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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Réduire l'usage des pesticides... la preuve par les statistiques

31 Mars 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Activisme, #Pesticides, #Politique, #critique de l'information

Réduire l'usage des pesticides... la preuve par les statistiques

 

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« Reducing pesticide use while preserving crop productivity and profitability on arable farms » (réduire l'usage des pesticides en préservant la productivité et la rentabilité des cultures dans les exploitations de grandes cultures) de Martin Lechenet et al. est publié – en retard sur les plans – le 1er mars 2017 dans Nature Plants, derrière un péage.

 

Sur Forumphyto, M. Philippe Stoop en propose un décryptage détaillé et cinglant avec « De la science à la propagande, épisode 2 : Comment « démontrer » que les pesticides ne servent à rien ».

 

L'étude, qui fait appel à des manipulations statistiques très complexes, porte sur près d'un millier d'exploitations agricoles, mais elles ne sont pas représentatives de la situation française. De surcroît, on « démontre » des choses mises au conditionnel de prudence.

 

L'article a fait l'objet d'une exploitation institutionnelle (par l'INRA), ministérielle et médiatique avec un mélange de surinterprétation et de prudence. En particulier, le ministère a publié une extrapolation hasardeuse, digne des publicités mensongères, qu'il a rapidement retiré de son communiqué de presse.

 

La médiatisation a été, une fois de plus, orchestrée, en particulier avec le Monde qui a publié deux articles avant même la sortie de l'article « scientifique ». Cela repose la question de la – ou plutôt d'une certaine – médiatisation de la science.

 

Et si on – surtout les scientifiques disposant de l'aura sinon de l'autorité scientifique (quand ils ne sont pas militants et discrédités) – reconnaissait que l'utilisation judicieuse des pesticides est « l'un des facteurs essentiels pour la préservation de l'environnement et de la santé humaine » ?

 

 

 

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Dieu, que c'est long ! Dieu que c'est dur ! Mais Dieu que c'est bon !

 

Non, ce n'est pas l'incipit d'un texte pornographique... mais plutôt notre résumé d'un commentaire sur un article publié dans une revue scientifique.

 

 

Un article « scientifique »... un commentaire scientifique

 

L'article, c'est « Reducing pesticide use while preserving crop productivity and profitability on arable farms » (réduire l'usage des pesticides en préservant la productivité et la rentabilité des cultures dans les exploitations de grandes cultures) de Martin Lechenet, Fabrice Dessaint, Guillaume Py, David Makowski et Nicolas Munier-Jolain. C'est, financé par les fonds publics alloués à l'INRA et les fonds privés des agriculteurs membres de la coopérative In Vivo (par l'intermédiaire de l'entreprise Agrosolutions)... et c'est publié en anglais et derrière un péage (oh, on y accède pour la modique somme de 32 dollars).

 

Le commentaire, c'est « De la science à la propagande, épisode 2 : Comment « démontrer » que les pesticides ne servent à rien », de M. Philippe Stoop, sur Forumphyto.

 

 

Une étude sur un réseau de fermes non représentatives

 

Le réseau de fermes Dephy a pour objectifs, selon la vulgate officielle, de démontrer que réduire l’utilisation de produits phytopharmaceutiques est possible, d'expérimenter des systèmes économes en produits et de produire des références sur les systèmes économes en produits. Le tétratricotemnologue (coupeur de cheveux en quatre) fera observer que, selon la vulgate, on démontre avant d'expérimenter... la science et la politique post-modernes...

 

 

Non, ce n'est pas un test pour daltoniens, mais les fermes DEPHY (source)

 

 

Les auteurs ont utilisé des données de près de 1000 exploitations de ce réseau. Sont-elles représentatives ? Au vu des objectifs du réseau – et aussi de l'analyse de M. Stoop qui aborde bien d'autres points – la réponse est non.

 

 

L'abus de conditionnels nuit à la crédibilité

 

Les auteurs ont passé les données à des moulinettes statistiques très élaborées – qui ont fait le régal de M Stoop, ou provoqué un début d'alopécie par traction. Et ils ont trouvé, selon le résumé du communiqué de presse de l'INRA, publié le 27 février 2017 :

 

« qu’une réduction significative de l’usage de pesticides est possible sans dégrader, à l’échelle de l’exploitation agricole, les performances productive et économique, à condition d’adaptations conséquentes des pratiques agricoles. La mise en œuvre de nouvelles pratiques n’est pas nécessairement facile et requiert un accompagnement des agriculteurs. »

 

