Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Pour rendre l'agriculture plus durable, n'imitez pas la nature, faites mieux

9 Avril 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agronomie

Pour rendre l'agriculture plus durable, n'imitez pas la nature, faites mieux

 

Andrew McGuire*

 

 

L'idée que nos systèmes agricoles doivent être davantage comme la nature sous-tendent de nombreux efforts pour rendre l'agriculture plus durable. Selon l'agroécologue Miguel Alteri, « en concevant des systèmes agricoles qui imitent la nature, on peut utiliser au mieux la lumière du soleil, les nutriments du sol et les précipitations ». Cette stratégie découle d'une pensée qui a une longue histoire, à savoir qu'il existe un « équilibre de la nature ». L'idée a grandement influencé notre regard sur la nature et l'agriculture. Dans ce dernier cas, elle influence une grande partie de ce qui se fait en agriculture biologique et en agroécologie, mais elle fait aussi son chemin dans l'agriculture sans labour. Néanmoins, elle est fausse, et parce qu'elle est fausse, nous pouvons abandonner l'argument restrictif que « la nature sait mieux » dans la conception des systèmes agricoles. C'est que nous pouvons dépasser la nature et faire mieux qu'elle.

 

La vision de « l'équilibre de la nature » et ses déclinaisons supposent que les écosystèmes, en tant que communautés intégrées, se maintiennent en équilibre sans être dérangés par l'homme. L'équilibre est maintenu par des règles impératives, des propriétés émergentes et une auto-organisation au sein des écosystèmes. Ces propriétés agissent non seulement sur des populations locales, mais aussi sur des communautés plus vastes. Les ravageurs, les prédateurs, les proies et les herbivores sont tenus sous contrôle par des interactions complexes entre espèces et par un mélange spécifique d'espèces (biodiversité).

 

C'est par ces processus et propriétés qu'on a fini par concevoir les écosystèmes comme des analogues aux organismes, avec leur propre système immunitaire et d'autres mécanismes d'autorégulation. Dans ce modèle, chaque espèce a sa fonction, et chaque interaction est essentielle pour maintenir l'équilibre de fonctionnement global de l'écosystème.

 

Cette pensée remonte à la Grèce antique et a été soutenue par des écologues notables comme Eugène P. Odum dans ses Fundamentals of Ecology (1953), mais il y a eu des critiques. Henry A. Gleason (1882-1975) a rejeté la notion de « superorganisme » appliquée aux communautés végétales et a suggéré que la composition de ces communautés est au contraire fortement influencée par des événements fortuits qui, dans un milieu particulier, peuvent aboutir à des communautés très différentes ; il n'y a aucun équilibre, aucun état d'apogée ou de climax, vers lequel toutes les communautés se déplaceraient.

 

D'autres critiques ont été plus vives. Le biologiste de la conservation Michael Soulé écrit que « l'idée que les espèces vivent dans des communautés intégrées est un mythe ». L'écologue William Drury, dans ses études sur les forêts, n'a trouvé aucun soutien pour les propriétés émergentes, les règles impérativesou l'intégration. Dans son livre, The Balance of Nature; Ecology's Enduring Myth, l'écologue John Kricher affirme sans ambages que « "l'équilibre de la nature", ça n'existe pas. Il n'y a pas non plus de but dans la nature ». En termes d'évolution, Kricher souligne que les écosystèmes n'évoluent pas ; ils changent parce que les organismes changent.

 

Toute l'idée de « l'équilibre de la nature » n'est pas seulement fausse, mais aussi trompeuse. De là est venu le point de vue que les écosystèmes sont un système très complexe, intégré, d'interactions entre les espèces dont la complexité dépasse notre compréhension. Les faits suggèrent cependant des conclusions différentes. Drury rapporte qu'« une fois vues, la plupart des interactions sont simples et directes. La complexité semble être un produit de notre imagination, poussée par l'approche "holistique" ». De même, parce que l'écologie (du moins jusqu'à récemment) a soutenu que « les communautés naturelles tendent vers l'équilibre », Soulé conclut que « la science de l'écologie s'est prise à son propre piège ». En d'autres termes, les écologues ont été induits en erreur en croyant voir ce qu'ils pensaient qu'ils verraient.

