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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Abeilles et néonicotinoïdes : ce n'est toujours pas clair !

13 Juillet 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Néonicotinoïdes, #Article scientifique

Abeilles et néonicotinoïdes : ce n'est toujours pas clair !

 

Pr Linda Field*

 

 

Les abeilles et les néonicotinoïdes ; les pollinisateurs rencontrent des pesticides ; les héros contre les méchants – elles sont devenues une cause célèbre, naturellement. Je ne fais pas dans les causes ; je fais de la science. Et pourtant, de façon involontaire, je me suis retrouvée dans un coin de ce débat, apparemment au côté des chimistes industriels et des agriculteurs commerciaux, et apparemment en contradiction avec un groupe tout aussi divers dans l'autre coin.

 

Notre dernière affaire concerne un article dans le dernier numéro de Science, publié hier. L'article décrit une étude à grande échelle, d'une ampleur inhabituelle, menée dans trois États de l'UE, l'Allemagne, la Hongrie et le Royaume-Uni, et concerne les effets de deux néonicotinoïdes, sous la forme d'enrobages de semences de colza, sur les abeilles domestiques et deux espèces d'abeilles sauvages, toutes des pollinisateurs essentiels. La recherche a été menée par le Centre pour l'Écologie et l'Hydrologie avec lequel Rothamsted travaille régulièrement et étroitement, pour l'heure sur un de nos principaux programmes stratégiques qui met l'accent sur le développement et la mise en place d'une agriculture durable.

 

La question des abeilles et des néonics a une longue histoire avec des résultats peu concluants, même si elle a encore provoqué des restrictions réglementaires avec des conséquences dommageables pour les économies agricoles. La publication de ce dernier article, qui est critique sur les néonics, coïncide avec un débat européen potentiellement crucial sur la question de savoir s'il faut étendre ces restrictions, lesquelles ont déjà coûté des centaines de millions d'euros à l'activité agricole et, en particulier, aux producteurs de colza. En fait, la perspective de nouvelles restrictions, sans preuve convaincante des effets négatifs des néonics, a été à l'origine de notre prise de position sur les néonics en mai dernier.

 

À ce stade, je devrais peut-être préciser que je n'ai jamais reçu un penny (ou un centime) de l'industrie chimique. Au cours des 20 dernières années, mon département n'a pas tiré plus de 10 pour cent de ses revenus de l'industrie, principalement sous forme de subventions pour soutenir des projets de recherche et payer des bourses de doctorat. Et, pour être franche, j'aimerais en avoir davantage.

 

Mon équipe s'investit dans la recherche fondamentale qui peut fournir l'information fondamentale permettant à l'industrie de concevoir des pesticides plus efficaces et plus sélectifs ; des pesticides qui font ce que nous voulons qu'ils fassent, et pas plus. Nous ne sommes plus à l'époque de l'abominable DDT et du Printemps silencieux de Rachel Carson, qui a en fait stimulé mon intérêt pour les science agronomiques. Nous avons bien passé ce stade et nous ne sommes pas encore au bout.

 

Par exemple, le groupe des insecticides de Rothamsted fait un travail précieux pour déterminer la sélectivité des néonics ; les premières indications suggèrent que certains néonics ne sont pas géniaux pour les abeilles, tandis que d'autres n'ont absolument aucun impact et peuvent être préférables aux alternatives. Le plus grand risque est la réglementation à taille unique qui ne tient pas compte du contexte et des nuances. Le deuxième est de dire qu'il n'y a pas de problème, lorsque nous ne pouvons pas le dire avec certitude.

 

Je ne veux pas entrer dans ce piège pour commentateurs qui consiste à revenir sur des arguments sécurisés, des préjugés si vous voulez. J'essaie d'examiner tous les documents que l'on me demande de passer en revue, séparément et avec un œil neuf, en m'appuyant sur plus de 30 années de recherches biochimiques et moléculaires et plus de 250 articles publiés, et de ne pas succomber à un biais, conscient ou subconscient.

 

L'article produit par le CEH rapporte les résultats d'une très grande étude qui tente d'obtenir des données à l'échelle des champs, ce qui ne peut qu'être loué. J'avais placé de grands espoirs dans cette recherche (ou un projet de recherche de ce genre) ; nous avons certainement besoin d'une étude approfondie, de grande ampleur, pour mettre la main sur le facteur ou les facteurs qui semblent nuire aux populations d'abeilles. Cependant, je ne pense pas que cette étude y soit parvenue. Et la variété des « réactions d'experts » à l'article indique semble-t-il – qu'il y en a quelques-uns qui sont d'accord avec moi.

 

Je ne discuterai pas de l'affirmation des auteurs selon laquelle les néonics peuvent nuire aux abeilles, et que cela est préoccupant, très préoccupant. Mais qu'en est-il des résultats positifs en Allemagne ? Et qu'en est-il de la grande majorité des résultats qui ne présentaient aucun impact significatif, dans un sens ou l'autre ? Sur les 14 paramètres étudiés dans les trois pays choisis par les auteurs, 33 des 42 facteurs n'ont montré aucun effet significatif ; 3 étaient positifs et 6 étaient négatifs.

 

Je suis d'accord que, à première vue, le graphique des résultats pour les trois États de l'UE montrant une corrélation négative entre les résidus de néonics dans les nids et les nombres de reines (comme indicateur de la réussite reproductive) semble convaincant et préoccupant ; cependant, un examen plus approfondi suscite plus de questions que de réponses. Si chaque pays est examiné séparément, la Hongrie affiche un large éventail de valeurs pour le nombre de reines avec très peu de variation dans les résidus dans les nids, alors que le Royaume-Uni présente une large gamme de niveaux de résidus mais peu de variation dans le nombre de reines. Dans l'ensemble, cela est difficile à interpréter ; cela suggère certainement qu'une analyse statistique raffinée est essentielle pour tirer le meilleur parti des données.

 

J'ai été déçue de voir qu'il y a eu si peu de preuves convaincantes à partir de tant de données accumulées. Pour moi, cela souligne les difficultés profondes qu'il y a à essayer de comprendre ce qui arrive à ces pollinisateurs qui butinent sur une large gamme d'espèces et sont soumis à une grande variété d'influences concurrentes, ou d'influences potentielles. Et les preuves qui étaient disponibles ont été présentées avec tant de lacunes que je me suis retrouvée à douter de certaines hypothèses sur la recherche que j'étais disposée à accepter. Plus important encore, je ne pense pas que cet article devrait encourager une décision précipitée et mal fondée sur les néonics.

 

Je pense que nous devons prendre plus de temps pour étudier plus en détail cette dernière recherche sur les néonics, et le vaste ensemble de données sous-jacentes – certaines tirées de l'article, et les autres qui n'y sont pas. L'objectif ne serait pas de critiquer l'étude, mais de se concentrer plutôt sur une description de ce qu'il faudrait vraiment faire pour démêler le mystère. J'appellerais cela la « l'étude ultime sur les néonics », qui examinerait tout.

 

Quelqu'un devrait examiner comment cela devrait se faire, parce que personne ne l'a encore fait – on n'a abordé que des éléments partiels – et c'est pour cela que la controverse ne se termine jamais. C'est un énorme défi, mais ce n'est pas impossible... et cela pourrait servir de base à une politique à laquelle les gouvernements et les organismes de réglementation pourraient adhérer.

 

________________

 

Rothamsted Research, biologiste moléculaire sur les insectes, cheffe de l'unité des bio-interactions et de la protection des plantes.

 

Source : https://www.rothamsted.ac.uk/articles/still-not-clear-bees

 

 

 

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