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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Usine Monsanto à Trèbes : à quand des médias responsables ?

6 Janvier 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Monsanto, #Semences, #Activisme

Usine Monsanto à Trèbes : à quand des médias responsables ?

 

 

 

 

Mercredi 14 décembre 2016. Monsanto devait inaugurer une nouvelle usine de « production » de semences à Trèbes, dans l'Aude. L'événement a été annulé du fait de craintes de débordements d'une manifestation d'opposants de l'altermonde, canal légal et canal délinquant réunis. De débordements il y en eu puisqu'une vingtaine de manifestants ont envahi les lieux et se sont livrés au vandalisme.

 

L'AFP était sur les lieux pour ensuite faire office de caisse de résonance. Cela pose, au minimum, une question de déontologie journalistique.

 

 

 

Des militants de la Confédération paysanne et des faucheurs volontaires ont manifesté devant le site de Monsanto à Trèbes (Aude).

 

 

Monsanto, cet incompris

 

Derrière le nom, de longues traditions (mais pas les siennes)

 

Voilà un titre qu'il convient de mettre immédiatement en perspective : tout comme l'agriculture en général (celle qui nous nourrit et alimente notre balance commerciale) et plus particulièrement la filière des variétés et des semences, Monsanto et d'autres entreprises de la filière souffrent aussi de leur propre communication qui laisse à désirer à notre sens. Juste un exemple : pourquoi l'histoire de Monsanto sur le site de Monsanto France est-elle vide sur Monsanto France ? Comment le public français peut-il apprendre que Monsanto et ses filiales font partie de son histoire agricole depuis des décennies (et pas seulement par les faits divers qui nous sont resservis ad nauseam) ?

 

Il y a cependant une exception remarquable : les sites du GNIS et de GNIS Pédagogie (qui mériteraient cependant un sérieux ravalement et beaucoup de publicité).

 

Puisqu'il est question des installations de Trèbes, combien de gens savent de quoi il s'agit ? Quel effort médiatique a été fait – par la firme, et plus généralement par la filière pour l'ensemble de l'activité semencière – pour expliquer les enjeux ? Ne parlons même pas de contrer la désinformation dont nous verrons ci-dessous qu'elle peut être particulièrement abjecte.

 

Monsanto, géant mondial du génie génétique végétal – mais un nain comparé à d'autres multinationales – s'est lancé dans les semences dans les années 1990. Sa croissance dans ce domaine s'est faite en grande partie par des acquisitions de groupes et d'entreprises. Certains ont une histoire prestigieuse et s'honorent d'une importante contribution à l'agriculture ; Dekalb par exemple, à l'origine fondé par des agriculteurs, fêtera ses 105 ans le 20 janvier prochain.

 

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Chiffres d'affaires mondiaux en dollars, compilés par Schillipaeppa à partir de MarketWatch

 

Monsanto France agglomère ainsi des structures nouvelles « de Monsanto » et des anciennes, quelques franco-françaises et des succursales de groupes étrangers établies de longue date en France. Monsanto n'est pas cet envahisseur qui – comme le croit la bien-pensance si efficacement désinformée – serait venu de nulle part et aurait décidé un jour de prendre le contrôle du marché français (et surtout mondial) des semences et, par-delà, de l'agriculture et de l'alimentation. C'est plutôt la poursuite d'une importante contribution à l'agriculture française. En maïs, la contribution des semences Asgrow, Cargill, Dekalb... Une contribution qui passait aussi par des accords avec des semenciers français. Ainsi, de 1965 à 1998, un partenariat stratégique liait Dekalb et RAGT.

 

 

Le secteur des variétés et des semences a fait l'objet au cours des dernières décennies d'un extraordinaire Monopoly qui est en train de se poursuivre avec les projets de fusion ou de rachat qui font actuellement les délices des médias et de la blogosphère complotiste. L'intense concurrence pour les positions de leader n'empêche toutefois pas les collaborations, par exemple par le jeu des accords de licences. Qui dit « maïs (OGM) MON810... de Monsanto » ignore probablement que si l'« événement » MON810 appartient bien à Monsanto (jusqu'en 2020 quand le brevet expirera), la variété, elle, peut être d'un autre obtenteur.

 

En termes de chiffre d'affaires, Monsanto se classe en France parmi les quatre premiers semenciers, qui sont au coude-à-coude, en plantes de grande culture et fourragères. Il ne faut toutefois pas accorder beaucoup d'importance à ce fait : les entreprises n'opèrent pas forcément sur le même marché (ainsi, les semences de blé, de maïs et de betterave sont des mondes entièrement différents) ; et les positions peuvent changer rapidement pour les entreprises lourdement engagées dans la recherche-développement, c'est-à-dire la création variétale.

 

Contrairement à une opinion largement répandue – et entretenue – le secteur des variétés et des semences est très éclaté. En maïs, en France, ce ne sont pas moins de 12 entreprises qui se livrent à la création variétale et 38, à la production de semences.

 

Pour l'ensemble des activités, Monsanto, c'est quelque 500 collaborateurs et onze sites.

