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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Une étude sur les néonics fait des éclats dans les manchettes, mais vandalise la science

6 Juillet 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Néonicotinoïdes, #critique de l'information, #Article scientifique, #Abeilles

Une étude sur les néonics fait des éclats dans les manchettes, mais vandalise la science

 

Henry I. Miller*

 

 

Des chercheurs du Royaume-Uni ont produit cette semaine l'exemple le plus récent d'un fléau sur lequel j'ai déjà écrit, comme d'autres : la science par communiqué de presse. Une science qui recèle souvent tout ce qui ne va pas, ou presque, aujourd'hui dans ce domaine : une sélection orientée (« cherry picking ») a posteriori de données pour étayer une conclusion mue par des considérations idéologiques (une forme de « biais de confirmation ») ; la médiatisation hyperbolique de résultats douteux pour faire les gros titres ; l'échec d'une grande partie de la communauté scientifique à dénoncer ce qui constitue des distorsions claires et flagrantes de leurs collègues ; et les raccourcis des « journalistes scientifiques » pour qui perroqueter le communiqué de presse tient lieu de pensée critique.

 

Le dernier emballement médiatique porte sur un article intitulé « Country-specific effects of neonicotinoid pesticides on honeybees and wild bees » (effets de pesticides néonicotinoïdes spécifiques à des pays sur les abeilles domestiques et sauvages), de B.A. Woodcock, du Center for Ecology and Hydrology (CEH – Centre pour l'écologie et l'hydrologie du Royaume-Uni, et ses collègues, article publié jeudi [29 juin 2017] dans la revue Science.

 

Pour ceux qui arrivent en retard dans la saga, les néonicotinoïdes – les néonics en bref – sont un groupe innovant d'insecticides qui sont principalement utilisés en enrobage des semences, ce qui réduit la quantité totale de pesticides appliquée sur une culture à une fraction minuscule de ce qui serait autrement utilisé par pulvérisation de pesticides plus anciens. C'est une méthode de lutte beaucoup plus bénigne pour les insectes utiles (par exemple les abeilles) que les anciens pesticides utilisés en applications aériennes, que les néonics ont remplacés – et que les agriculteurs seront forcés d'utiliser à nouveau lorsque l'utilisation des néonics sera restreinte ou interdite. Les néonics sont également sécuritaires pour les humains et les autres mammifères, ce qui est un avantage pour les agriculteurs – et aussi pour les propriétaires d'animaux domestiques, qui appliquent des néonics directement sur la peau de leurs chiens et chats bien-aimés pour les protéger des puces et des tiques.

 

 

 

 

Il n'est pas surprenant que les néonics soient devenus les insecticides les plus populaires et les plus largement utilisés sur la planète, ce qui les a mis directement dans le collimateur des activistes environnementaux et de l'industrie du bio. Prétendant (de manière erronée) que les néonics provoquaient un effondrement des populations d'abeilles, les menaçant d'une extinction imminente et mettant en péril l'approvisionnement alimentaire mondial, les activistes de mauvaise foi ont réussi à les faire largement interdire en Europe.

 

Ce n'est qu'après la mise en place de l'interdiction que quelques auteurs scientifiques aux États-Unis ont commencé à souligner que les populations d'abeilles ne s'effondraient pas, comme le prétendent les militants et les régulateurs de l'UE. Les populations d'abeilles sont, en fait, en augmentation – en Europe, aux États-Unis, au Canada et même sur tous les continents, sauf en Antarctique – et ont augmenté depuis le milieu des années 1990, lorsque les néoniens sont arrivés sur le marché.

 

Cette prise de conscience a probablement empêché un copier-coller de cette interdiction dans ce pays sous l'administration Obama, mais cela n'a pas empêché les régulateurs de l'UE de sauter un pas. Ils ont doublé la mise sur la nécessité d'une interdiction, en fondant leurs conclusions sur des études de laboratoire de mauvaise qualité qui ont soumis les abeilles à des overdoses massives de néonics et ont trouvé, sans surprise, que les abeilles n'aiment pas être saoûlées.

 

Jusqu'à maintenant, cependant, toutes les études de terrain à grande échelle ont démontré ce que nous savons de l'expérience du monde réel : les colonies d'abeilles prospèrent en fait sur les cultures traitées par des néonics. C'est pourquoi l'étude qui vient d'être publiée dans Science, avec un important appui financier de l'industrie (une ironie sur laquelle je reviendrai) – l'une des plus grandes jamais menées – va certainement faire les manchettes qui suscitent si évidemment la convoitise de ses auteurs.

