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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Pour le Monde, les agriculteurs sont des empoisonneurs ! Un faux pas ?

24 Mars 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Agriculture biologique

Pour le Monde, les agriculteurs sont des empoisonneurs ! Un faux pas ?

 

 

 

 

Un article long avec trois photos pour louer l'agriculture (ou plutôt l'élevage allaitant) biologique, complémenté par un reportage photographique.

 

Un article qui, comme souvent, loue l'agriculture biologique en dénigrant l'agriculture conventionnelle, ici implicitement accusée d'empoisonner.

 

Et, le même jour (sur la toile) un article, moitié moins long et sans photos (c'est peut-être mieux) dénonçant les dénonciations de la chimie agricole.

 

L'équilibre éditorial est respecté...

 

 

Résultat de recherche d'images pour "poison médiatique"

Un titre inqualifiable

 

C'est un titre inqualifiable dans le Monde rubrique « Économie » (pour une fois ce n'est pas « Planète », dont on dira du bien ci-dessous – ça arrive...). Et c'est sous la signature de M. Jérémie Lamothe. Celui-ci nous ayant habitué à bien meilleur, on peut se demander si ce n'est qu'un faux pas.

 

Le titre est donc :

 

« Agriculteurs convertis au bio : "Je sais que je n’empoisonne personne, c’est très bien pour ma conscience" »

 

C'est certes une citation d'un agriculteur « converti » à l'agriculture (ou plutôt à l'élevage) dite « biologique ». Mais il n'empêche. Que les propos soient tenus par quelqu'un ne permet pas ipso facto à un journal de les reproduire.

 

Il n'empoisonne personne ? C'est donc que d'autres le font (et qu'il le faisait avant sa « conversion »). Qui sont les autres ? Les agriculteurs dits « conventionnels » évidemment.

 

Ces propos ont-ils été suggérés ? Ont-ils été imprudemment tenus dans le feu de la discussion. Ou est-ce l'opinion, forcément nouvelle, d'un born again enthousiasmé par un nouveau statut d'exploitant qui devrait se finaliser sous peu et acquis à une cause (« On fait ça aussi par militantisme », dit-il) ? Qu'importe.

 

Mais cela ne justifie pas :

 

« Utiliser des produits chimiques, c’est simple, ça permet de donner des coups de boost rapidement à nos bêtes, mais là on revient au rôle premier de notre métier. C’est une agriculture très exigeante mais je sais que je n’empoisonne personne. C’est très bien pour ma conscience. »

 

On aimerait du reste savoir de quels produits chimiques il s'agit en élevage allaitant, sans nul doute en système très largement herbager.

 

Et surtout, notre agriculture – conventionnelle et biologique – ne nous empoisonne pas ; elle nous nourrit et dégage un surplus exportable – pour le plus grand bien de notre balance commerciale – qui va nourrir d'autres personnes dans le monde, avec les bienfaits qui vont avec.

 

Le Monde s'honorerait à présenter ses excuses à la profession agricole.

 

 

Des propos étranges

 

On peut aussi s'étonner du passage suivant :

 

« "On voulait aller toujours plus vite, toujours plus fort. Les engrais, comme le glyphosate par exemple, permettaient de gagner du temps", se souvient-il. Mais au début des années 2000 les crises sanitaires s’enchaînent : vache folle, fièvre aphteuse, etc. Il s’interroge sur ce modèle. L’idée de la conversion au bio commence à trotter dans sa tête. »

 

C'est fort décousu. Le glyphosate n'est pas un engrais, mais un herbicide. On voit mal comment les engrais permettent de gagner du temps, quel est le lien entre fièvre aphteuse et mode de production. Mais il est vrai que le glyphosate permet de gagner du temps quand, par exemple, il faut détruire une prairie dégradée pour la ressemer. Et c'est une option écologiquement bien plus favorable que les alternatives, la destruction mécanique.

 

Et que sont les « semences chimiques » ?

 

 

De quoi réfléchir aussi

 

Pourtant, l'article n'est pas inintéressant pour qui sait lire. Il y est dit que, face à une agriculture conventionnelle en crise permanente, le bio représente un marché porteur pour de nombreux agriculteurs. Mais aussi, avec raison, que :

 

« ...tous les éleveurs, notamment en difficulté financière, n’ont pas la capacité et l’exploitation pour pouvoir se mettre au bio. Surtout dans l’élevage de vaches allaitantes où le gain financier est marginal quand on tourne la page du conventionnel. »

 

S'y mettraient-ils tous que les problèmes actuels de la filière conventionnelle se retrouveraient déplacés dans le bio. Selon les chiffres de l'Agence Bio, 78 % du marché se trouve entre les mains de la grande distribution et de la distribution spécialisée bio qui, comme on sait, se livrent à une rude concurrence. Les agriculteurs, surtout bio, feraient bien de réfléchir à une évolution maîtrisée de leur secteur ; l'aval – la transformation et la distribution – seront toujours gagnants avec des prix à la vente plus élevés qu'en conventionnel générant, à marge égale, des profits supérieurs.