 

 

« Produire » ou « fabriquer » des semences

 

Le public sait-il que Monsanto – tout comme les autres semenciers – ne « produit » pas des semences dans des usines ?

 

La production, c'est essentiellement le métier des « agriculteurs-multiplicateurs ». Ils étaient près de 19.000 pour la campagne 2014-2015, dont 4.600 pour le maïs et le sorgho. La production de semences a occupé plus de 370.000 hectares en 2016.

 

Les acteurs de la filière semences et plants

(Source)

 

À titre de comparaison, c'est plus que le nombre d'exploitations et les surfaces en grandes cultures de l'agriculture dite biologique (près de 11.000 exploitations et 300.000 hectares en 2015, en y incluant les surfaces en conversion). À ne pas oublier : la production de semences, très technique et très exigeante, apporte une plus-value par rapport aux cultures traditionnelles et fait vivre de nombreuses exploitations ; d'autre part, les agriculteurs-multiplicateurs contribuent au solde positif de la balance commerciale française, alors que le bio n'alimente que le marché français, et ce, au prix d'importantes pertes de rendement.

 

Une usine de « production » de semences est une installation qui réceptionne des semences « brutes » – produites par des agriculteurs – et procède à diverses opérations (nettoyage, triage, calibrage, traitements des semences, enrobage le cas échéant, conditionnement) ainsi qu'à des contrôles de qualité pour livrer ensuite des semences de qualité aux agriculteurs. Monsanto revendique près de 1300 agriculteurs-multiplicateurs, et aussi près de 1000 agriculteurs testeurs de ses nouvelles variétés.

 

 

Les essais en champ de Dekalb pour le colza

 

 

Les exportations de semences : 20 Airbus A320

 

La France est le premier pays exportateur de semences au monde, pour quelque 1,460 milliards d'euros lors de la campagne 2014-2015, l’équivalent de 20 Airbus A320 (les chiffres devraient probablement baisser pour 2016, une année catastrophique pour l'agriculture). Le solde positif pour la balance commerciale était de quelque 840 millions d'euros pour la campagne 2014-2015.

 

Les semences de maïs représentent quelque 40 % de la valeur des exportations, toutes semences confondues. Outre des conditions agroclimatiques favorables (sauf aléas climatiques comme en 2016...), la France dispose d'une filière variétale et semencière bien structurée, performante et experte (il ne manque que le segment OGM... hélas!).

 

Et, dans cette filière, il y a... Monsanto et ses filiales (ou ses acquisitions).

 

 

(Source)

(Source)

 

Monsanto investit en France

 

Dans le contexte d'un marché des semences européanisé et en partie mondialisé, Monsanto a décidé d'investir et de développer ses activités en France, tant dans la production que dans les outils industriels, notamment ceux de Peyrehorade (Landes) et de Trèbes (Aude). Au total, ce sont 137 millions d'euros qui ont été investis récemment, dont 75 à Trèbes.

 

Selon Monsanto, la nouvelle unité de Trèbes doit se traduire par un doublement de sa capacité de production, la création de 20 emplois à temps plein et plus de 50 postes saisonniers, sans compter les retombées auprès d’environ 200 entreprises locales. Et, bien sûr, le marché français étant bien approvisionné, la majeure partie des nouvelles activités se traduira par des exportations – actuellement 30 pays –, pour le plus grand bien de notre balance commerciale.

 

On peut – on doit – aussi envisager le problème sous un autre angle : imaginez que Monsanto ait décidé de délocaliser ses activités vers des pays européens aux conditions agroclimatiques favorables pour la production de semences et à la population accueillante à l'égard des investisseurs – et non indifférente, voire méprisante, voire même hostile comme notre altermonde ? Quel signal pour les autres semenciers ? Quelles conséquences pour l'économie française ? Ah ! L'activisme idéologique est au-dessus de ces considérations...

 

 

Mais il s'agit de Monsanto... vandalisme toléré...

 

On peut bien sûr cracher sur la contribution de la galaxie Monsanto à l'économie française – l'entreprise elle-même et ses filiales, mais également ses agriculteurs-multiplicateurs et ses testeurs de nouvelles variétés. L'opinion publique française – telle qu'elle s'étale dans les médias et la blogosphère – est plutôt en mauvais termes avec la production agricole et industrielle – et là, en plus, il s'agit de Monsanto...

 

À titre d'illustration, on peut consulter les commentaires – en partie hystériques – sous l'article du Monde « avec AFP » du 17 juin 2014, « Monsanto investit 137 millions d'euros dans deux usines en France ». Les deux usines, ce sont celles de Trèbes, dans l'Aude – qui appartint à l'origine à un établissement français et est entrée dans le giron de Monsanto par l'intermédiaire d'Asgrow –, et celle de Peyrehorade, dans les Landes, anciennement Cargill.

 

L'altermonde s'est donc invité à ce qui devait être l'inauguration de la nouvelle usine de Trèbes et Monsanto, craignant les débordements, a préféré l'annuler.

 

Il y avait là les « faucheurs volontaires » et la Confédération Paysanne.