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« ...est possible » est ambigu. Cela se réfère par hypothèse ou bien à la certitude qu'on peut le faire, ou bien à la simple hypothèse. Le corps du texte apporte un élément de réponse (c'est nous qui graissons) :

 

« Les analyses montrent que la relation entre la Fréquence de Traitements phytosanitaires (IFT2) et les productivité/rentabilité dépend de la situation de production, i.e. du type de sol, du climat, de l’association à l’élevage qui facilite la diversification par des cultures fourragères rustiques, de l’accès à l’irrigation, ou de l’accès aux débouchés pour des cultures industrielles. En tenant compte de ces éléments de contexte, il serait possible de diminuer l’IFT en maintenant une productivité équivalente ou meilleure dans 94% des situations, et en maintenant une rentabilité équivalente ou meilleure dans 78% des situations. Cependant cette diminution d’IFT n’entraîne pas de gain de performance économique dans 89% des situations. »

 

Notez le glissement sémantique : ce qui « est possible » selon le résumé devient donc « serait possible » selon le texte du communiqué.

 

Un ministère de l'agriculture plus suspicieux...

 

Le ministère de l'agriculture – si acquis à cette fumeuse « agro-écologie » dont on aimerait voir sa définition (celle du ministère) – a pris son temps, puisqu'il n'a communiqué que le 10 mars 2017. Le rédacteur aura-t-il été facétieux ? Réaliste ? A-t-il lu l'analyse ravageuse de M. Stoop ? Toujours est-il qu'il y a un point d'interrogation, source pour nous d'interrogations, dans le titre :

 

« Réduire les pesticides sans dégrader les performances économiques des exploitations françaises… C’est possible ? »

 

Résultat de recherche d'images pour "abus de conditionnel" La précaution règne dans le chapô et le premier paragraphe (c'est nous qui graissons) :

 

« S’appuyant sur les résultats des fermes DEPHY, une étude de l'Inra suggère que la réduction des pesticides ne dégrade pas les performances productives et économiques de la très grande majorité des exploitations de grandes cultures !

 

L’Inra, en partenariat avec Agrosolutions, a analysé les résultats compilés pendant trois ans auprès de 1000 fermes engagées à réduire leurs pesticides, les fermes DEPHY. Les chercheurs ont ainsi démontré que pour l’agriculteur, l’adoption de systèmes moins dépendants des pesticides ne dégraderait pas, pour la plupart des cas, sa productivité et sa rentabilité. Dans 94% des situations, elle pourrait entraîner une productivité équivalente ou meilleure, et dans 78% des situations, elle entraînerait une rentabilité équivalente ou meilleure. »

 

Voir l'association entre « démontrer » et des conditionnels a toujours un effet horripilateur...

 

Cela se poursuit par un avertissement :

 

« Attention à ne pas faire de fausse interprétation de ces résultats. Pour les auteurs, ces résultats ne suggèrent pas du tout que les pesticides seraient inutiles, que les agriculteurs en utiliseraient trop, même quand ils ne sont pas nécessaires. »

 

Mais c'est tout de même un curieux avertissement : comment n'en utiliserait-on pas « trop », quand ils ne sont pas « nécessaires » ?

 

C'est un avertissement encore plus curieux quand on sait que le ministère de l'agriculture tient mordicus à son objectif de réduction de 50 % de l'emploi des produits phytosanitaires dans le cadre d'Écophyto.

 

 

...et des caveat à l'INRA...

 

Après les flonflons et illusions, retour sur Terre et les réalités. Selon le communiqué de presse de l'INRA :

 

« Ces résultats montrent que la réduction de l’usage des pesticides sans perte de performances est possible du point de vue technique et économique, à condition d’adaptations conséquentes des systèmes de culture, comme par exemple la diversification des cultures, avec introduction de cultures rustiques ou de prairies temporaires en régions d’élevage, la diversification des variétés, l’ajustement des dates de semis et des modalités de fertilisation associées à la modération des objectifs de rendement sur certaines cultures, l’utilisation des techniques de faux-semis et de désherbage mécanique. »

 

Franchement, fallait-il la débauche d'énergie et de moyens – pas seulement des auteurs et de leurs institutions mais aussi des agriculteurs qui ont dû fournir les données – pour un tel catalogue d'évidences ?

