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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Sur la nature du « naturel »

5 Mars 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

Sur la nature du « naturel »

 

Iida Ruishalme

 

 

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Fleur de roquette de ma balconnière pour mon sandwich de petit déjeuner. Nous aimons tous manger de belles choses de la nature.

 

 

Est-ce que quelque chose est bon parce qu'elle est est naturelle ? Le mot naturel est souvent utilisé lorsqu'on veut transmettre la notion de bon et impliquer que l'objet de la discussion n'est pas, en quelque sorte, le produit d'un processus exclusivement humain. À noter : cette acception commune du mot fait l'hypothèse que les humains ne sont d'une certaine manière pas naturels, ce qui est en soi un point de départ intéressant pour la réflexion. Le mot naturel est cependant rarement utilisé pour décrire une chose qui a des conséquences indésirables – peu importe qu'elle ne soit pas, clairement ou non, le résultat d'une intervention humaine ; il surgit quand on parle de quelque chose qui est sain, normal, acceptable. Vous n'entendrez jamais parler d'une « intoxication alimentaire naturelle », ou d'une « contamination naturelle par des moisissure ».

 

Le mot se traduit ainsi par une présentation biaisée, donnant au « naturel » un éclat qu'il n'a peut-être pas.

 

Pour un contraste, prenons cette citation de the Daily Beast :

 

« C'est le cours naturel du diabète de type 1 pour le patient de perdre lentement du poids jusqu'à la mort, mais personne ne remet en question les avantages de l'insuline exogène. »

 

Notre monde d'aujourd'hui est plein de choses qui ne sont pas, selon la plupart des définitions, ce qu'on pourrait appeler naturel. On comprend bien que l'on puisse sentir un appel nostalgique à des époques et des situations où il n'y avait pas d'usines, pas de plastiques, pas de jungles de béton, pas de téléphones intelligents, pas de lignes électriques ou d'embouteillages. Peu importe la confusion de notre culture, et peu importe combien de mauvaises choses elle peut avoir apporté, il y a tout de même des choses que la plupart d'entre nous ne voudraient peut-être pas abandonner, des choses qui ne sont décidément pas « naturelles », mais des produits de l'ingéniosité humaine. Il s'agit notamment des vêtements, des maisons, de l'assainissement, même des choses comme les lois, les arts visuels et la littérature – ou l'éducation. Aller à l'école est sans conteste un concept contre-nature. La cuisine, ou la myriade de manières de préserver la nourriture, sont d'autres concepts indiscutablement humains. Est-ce que leur état « non naturel » les rend meilleures ou pires ?

 

Le problème avec le naturel est qu'il est mal défini – le mot peut être utilisé de manière vague, pour transmettre une image que les auditeurs croient comprendre, mais quand on y réfléchit, il ne vous donne pas beaucoup d'outils pour évaluer la qualité ou l'importance de la chose ainsi désignée. Beaucoup de scientifiques ont des scrupules avec le mot, comme l'indique un article de Scientific American sur les mots mal utilisés :

 

« "Naturel" est un autre cauchemar pour les scientifiques. Le terme est devenu synonyme de vertueux, sain ou bon. Mais tout ce qui est artificiel n'est pas malsain, et tout ce qui est naturel n'est bon pour vous.

 

"L'uranium est naturel, mais si vous en injectez assez, vous allez mourir", a déclaré Kruger. »

 

L'ambiguïté de la « nourriture naturelle » comme mesure de la qualité

 

Les humains sont câblés pour repérer les fruits et les fleurs par leur aspect visuel et leur couleur au milieu du vert de la végétation dense. Peu de choses nous donnent le sentiment d'être aussi proches de la nature que de manger des fruits et des légumes frais de couleurs vives. Pour compliquer les choses, la manière dont nous, les humains, obtenons notre nourriture – de l'agriculture – est en soi une pratique qui constitue vraiment une intervention propre à l'humanité dans le fonctionnement de la nature. En fait, cela fait des millénaires que ce que nous avons fait avec l'agriculture influence la nature de façons inédites.

 

 

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Le professeur de chimie James Kennedy a produit beaucoup de belles infographies pour illustrer la nature et la composition chimique de nos aliments « entièrement naturels », comme cette série « artificiel vs naturel ».