 

Osmie rousse

 

À première vue, l'étude du CEH semble impressionnante et importante. Les champs de colza cultivés commercialement ont été traités avec deux pesticides néonics différents, la clothianidine (CLO) et le thiaméthoxame (THX), dans trois pays différents : l'Allemagne, la Hongrie et le Royaume-Uni. Les scientifiques ont mesuré les effets des expositions réalistes sur le terrain à ces cultures traitées sur trois espèces d'abeilles différentes : les abeilles domestiquées et deux espèces sauvages, le bourdon terrestre (Bombus terrestris) et l'osmie rousse (Osmia bicornis).

 

Selon le communiqué de presse sur cette étude, les chercheurs ont constaté que « l'exposition aux cultures traitées [avec des néonicotinoïdes] réduisait le succès de l'hivernage des colonies d'abeilles domestiques [...] dans deux des trois pays ». Et : « Une baisse du succès de la reproduction – reflétée dans le nombre de reines (bourdons) et la production d'œufs (osmie rousse) – a été liée à des niveaux croissants de résidus de néonicotinoïdes dans les nids de bourdons terrestres (Bombus terrestris) et d'osmie rousse (Osmia bicornis) dans les trois pays. »

 

Cela a incité l'auteur principal de l'étude, le Dr Ben Woodcock, à résumer : « les néonicotinoïdes étudiés ont causé une capacité réduite pour les trois espèces d'abeilles à établir de nouvelles populations l'année suivante, au moins au Royaume-Uni et en Hongrie ».

 

Bourdon terrestre

 

Cependant, aucun communiqué de presse – ni l'article publié sur deux pages – n'a répercuté le fait que les auteurs fondent les conclusions de leur étude sur une poignée de résultats aberrants – des effets si petits qu'ils pourraient se produire par hasard – tirés d'une quantité beaucoup plus grande de données expérimentales qu'ils ont générées et qui pointent précisément vers des conclusions opposées. Inexplicablement, cela n'a pas été saisi par les pairs examinateurs et aurait dû être corrigé par eux.

 

La plus grande partie de l'étude, sur les abeilles domestiques, ayant été commandée par Bayer CropScience et Syngenta, les deux plus grands fabricants de pesticides néonics, ces entreprises ont reçu un rapport beaucoup plus complet sur les expériences ainsi commandées. Dans sa présentation mercredi devant le Science Media Center au Royaume-Uni, le scientifique de Syngenta, le Dr Peter Campbell, a souligné à la presse que l'ensemble complet de données s'étend sur environ 1.000 pages, incluant 258 analyses statistiques distinctes des paramètres scientifiques primaires et secondaires (résultats mesurables) de l'étude. Inutile de dire que ce vaste ensemble de données jette une ombre démesurée sur l'article de deux pages publié dans Science et les 50 pages de « documents complémentaires » mises en ligne.

 

Voici ce à quoi ressemble cette masse de données condensée dans une matrice fournie au public par le Dr Campbell lors de son intervention.

 

 

Analyse des paramètres du CEH (Source : Peter Campbell)

 

 

Les neuf rectangles rouges – environ 3% des résultats – indiquent un effet négatif sur les colonies d'abeilles domestiques pour les paramètres mesurés (par rapport aux abeilles exposées aux champs témoins non traités). Les sept carrés vert foncé – aussi environ 3% des résultats – indiquent des effets positifs et bénéfiques sur les colonies d'abeilles, toujours par rapport au témoin correspondant.

 

Ces résultats sont frappants : des effets bénéfiques et positifs sur les abeilles domestiques – de l'exposition à un pesticide – ont été observés sur presque autant de critères que les effets négatifs. C'est inattendu – surtout dans une étude affirmant que les néonics nuisent aux abeilles. On aurait pu s'attendre à ce que ces effets positifs imprévus – observés tant en Allemagne qu'au Royaume-Uni, et ce, un peu moins fréquemment que les effets négatifs observés en Hongrie et au Royaume-Uni – bénéficient d'une place tout aussi importante dans le bilan de l'étude et qu'ils suscitent un examen plus approfondie. Au lieu de cela, l'équipe du CEH a choisi d'enterrer ce résultat, tout au moins dans son communiqué de presse, en susurrant : « Aucun effet nocif sur les abeilles hivernantes n'a été trouvé en Allemagne. »

 

L'autre caractéristique évidente de cette matrice est la large surface occupée par des rectangles vert clair – au nombre de 238, soit 94% des données – chacun indiquant un paramètre expérimental sur lequel l'exposition à l'un ou l'autre néonic n'a eu aucun effet sur les colonies d'abeilles. Bien sûr, c'est exactement ce que recherchent les agriculteurs et les jardiniers du dimanche dans un pesticide : quelque chose qui tue les insectes nuisibles, mais sans toucher les abeilles et les autres insectes bénéfiques.

 

Cette constatation généralisée de « sans effet » est compatible avec les résultats d'une douzaine d'études de terrain à grande échelle précédentes sur des abeilles butinant dans des cultures issues de semences traitées avec un néonic, études qui n'ont révélé aucun effet néfaste au niveau de la colonie.