 

La majorité des manifestants, semble-t-il, est restée devant les grilles. Une vingtaine se sont introduits dans le site et se sont livrés à des actes de vandalisme.

 

 

TVCarcassonne édifiant...

 

Mais il y avait aussi TVCarcassonne qui a produit un reportage consternant d'une minute et demi. Ça commence par une qualification de Monsanto comme le « géant américain des phytosanitaires » (c'est plutôt un nain et côté agrochimie, il ne lui reste plus grand chose...) et cela se poursuit par l'affirmation que l'extension de l'usine permettra de produire 180 tonnes de produits chimiques (il s'agit de semences).

 

Mais il nous aura aussi offert l'occasion d'écouter des discours encore plus consternants d'apparatchiks de la Conf'. Que faut-il penser de M. Michel David, de la Conf' de l'Aude, qui dit qu'ils sont là pour faire reculer Monsanto « parce que c'est pas l'agriculture que nous voulons » ? Qui est-ce « nous », sinon une minorité ?

 

 

 

...et l'AFP au mieux complaisante, au pire complice

 

Et il y avait, évidemment convoquée pour l'événement et répondant le doigt sur la couture du pantalon, l'Agence France Presse (AFP)... qui s'est empressée de produire une dépêche... que, par exemple, Science et Avenir s'est empressé de publier (c'est horodaté de 13h36).

 

Cette configuration pose un problème grave : la complaisance de l'AFP envers les manifestants et les délinquants – dont on verra l'étendue ci-dessous – n'est-elle pas une contribution à la délinquance ? On peut – on doit – se demander en effet si les délinquants se seraient livrés à une intrusion dans les locaux de Monsanto et auraient tagué les installations s'ils avaient eu la certitude au préalable que personne ne rendrait compte de leurs exploits.

 

La question est posée. Manifestement, l'AFP ne s'est pas posé cette question. Mais il n'est pas trop tard, pour l'AFP, de s'interroger sur sa déontologie.

 

Nous reconnaîtrons toutefois que la majorité des médias a réservé le sort que méritait cette dépêche : poubelle !

 

 

Science et Avenir... quelle politique éditoriale ?

 

Mais Science et Avenir ? Quel lien entre cette manifestation de refus de la science de quelques nostalgiques d'un passé supposé idyllique et la science ? Quel rapport entre le refus du progrès, ici génétique, et l'avenir ?

 

Pour rappel : les activités de Monsanto, en France, portent sur des variétés « conventionnelles », non OGM, du même type que celles, par exemple, de notre Limagrain national. Ah oui... pour la Conf', les choses sont simples : « Limagrain, nouveau Monsanto français ». Décidément, on tourne en rond...

 

 

L'AFP porte parole de la Conf' et des faucheurs ?

 

Au moins aurons-nous grâce à Science et Avenir la teneur du reportage des gens de l'AFP :

 

« Une vingtaine de militants du collectif des Faucheurs volontaires et de la Confédération paysanne ont pénétré mercredi matin sur le site de Monsanto à Trèbes (Aude), pour réclamer la fermeture de cette nouvelle usine, selon eux, "marchande de mort", a constaté un photographe de l'AFP.

 

[…]

 

A l'intérieur, les militants sont montés à partir de 08H00 sur les nouveaux silos dont ils ont tagué certaines façades des mots "Bayer/Monsanto assassins" et "Monsanto dégage", avant de ressortir dans le calme trois heures plus tard, sous l'oeil d'une quinzaine de gendarmes.

 

[…]

 

"Nous sommes venus de tout le sud de la France pour contester l'inauguration de cette usine de Monsanto et Bayer", a également déclaré Christine Thelen, militante historique des Faucheurs volontaires du Larzac. "Nous voulons signifier notre opposition à cette multinationale qui détruit l'agriculture et l'environnement", a-t-elle dit à un correspondant de l'AFP, alors qu'elle se trouvait à l'intérieur de l'usine.

 

Sur les grilles fermées, les manifestants ont déployé des banderoles dénonçant les activités de la multinationale semencière et chimique, sur laquelle on pouvait lire notamment: "Monsanto, le meilleur de la qualité, c'est les bénéfices".

 

[…]

 

Dans un communiqué, les Faucheurs volontaires s'étonnent de l'annulation de cette inauguration. Ils expriment leur intention de maintenir "une présence déterminée, organisée et de tous les instants sur ce site de Trèbes jusqu’à la fermeture de cette usine marchande de mort". »

 

 

À quand des médias responsables ?

 

Résumons :

 

  • Il y avait un photographe de l'AFP.

     

  • Il y avait un correspondant de l'AFP. Qui s'est introduit dans le site avec les délinquants.

     

  • Il y a une dépêche de l'AFP qui, sans recul et sans mise en perspective, diffuse la rhétorique des manifestants.

     

  • Et Science et Avenir répercute...

 

Est-il acceptable – selon la déontologie journalistique – de répercuter des accusations aussi graves que « Bayer/Monsanto assassins », ainsi que « marchande de mort » – qui, rappelons-le, apparaît non pas une fois, mais deux fois dans le texte ?

 

Nous pensons que non.

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