 

Comme l'a expliqué l'ingénieur chimiste du MIT Terry Johnson, dans un autre article sur des termes utilisés de manière problématique ou vague :

 

« Quand on parle de nourriture, "naturel" est encore plus problématique. [...] Au Canada, je pourrais commercialiser du maïs comme "naturel" si je prends garde de ne rien ajouter ou soustraire avant la vente, mais le maïs lui-même est le résultat de milliers d'années de sélection par les humains d'une plante qui n'existerait pas sans leur intervention. »

 

Alors que nous avons rendu de nombreuses plantes plus nutritives pour nous pendant des siècles de sélection artificielle, la nature non modifiée est encore pleine de choses qui sont carrément nuisibles pour nous – il suffit de jeter un œil à la liste Wikipedia des plantes toxiques [ma note : l'entrée française est une fois de plus indigente]. L'origine naturelle n'est en aucun cas une garantie de sécurité. La différence entre ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, dans le contexte de la nutrition, réside non pas dans le choix d'ingérer des ingrédients naturels, mais dans le choix soigneux des plantes, champignons et animaux qui ne sont pas nocifs pour nous.

 

dscf1890 Mon ipomée tricolor. Alors que les ipomées aquatiques sont utilisées comme les épinards, ces ipomées ornementales peuvent provoquer des hallucinations et des nausées si elles sont ingérées.

 

Pendant des millénaires, cela signifiait choisir la source alimentaire qui n'avait pas empoisonné des animaux ou des humains que nous connaissions. Mais l'ajout assez récent d'additifs « non naturels » a en fait contribué à rendre cette nourriture beaucoup plus sûre pour nous – nous avons inventé des moyens d'arrêter les processus naturels de dégradation qui ont souvent des effets nuisibles manifestes sur notre santé. En fait, certains des ingrédients qui causent le plus de dommages à la santé humaine dans le monde entier sont naturels. C'est l'excès d'ingestion de sucres et de graisses qui est en grande partie derrière les problèmes de l'obésité et les maladies cardiaques, qui sont les principaux tueurs dans le monde d'aujourd'hui.

 

Si vous souhaitez en savoir plus sur les additifs alimentaires, je vous recommande vivement la série de la BBC sur les « E... » :

 

« La réalité est que tous les aliments sont une combinaison de produits chimiques, qu'ils soient ajoutés par l'homme ou non, et le simple fait qu'un aliment est bio ne le rend pas nécessairement meilleur pour vous. Les pires problèmes nutritionnels sont causés par des substances qui nous sont apportées sous une forme purement organique : le sel, la graisse et le sucre, dont aucun n'est un E... » [ma note : le texte de base joue sur l'ambivalence de « organic » qui signifie selon le cas « organique » ou « bio ». Le sel n'est évidemment pas organique.]

 

Dans son excellent essai dans le magazine Jacobin, « Un plaidoyer pour le modernisme culinaire », qui vaut la peine d'être lu dans son intégralité, Rachel Laudan jette un regard sur la nourriture du point de vue d'une historienne, soulignant comment la nature et ses bienfaits étaient perçus par les générations précédentes comme beaucoup plus sauvages, tenaces et résistants :

 

« Le naturel était habituellement indigeste. Les céréales qui fournissent de cinquante à quatre-vingt dix pour cent des calories dans la plupart des sociétés doivent être battues, broyées et cuites pour les rendre comestibles. D'autres plantes, y compris les racines et les fibres qui étaient le support de la vie des sociétés qui ne se nourrissaient pas de céréales, sont souvent purement et simplement toxiques. Sans traitement soigneux, les pommes de terre vertes, le taro piquant et le manioc amer avec de l'acide prussique ne sont pas seulement indigestes, mais toxiques. [...]

 

Ainsi, afin de rendre la nourriture savoureuse, sûre, digeste et saine, nos ancêtres ont sélectionné, moulu, trempé, lessivé, caillé, fermenté et cuit les plantes et les animaux naturels jusqu'à ce qu'ils ont été littéralement asservis. »

 

 

Les produits de synthèse soulèvent des soupçons

 

 

img_8554 L'amanite tue-mouches, toxique mais facilement identifiable – pas très effrayante.