 

Les commentateurs et les décideurs politiques – plus sensibles à l'opinion dite publique qu'à la réalité économique – feraient bien aussi de regarder de plus près la réalité des chiffres. On nous annonce en boucle que la filière bio est plus profitable pour les agriculteurs et, dans le même temps, on déplore l'insuffisance des aides (qui viennent en plus des aides générales) et – à juste titre – le retard mis dans leur paiement.

 

M. Stéphane Le Foll a annoncé le déblocage d’une enveloppe de 343 millions d’euros le 28 février dernier ? Cela fait en moyenne plus de 10.000 euros par agriculteur bio.

 

 

Un reportage photographique sans intérêt

 

C'était donc dans « le Monde Économie ». Dans « le Monde Planète » il y a un reportage photographique qui reprend une partie du texte de l'article commenté ci-dessus. C'est sans intérêt.

 

 

Une défense de la chimie agricole

 

Le Monde planète a aussi produit, sous la plume de Mme Elvire Camus, un étonnant « Il est ridicule de dénoncer la chimie comme étant intrinsèquement mauvaise ». C'est aussi une citation, dans le cas présent d'un vigneron de l'Hérault, M. Martin Orliac. Étonnant article quand on connaît la ligné éditoriale de cette rubrique – « habituellement anti-pesticides jusqu’à la caricature » comme l'écrit Forumphyto.

 

M. Orliac explique en effet que le bio n’est pas une solution miracle aux problèmes environnementaux.

 

C'est un fait pour qui veut bien examiner la situation objectivement. La lutte intégrée contre les ennemis des cultures a, par exemple, de gros atouts comparé au bio sur la vigne.

 

M. Orliac dit :

 

« Nous reprochons à l’agriculture biologique de tenir un discours qui joue sur des ressorts idéologiques, qui raconte une histoire au lieu de se confronter aux réels problèmes que posent notre agriculture et plus largement notre société. »

 

Ce n'est vrai que si on comprend par « agriculture biologique » les propagandistes de cette filière (cela inclut du reste certain ministre fan d'agro-écologie et certain institut de recherche...).

 

« Selon lui, l’agriculture biologique valorise en théorie "des choses très positives" comme "la vie du sol, la non-pollution, la protection de la santé des agriculteurs" qui doivent être "des objectifs à atteindre". Mais, en pratique, les techniques du bio ne permettent pas de répondre à toutes ces préoccupations. Tout d’abord parce que "le bio est focalisé presque uniquement sur les pesticides, oubliant tout le reste, à commencer par les émissions polluantes des tracteurs des agriculteurs". »

 

Et de rappeler que tout le monde – conventionnel et bio – traite (dans le cas de la vigne, le bio traite même davantage que le conventionnel, faute de produits efficaces sur la durée). Et qu'est-ce que sont les formulations à base de cuivre, dont la bouillie bordelaise, largement utilisées en bio faute d'autres options sinon des pesticides, de surcroît issus de la chimie ?

 

Résultat de recherche d'images pour "organic pyrethrin"

 

Naturel ne signifie pas "sans danger', loin de là.

 

« "Nous croyons en la science et en le progrès", assène-t-il avant de préciser qu’il y a "toute une série de produits qui sont des poisons absolus et que l’on s’interdit d’utiliser. Simplement, le fait qu’ils soient issus de la pétrochimie n’est pas un critère en soi.»

 

La journaliste a cru bon de préciser entre parenthèses qu'un rapport réalisé en décembre 2016 pour (et non par) le Parlement européen indique que « la plupart des pesticides autorisés pour l’agriculture biologique ont une toxicité plus faible pour les consommateurs ». Chassez le naturel sur le Monde planète... La toxicité des résidus pour le consommateur n'est généralement pas un problème. Du reste, le rapport – dont certains auteurs sont « marqués » – est un peu plus nuancé.

 

 

Un discours que l'on aimerait voir davantage

 

La conclusion de M. Orliac :

 

« "Le discours que l’on tient n’est pas évident dans le contexte actuel", constate M. Orliac. Mais il est convaincu des limites de l’agriculture biologique et anticipe aussi un "retour de bâton" de la part des consommateurs. »

 

N'anticipons pas. Mais ce « discours que l’on tient », il faudrait le tenir plus souvent et plus fort, non pas avec un objectif d'opposition et de concurrence, mais d'explication des vraies réalités et des vrais enjeux.

 

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