 

 

...pour une conclusion cinglante sur Forumphyto

 

M. Stoop a pour sa part conclu :

 

« En attendant, nous n’avons pour l’instant qu’une nième publication qui prétend, au prix d’approximations hasardeuses, qu’il est possible de respecter facilement les objectifs du plan Ecophyto, sans donner la moindre piste concrète pour cela. Les auteurs notent dans leurs conclusions que la transition vers des modèles plus économes en pesticides risque d’être entravée par l’aversion au risque des agriculteurs. Un argument un peu facile pour rejeter sur eux la responsabilité de l’échec programmé du Plan Ecophyto : il est plus facile et moins dangereux d’être audacieux devant son ordinateur que sur un tracteur. En tout cas, ce n’est pas avec des publications aussi opaques, et des raisonnements aussi éloignés de la réalité du terrain, que l’INRA va aider les agriculteurs à éviter le mur qui les attend en 2025. »

 

Nous compléterons cependant avec deux points :

 

  • La comparaison d'itinéraires techniques et économiques ne se fait pas à coup de manipulations statistiques de grande envergure, mais par des essais : un champ, divisé en deux, les deux itinéraires côte à côte... on constate des faits réels, pas virtuels. L'image ci-dessous, tirée de la France agricole du 27 novembre 2015 donne un exemple d'essai réalisé par Arvalis.

     

    Il mérite qu'on s'y arrête un instant : dans cet essai, le gain de rendement – qui profite in fine aussi à la filière, de la fourche à la fourchette ou le vraquier, et à l'économie française – peut atteindre les 20 quintaux (près de 20 % du rendement sans le traitement) et en termes de prix l'équivalent de 10 à 15 quintaux.

  •  

 

« Cash Investigation » : quand Syngenta fait sa pub...

 

 

  • Si l'agriculteur qui fait ses plans de culture peut limiter son analyse à la situation de sa seule exploitation (mais pas toujours), une institution comme l'INRA ne peut qu'être en carence quand elle n'élargit pas son horizon. Ce qu'elle ne fait pas (élargir son horizon) dans son communiqué, fidèle à sa politique de flagornerie envers la bien-pensance : la réduction des pesticides, objectif suprême !

     

    Oui, on peut réduire les IFT avec « la diversification des cultures »... à condition pour l'agriculteur et pour la ferme France en général de disposer de la filière de valorisation et d'avoir des débouchés. Ou avec des « cultures rustiques », mais elles sont par essence moins productives et souvent moins rentables. Ou avec « des modalités de fertilisation associées à la modération des objectifs de rendement sur certaines cultures », mais avec un coût pour l'économie française, par exemple par la réduction du surplus exportable. Ou avec « l’utilisation des techniques de faux-semis et de désherbage mécanique », mais avec un coût énergétique et environnemental, et pour l'agriculteur financier et en temps.

 

 

Le communiqué de presse du ministère caviardé... à juste titre

 

Il se pourrait que le ministère de l'agriculture ait été sensible à la démesure du débordement d'enthousiasme et, partant, à la vanité de l'article (rappel : nous ne pouvons nous exprimer ici que sur la base du résumé de l'article, de la surinterprétation manifeste de l'article, et de l'analyse de M. Stoop, mais cela suffit amplement). La première version de son communiqué comportait en effet le passage suivant, supprimé par la suite :

 

« Moins d’export… et beaucoup moins d’import !

 

A l’échelle de l’exploitation, c’est rentable. Mais à l’échelle du territoire, voire du pays ? Les chercheurs ont étudié les impacts du passage à l’agro-écologie des fermes à l’échelle des régions et de la France. Si chaque agriculteur allonge les rotations, augmente la diversité des cultures pour réduire sa consommation de pesticides et d’engrais, quelles seront les conséquences sur les volumes de productions et les exportations françaises ? Pour Nicolas Munier-Jolain, "l’adoption généralisée de ces leviers de gestion non chimiques réduirait les IFT de l’ordre de 30% selon le scénario étudié et augmenterait la productivité globale des exploitations. Le rendement, toutes espèces confondues, serait en augmentation (mégajoule/ha/an). On produirait certes moins de blé, moins d’orge, mais on produirait plus de protéines avec plus de légumineuses à graines et plus de légumineuses fourragères. Résultat : on importerait moins de protéines de soja extra-européen, on consommerait moins d’engrais ce qui réduirait les importations de pétrole et de gaz nécessaire à la fabrication des engrais. Cette baisse des exportations serait plus que compensée par la baisse des importations. Une agriculture pilotée par Ecophyto -une réduction des pesticides- améliorerait donc la balance commerciale de la France". Ces résultats détonants vont donc à l’encontre d’un discours décliniste qui associerait les objectifs du pan Ecophyto à une agriculture moins performante et moins dynamique économiquement. »

 

Il va de soi qu'une telle extrapolation d'une étude statistique, déjà en elle-même extraordinairement hasardeuse, constitue un dérapage qui ne saurait être admissible. Il est heureux que l'on se soit rendu compte au ministère de la surinterprétation – une technique chère aux activistes quand cela les arrange ; mais il est aussi inquiétant que ce dérapage ait pu se produire.

