished children.6,25 Without acute biological specimens, and therefore, lack of measured blood glucose levels from children in this outbreak in Bangladesh, we were unable to investigate this hypothesis directly. However, our epidemiologic and clinical findings suggest that methylenecyclopropyl-glycine alone may not explain this AES outbreak among children. There are multiple lines of evidence that agrochemical poisoning may also have contributed. »

 

Et notre traduction :

 

« En Inde, la principale hypothèse de l'étiologie du SEA chez les enfants vivant près des vergers de litchis était l'ingestion de phytotoxines, en particulier de méthylènecyclopropyl-glycine présente dans les graines de litchi et la pulpe, ce qui peut conduire à une hypoglycémie chez les enfants sous-nutris. Sans spécimens biologiques aigus, et donc, manquant de mesures de taux de glycémie chez les enfants dans cette épidémie au Bangladesh, nous n'avons pas pu étudier cette hypothèse directement. Cependant, nos résultats épidémiologiques et cliniques suggèrent que la méthylécyclopropyl-glycine seule [may not explain] cette épidémie de SEA chez les enfants. Il y a de multiples sources de données que l'intoxication agrochimique peut également y avoir contribué. »

 

Notons qu'il n'y a pas de raison officielle pour les décès étudiés dans l'article scientifique. Ensuite, l'équipe scientifique n'a pas mis en cause l'hypothèse des phytotoxines.

 

« ...may not explain... » est un petit traquenard pour traducteur. La traduction (verbeuse mais explicite) la plus cohérente, qui s'accorde avec la phrase suivante, est : « nos résultats [...] suggèrent qu'il est possible que la [substance] ne suffit pas à elle seule pour expliquer... » On est loin de l'interprétation journalistique qui, pour fonctionner, a besoin d'un autre auxiliaire que « may », à savoir « cannot explain... ». Ajoutons que des citations qui ne sont pas littéralement conformes au texte original sont détestables.

 

Et la dernière phrase du paragraphe cité de l'article scientifique met incontestablement en échec le titre de l'article journalistique.

 

L'explication des encéphalites par des phytotoxines du litchi avait été décrite dans le Monde par M. Paul Benkimoun le 2 février 2017 sous le titre : « En Inde, l’énigme résolue d’une maladie mortelle ».

 

« Association of acute toxic encephalopathy with litchi consumption in an outbreak in Muzaffarpur, India, 2014: a case-control study »(association de l'encéphalopathie toxique aiguë avec la consommations de litchis dans une flambée à Muzaffarpur, Inde, 2014 : une étude cas-témoins) de Shrivastava et al. avait été mené sur 390 patients (dont 122 sont morts). C'est une étude d'une toute autre ampleur, avec diverses analyses biologiques sur les patients, ainsi que sur des litchis, pour infirmer ou confirmer les causes possibles. En particulier, les auteurs n'avaient détecté aucun schéma [pattern] d'exposition excessive à des pesticides ou des métaux sur 80 patients, et aucun résidu de pesticides sur 14 échantillons de litchis. La maladie avait été associée à la consommation de litchis (matched odds ratio [mOR] 9,6 [95% CI 3,6 – 24]) et l'absence de repas du soir dans les 24 heures précédant l'apparition de la maladie.

 

Reprenons : les phytotoxines provoquent une hypoglycémie, d'autant plus grave que le ventre est vide.

 

L'akée ou aki. Le nom latin vient du capitaine Bligh, celui du Bounty.

 

Ajoutons que l'équipe a aussi mis en cause l'hypoglycine A (qui provoque des accidents toxiques avec l'akée ou aki, Blighia sapida – la maladie jamaïcaine des vomissements). Ils ont aussi trouvé des concentrations très variables de toxines dans les fruits (12,4 μg/g à 152,0 μg/g pour l'hypoglycine A et 44,9 μg/g à 220,0 μg/g pour la MCPG). Cette variabilité contribue à notre sens à expliquer l'étiologie de la maladie.

 

Des études précédentes de l'équipe du Dr Aakash Shrivastava avaient pointé dans la direction de toxines du litchi et débouché sur des recommandations nutritionnelles et médicales qui ont fait sensiblement reculer la mortalité (voir aussi ici). L'étude de l'équipe américano-bangladeshi propose d'autres pistes d'études et, en cela, elle est utile.

 

Ses limites sont toutefois évidentes. Elle ne va guère au-delà de l'enquête de voisinage. Et c'est à se demander s'il ne s'agit pas d'une tentative de faire accroire une hypothèse des pesticides déjà lancée en décembre 2012 (et de la sauver à l'issue de l'étude indienne de Shrivastava). On est, sinon dans, du moins à la marge de la science militante.

 

Une science qui a besoin de médiatisation. Son exploitation par la mouvance anti-pesticides et par des médias influents comme le Monde, ainsi que sa popularisation par des agences comme l'AFP – le tout sans mise en perspective –, est susceptible de lancer des décideurs sur de fausses pistes, et ce, au détriment de la santé publique ; ici, c'est la vie d'enfants qui est en jeu. Il faut voir comment la presse indienne a jeté l'étude de l'équipe Shrivastava aux orties... Voici un article, signé AFP, Washington. L'AFP... hélas !

 

On regrettera aussi que l'un des auteurs bangladeshi qui s'est exprimé sur l'étude s'est livré à des déclarations sensationalistes et non objectives. Au « publier ou périr », il faut aussi ajouter maintenant le « médiatiser ou agoniser ».

 

Nous n'aurons évidemment aucun regret à voir l'endosulfan sortir de la phytopharmacopée.

 

 

Si vous comprenez le hindi...

 

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