 

Même si les écologues ont, pour la plupart, abandonné le concept d'« équilibre de la nature », celui-ci demeure influent dans la pensée populaire et dans l'agriculture. R. Ford Denison, dans son livre Darwinian Agriculture, reprend ce thème et pose la question suivante : « Les caractéristiques du niveau de l'écosystème, telles que le mélange des espèces et leur répartition dans l'espace et dans le temps, ont-elles été améliorées de façon fiable par des processus naturels ? »La réponse est« non » selon Denison ; les communautés naturelles n'ont pas été optimisées et nous n'avons donc aucune raison d'imiter ces communautés dans la conception des écosystèmes agricoles. De ce fait, Denison se demande si les agroécologues, ceux pour qui « la quasi-perfection des écosystèmes naturels est apparemment l'hypothèse fondamentale » font erreur en promouvant certaines pratiques fondées sur cette pensée. Les éléments de preuve, selon Denison, ne viennent pas à leur appui.

 

Dans Darwinian Agriculture, Denison conclut que parce que « l'évolution a amélioré les arbres beaucoup plus régulièrement que les forêts », nous trouverons la « sagesse de la nature » non pas dans les écosystèmes naturels, mais dans les espèces individuelles dont la sélection naturelle a amélioré la survie et la reproduction. Et en regardant les adaptations dans les diverses plantes et animaux, « nous pouvons être en mesure de faire mieux que la nature ».

 

Je suis d'accord. Si ce que nous voyons dans les écosystèmes naturels n'est pas optimisé, mais aléatoire (stochastique, disons les écologues), nous devrions être capables de faire aussi bien ou mieux. Nous pouvons, avec ingéniosité, sagesse et une bonne dose d'humilité, assembler à dessein des systèmes qui surpassent les écosystèmes naturels en fournissant à la fois des produits et des services écosystémiques. En exploitant les propriétés et les processus des différentes espèces et en gérant les conditions abiotiques (propriétés physiques et chimiques du sol, niveaux d'eau, etc.), nous pouvons créer des agro-écosystèmes de concepteurs, qui seront des réussites selon les critères qui importent dans l'agriculture : la productivité, l'efficacité et la stabilité. Je postule que c'est, en fait, ce que nous avons fait tout au long de notre histoire (plus dans l'article à suivre), et que « l'équilibre de la nature » n'a fait que nous distraire de nos efforts pour améliorer la durabilité de notre agriculture, une distraction qu'il faudrait absolument abandonner.

 

_____________

 

* Une version de cet article a été initialement publiée sur le site du Centre pour le Maintien de l'Agriculture et des Ressources Naturelles de l'Université de Washington sous le titre « Don’t Mimic Nature on the Farm, Improve it » et a été republié sur Genetic Literacy Project avec la permission de l'auteur.

 

Andrew McGuire est un agronome du Centre de la WSU pour le Maintien de l'Agriculture et des Ressources Naturelles. Il a également travaillé pour la Coopérative de Vulgarisation de l'Université du Nebraska et le Service de Conservation des Ressources Naturelles dans l'ouest du Colorado.

 

Source : https://www.geneticliteracyproject.org/2017/03/15/to-make-farming-more-sustainable-dont-mimic-nature-do-it-better/

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

actualité économie verte 17/05/2017 15:08

Bonjour,

C'est vraiment informatif et argumentatif comme article ! Merci !
J'aimerais partager ce blog que je trouve également intéressant: http://agrodevelopment.com

A très bientôt !

Seppi 14/06/2017 17:58

Bonjour,

Merci pour le commentaire et le lien.

Alex 09/04/2017 20:32

Y a t-il des traductions en français des auteurs nommés dans l'article ou bien des livres en français sur ce sujet ?

Seppi 15/04/2017 19:01

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je vous conseille de chercher les auteurs soit sur Wikipedia (les bibliographies sont généralement correctes), soit sur Amazon.fr.

Aucun auteur ne m'était connu. Quant aux livres en français, je sèche aussi.