 

L'article du CEH ignore virtuellement cette masse de données expérimentales (les auteurs ne se sont même pas donné la peine d'évoquer les résultats « sans effet » pour neuf ensembles de paramètres sub-létaux mesurés inclus dans les données supplémentaires de leur étude). Au lieu de cela, les auteurs fondent leurs conclusions sur neuf résultats finaux observés dans deux pays – trois pour cent des données de l'étude. Ces résultats peuvent bien être le résultat du hasard.

 

Bref, il semble que l'équipe du CEH ait fondé sa conclusion selon laquelle les néonics nuisent à la capacité des colonies d'abeilles à survivre à l'hiver sur une poignée d'effets éventuellement aléatoires pris au milieu d'une pléthore d'autres résultats de leur étude qui pointent vers la conclusion inverse : les néonics n'ont eu aucun effet néfaste sur les colonies de abeilles.

 

L'équipe du CEH a également omis de mentionner que toutes les colonies d'abeilles affectées négativement par les néonics se sont rétablies et ont surmonté ces effets avant l'hiver – et ont donc entamé leur période d'hivernage sans dommage. Ce n'est pas une omission mineure. C'est une lacune dont d'autres scientifiques, indépendants, doivent tenir compte lors de l'évaluation de la validité globale de cet article.

 

Mais qu'en est-il des constatations de l'équipe du CEH sur les effets néfastes de l'exposition aux néonics des deux espèces d'abeilles sauvages – celles qu'ils ont étudiées « sur leurs fonds propres » ?

 

Il s'avère que, encore une fois, les scientifiques du CEH ont omis quelques qualificatifs importants. Tout d'abord, comme l'a souligné le Dr Peter Campbell, le scientifique de Syngenta, « dans environ 95% des cas, aucun résidu de néonic » n'a été trouvé dans les analyses de résidus du CEH sur le pollen et dans le nectar, « même dans les échantillons prélevés directement sur la culture traitée. Par conséquent, les abeilles n'étaient presque jamais exposées à des résidus de néonics dans ces essais. »

 

Le professeur émérite Rob Smith de l'Université de Huddersfield a souligné un deuxième facteur de confusion dans les données sur les abeilles sauvages de l'article du CEH. Il s'avère que les deux espèces d'abeilles sauvages étudiées n'ont pas été affectées par les résidus de néonics dans le pollen et le nectar directement à partir des cultures traitées. Les effets négatifs proviennent des résidus accumulés dans leurs nids – et ces effets ont été dominés par un troisième néonic (l'imidaclopride), qui n'a pas été utilisé dans l'étude, mais qui apparemment a été rencontré par les abeilles sauvages pendant leurs déplacements.

 

L'équipe du CEH n'a pas été plus transparente à propos de ces caractéristiques de confusion affectant leurs résultats sur les abeilles sauvages qu'ils ne l'ont été pour leurs résultats sur les abeilles domestiques. Cela renforce le soupçon de résultats fondés sur un ordre du jour idéologique, de recherche de confirmation à partir de données limitées et non concluantes. Le CEH n'a pas pu être joint pour des commentaires.

 

Lorsque des scientifiques choisissent leurs données et grossissent l'importance de résultats clairsemés tout en enterrant ou minimisant des indications en sens contraire issues de leurs propres données, ils rendent un mauvais service à la science et à la société. Avant que cet article ne puisse influencer les politiques publiques, il sera essentiel que les experts s'expriment.

 

____________

 

* Henry I. Miller a eu trois carrières  : chercheur en biomédecine, régulateur pour les produits pharmaceutiques à la FDA états-unienne et scholar à l'Institution Hoover, un groupe de réflexion de l'Université Stanford.

 

Il contribue régulièrement à Forbes et s'y présente comme suit  : « Je démonte la science-poubelle et les politiques publiques défectueuses. »

 

Source : https://www.forbes.com/sites/henrymiller/2017/06/30/neonic-study-makes-a-splash-in-the-headlines-but-trashes-science/#65dbc6773f5c

 

 

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Xochipilli 09/07/2017 10:53

Science est une revue sérieuse avec relecture par des pairs: comment se fait il que de telles lacunes méthodologiques aient pu passer? Et que l'abstract soit aussi affirmatif?

Seppi 09/07/2017 12:30

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

La réalité est que des revues prestigieuses et tenues en haute estime ne sont pas immunisées contre les dérapages. La "science" à objectif politique et idéologique s'insinue partout.

un physicien 06/07/2017 12:21

Le simple fait que l'effet dépende du pays beaucoup plus que des autres paramètres étudiés suffit à prouver que ces paramètres ne sont pas pertinents. A moins de considérer que les lois de la nature ne soient pas les mêmes en Angleterre et en Allemagne ...

Seppi 09/07/2017 12:29

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Ça semble si évident !