 

Même si les substances les plus toxiques connues de l'homme se trouvent dans la nature (comme la toxine botulique, ou botox, le polonium et l'arsenic – voir « The Five Most Poisonous Substances » dans the Conversation), notre intuition nous fait supposer que les composés que les humains ont produit dans un laboratoire, c'est-à-dire des substances de synthèse, sont intrinsèquement plus dangereux – ils n'ont pas existé depuis aussi longtemps, donc ils sont inconnus, et cette pensée est toujours effrayante. Qu'ils ne soient pas forcément présents dans le monde naturel nous fait craindre qu'ils pourraient avoir des conséquences désastreuses sur nous ou sur notre environnement.

 

Pour en savoir plus sur les différences potentielles entre synthétique et naturel, dans une étude classique [ma note : « Dietary Pesticides (99.99% All Natural) »], le Dr Ames et ses collègues ont testé un ensemble de composés naturels et synthétiques pour la cancérogénicité. Ils ont constaté que près de la moitié des produits chimiques des deux catégories étaient cancérogènes. Les plantes possèdent de nombreuses substances qui ont évolué pour agir comme des pesticides naturels, pour chasser les parasites qui se nourrissent sur elles. Mais dans la plupart des plantes que nous mangeons les niveaux si bas qu'ils ne causent pas d'effets néfastes pour notre santé. Commentaire sur cette étude dans le New York Times :

 

« Les fruits, les légumes, les herbes et les épices contenaient leurs propres pesticides qui ont causé des cancers chez les rongeurs. Des toxines ont été trouvées dans les pommes, les bananes, les betteraves, les choux de Bruxelles, le chou vert, les raisins, les melons, les oranges, le persil, les pêches – la liste était interminable. »

 

Cela fait écho à ma propre découverte que j'ai relatée dans Natural Assumptions, et sa suite, dans lequel je me suis plongée dans la dichotomie « pesticides artificiels vs naturels » : la décision de s'en remettre uniquement à des pesticides « dérivés naturellement » ne signifie en fait pas que nous choisissons des substances moins nocives, les substances chimiques des deux catégories pouvant varier de vraiment dangereuses à pratiquement inoffensives.

 

Un étudiant diplômé de Berkeley a commenté la conclusion dans cet article :

 

« C'est un cas où tout le monde (consommateurs, agriculteurs, chercheurs) a fait la même, dangereuse, erreur. Nous avons supposé que les substances chimiques "naturelles" étaient automatiquement meilleures et plus sûres que les matériaux de synthèse, et nous avions tort. Il est important que nous soyons plus prudents dans notre acceptation de "naturel" comme étant inoffensif et sans danger. »

 

 

Il y a place pour la logique dans la nature

 

En fait, cette supposition erronée est si typique de la nature humaine qu'on lui a donné un nom : c'est l'erreur logique ou le sophisme de l'appel à la nature. C'est « un argument ou un procédé rhétorique dans lequel il est proposé qu'une chose est bonne parce qu'elle est "naturelle", ou mauvaise parce qu'elle est "non naturelle" ». Rational Wiki démonte l'idée comme suit :

 

Cette méduse-boîte est tout ce qu'il y a de naturel et donc toucher ses tentacules est bon pour vous et ne provoquera pas des douleurs horribles et puis la mort en quelques minutes, mais, si vous survivez, un état de reconnexion avec l'esprit de la terre !

 

« L'appel à la nature est un argument fallacieux parce que le simple "fait d'être naturel" n'est pas lié à des qualités positives ou négatives de la chose considérée – les choses naturelles peuvent être mauvaises ou nuisibles (comme la mort du nourrisson et la méduse sur la gauche), et des choses non naturelles peuvent être bonnes (comme les vêtements, surtout quand vous êtes en Sibérie). Un autre problème est la distinction entre ce qui est "naturel" et ce qui ne l'est pas, une distinctio qui peut être vraiment difficile : le pétrole brut se trouve à l'état naturel, mais ce n'est pas quelque chose que vous aimeriez voir versé sur les oiseaux de mer ou sur votre jardin. Le mot "naturel" lui-même n'a pas de définition exacte et peut être utilisé de multiples façons, permettant ainsi l'équivoque. »

 

Mais injecter le nom de l'erreur dans une discussion ne va probablement convaincre personne de l'absence de mérite de son argumentation. Considérer le naturel comme un indicateur du caractère bon d'une chose est une hypothèse que l'on fait très naturellement, sans jeu de mots. Mais il reste que « naturel » reflète un aspect positif parce que nous choisissons de manière écrasante de l'utiliser chaque fois que nous décrivons des choses qui sont bonnes dans la nature, et non les mauvaises.