 

Un dérapage qui est peut-être aussi celui des auteurs. Voici ce qu'affirme M. Munier-Jolain dans une interview avec Actu-environnement, avec le conditionnel de prudence :

 

« Nous avons fait des premiers calculs et constatons que les économies liées à la réduction des importations de soja américain et de pétrole pour produire l'engrais azoté compenseraient largement la réduction des exportations de blé et d'orge. Au final, selon ce scénario de transition, la balance commerciale serait améliorée. »

 

On frise le militantisme...

 

 

Une médiatisation orchestrée

 

Orchestrée ? C'est devenu une routine. Mais les instances dirigeantes des institutions de recherche se pencheront-elles un jour sur les dérives ?

 

Toujours est-il que l'écho semble plutôt modeste.

 

L'article aurait dû être publié par Nature le 27 février 2017. Des problèmes techniques ont différé la publication au 1er mars. Mais le Monde publie dès le 25 février un article plutôt général – évoquant l'article scientifique et citant M. Lechenet – « La réduction des pesticides ne pèse pas sur la rentabilité des exploitations céréalières ». Brièvement, car il est vite retiré, pas suffisamment pour échapper à des agrégateurs. Il est remis en ligne après un article de M. Stéphane Foucart, « Agriculture : pourquoi la réduction des pesticides est possible », le 27 février 2017.

 

Orchestrée ? C'est devenu une routine (bis). Mais les instances dirigeantes des médias se pencheront-elles un jour sur la frénésie du scoop en matière scientifique, ne serait-ce que pour imposer la parution subséquente des opinions et critiques d'autres scientifiques ?

 

Nous noterons toutefois que ces deux articles du Monde témoignent d'un certain équilibre.

 

 

Et si on révisait les fondamentaux ?

 

Pour conclure, jetons un œil sur le résumé de l'article dans Nature :

 

« Parvenir à une production agricole durable tout en nourrissant une population mondiale en croissance est l'un des défis les plus ambitieux de ce siècle. Relever ce défi implique nécessairement une réduction drastique des effets environnementaux négatifs découlant des activités agricoles. La réduction de l'utilisation des pesticides est l'un des facteurs essentiels pour la préservation de l'environnement et de la santé humaine. »

 

Et si on – surtout les scientifiques disposant de l'aura sinon de l'autorité scientifique (quand ils ne sont pas militants et discrédités) – reconnaissait que l'utilisation judicieuse des pesticides est « l'un des facteurs essentiels pour la préservation de l'environnement et de la santé humaine » ? Et que des objectifs de réduction fixés arbitrairement, quasiment sur le coin d'une nappe lors d'un Grenelle de l'Environnement qui a sacrifié l'agriculture au nucléaire, est stupide ?

 

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Post scriptum

 

L'analyse de M. Stoop n'a pas fait que des heureux. M. Stoop a expliqué sa démarche dans « De la science à la propagande, suites : de la bonne utilisation du "buzz" ». C'est un point de vue dont on ne peut que recommander vivement la lecture.

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un physicien 02/04/2017 12:37

En "serrant tous les boulons" plus quelques acrobaties, on pourrait diminuer l'utilisation de pesticides de 30% seulement. Le titre de l'article aurait du être : On ne peut pas réduire significativement l'utilisation de pesticides.

Seppi 15/04/2017 18:57

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Tout compte fait, je ne suis pas sûr que je peux être d'accord s'agissant de la première proposition. Il faudrait prendre les cultures une par une et voir comment on peut procéder et quelles seront les conséquences. En blé, on pourrait supprimer les herbicides au profit du désherbage mécanique. Gain environnemental ? Évolution de la flore adventice et durabilité ? Etc. Supprimer des fongicides ou réduire les doses, à l'échelle du territoire, puisque tel est la condition du succès de la politique ? Pas sûr qu'on soit encore au niveau des acrobaties, ni même à celui des cascades.

On rabâche aussi des trucs comme allonger les rotations. Ça marche sur une exploitation, mais pour la généralisation, c'est une autre affaire... lentilles à tous les repas ? Augmentation des effectifs de chevaux de loisir pour « éponger » la luzerne déshydratée ?

« Le titre de l'article aurait du être : On ne peut pas réduire significativement l'utilisation de pesticides. » Si ! On peut ; il y a juste un très gros prix à payer.