 

img_8527 Je pense que la nature est vraiment redoutable.

 

Voir le manque d'information utile, définitive, dans l'adjectif, et le signaler ne signifie nullement un manque d'égards pour le monde naturel. L'amour de la nature, du moins pour moi, fournit une formidable motivation pour étudier la science : ce n'est pas que nous devrions cesser ou cesserions de respecter la nature ; il s'agit d'acquérir une compréhension plus nuancée de « sa nature ». La nature est attentionnée et cruelle, ordonnée et chaotique, belle, vaste et ahurissante. Je ne lui ferais pas de crédit en forçant sa fantastique diversité dans une matrice simpliste du bien et du mal.

 

Dans le contexte de la discussion des mérites d'un point particulier, nous ne pouvons pas automatiquement conclure que les choses devraient se présenter de telle ou telle façon, uniquement sur la base de ce qui existe déjà dans la nature. La nature cache des poisons ainsi que des remèdes, et la nature elle-même est en constante évolution – c'est même le seul vrai innovateur original, et l'existence des humains n'est qu'une petite facette de cette fontaine d'inventions.

 

Je ne pense pas que nous arriverons jamais à un point où nous cesserions d'entendre l'argument du naturel à l'appui d'une chose ou d'une autre. Avec un peu de patience, toutefois, j'espère que quiconque a un désir sincère de comprendre pourra être persuadé de réfléchir sur la position intrigante que le mot naturel occupe dans notre vision du monde, et sur le fait que rien n'est entièrement noir ou blanc, ou simple.

 

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D'autres bons articles sur le sujet :

 

The Guardian, « Manmade or natural, tasty or toxic, they’re all chemicals » :

 

« Les produits chimiques sont mauvais, non ? Sinon, pourquoi tant de fournisseurs de produits sains proclameraient-ils fièrement que leurs produits sont "sans produits chimiques" et pourquoi des expressions telles que "c'est gorgé de produits chimiques" sont si couramment utilisées pour impliquer que quelque chose n'est pas naturel et par conséquent intrinsèquement dangereux ? »

 

Un grand commentaire du chimiste organique Derek Lowe sur son blog dans le magazine de la science, « Eight Toxic Foods: A Little Chemical Education » :

 

« ...il y a beaucoup de substances naturelles, fabriquées par des créatures saines dans de beaux environnements non pollués, qui vous tueront néanmoins après une pénible agonie. Les plantes, les champignons, les bactéries et les animaux produisent des poisons, une grande variété de poisons complexes, et ils ne le font pas pour le plaisir.

 

De l'autre côté de la clôture imaginaire, il y a beaucoup de substances artificielles qui ne feront vraiment pas grand-chose aux gens. Vous ne pouvez faire aucune hypothèse sur les effets d'un composé chimique sur la base de son origine, d'une belle orchidée de la forêt tropicale ou d'un vilain erlenmeyer. Le monde n'est pas constitué ainsi. Voici un corollaire : si j'isole un composé chimique bénéfique d'une source naturelle (la vitamine C des oranges, par exemple, bien que la choucroute soit aussi une bonne source), cette molécule sera identique à la copie que je ferai dans mon laboratoire. Il n'y a pas d'essence, pas d'esprit vital. Un composé est ce qu'il est, peu importe d'où il vient. »

 

The Scientist, « Natural doesn’t always mean safe: the scary consequences of taking understudied herbal supplements »

 

« Au début des années 1990, des dizaines de femmes, la plupart âgées de moins de 50 ans, ont été hospitalisées en Belgique avec insuffisance rénale. Environ la moitié des femmes ayant subi une chirurgie pour enlever leurs reins devenus non fonctionnels avaient également des tumeurs dans les voies urinaires supérieures. Les cas étaient regroupés autour d'une clinique médicale qui avait prescrit des herbes chinoises qui avait paru au cours des 15 années précédentes aider en toute sécurité les femmes à perdre du poids. »

 

Food and Farm Discussion Lab a un article taquin, « A Hard Look at Naturally Modified Organisms ».

 

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* Iida Ruishalme est une auteure et communicatrice scientifique, titulaire d'un M.Sc. en biologie de la Suède. Suivez-la sur twitter  : @Thoughtscapism ou sur la page Facebook Thoughtscapism.

 

Source : https://thoughtscapism.com/2017/02/26/on-the-nature-of-natural/

 

 

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