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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Un calendrier de l'Avent postfactuel : (24) Joyeux Noël

16 Janvier 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Schillipaeppa, #critique de l'information

Un calendrier de l'Avent postfactuel : (24) Joyeux Noël

 

Schillipaeppa*

 

 

 

C'est un peu en retard, mais les traductions ne se font pas toutes seules. Ce calendrier de l'Avent aura en tout cas été varié et instructif, et il aurait été dommage de ne pas ouvrir la dernière fenêtre.

 

 

Le monde est devenu confus et compliqué. Il n'est plus possible d'avoir une vue claire sur les informations disponibles. Aux journalistes et aux politiciens on oppose la méfiance. Il n'y a plus d'orientation claire. « Fausses nouvelles » , « discours de haine », « Big Data », « bulle de filtre », « chambre de résonance » – qu'y a-t-il encore de vraiment authentique et par-dessus tout de digne de confiance aujourd'hui ?

 

Fondamentalement, le post-factuel n'est pas un phénomène nouveau et n'a pas son origine dans les nouvelles technologies telles que l'Internet, mais dans la nature de l'homme : les images qui suscitent des émotions et les messages simples et percutants attirent plus facilement l'attention que les faits laborieusement expliqués. Il n'est donc pas juste de critiquer les gens parce qu'ils réagissent davantage à des émotions qu'à des faits – nous fonctionnons comme ça. Néanmoins, nous ne devons pas rester les bras croisés devant le spectacle.

 

La naissance des valeurs dont nous sommes si fiers aujourd'hui – les droits de l'homme, la démocratie, l'égalité, la tolérance – est datée du siècle des Lumières. Il existe une définition célèbre des « Lumières » et elle est l'œuvre d'Emmanuel Kant :

 

« Les lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s’imputer à lui-même cette minorité, quand elle n’a pas pour cause le manque d’intelligence, mais l’absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! voilà donc la devise des lumières. »

 

Les causes de cette minorité, Kant les voit dans la commodité et la peur. Ne pas avoir à penser pour soi-même est pratique. Et ceux qui privent les autres de la pensée, essaient de manière astucieuse de les maintenir dans cette condition, en instillant dans leurs protégés la peur d'avancer seuls. Kant considère donc que s'extraire de la minorité est moins probable pour un individu que pour un « public » :

 

« Mais que le public s'éclaire lui-même, c'est ce qui est plutôt possible ; cela même est presque inévitable, pourvu qu'on lui laisse la liberté. »

 

La liberté est la condition de l'illumination. Kant explique :

 

« La diffusion des lumières n'exige autre chose que la liberté, et encore la plus inoffensive de toutes les libertés, celle de faire publiquement usage de sa raison en toutes choses. Mais j'entends crier de toutes parts : ne raisonnez pas. L'officier dit : ne raisonnez pas, mais exécutez ; le financier : ne raisonnez pas, mais payez ; le prêtre : ne raisonnez pas, mais croyez. (Il n'y a qu'un seul maître dans le monde qui dise : raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez.) Là est en général la limite de la liberté. Mais quelle limite est un obstacle pour les lumières ? Quelle limite, loin de les entraver, les favorise ? — Je réponds : l'usage public de sa raison doit toujours être libre, et seul il peut répandre les lumières parmi les hommes ; mais l'usage privé peut souvent être très étroitement limité, sans nuire beaucoup pour cela aux progrès des lumières. »

 

Dans ce contexte, la sonnette d'alarme devrait retentir auprès de nous tous devant les discussions politiques actuelles sur l'institution d'un organisme de réglementation d'État pour la prévention des « fausses nouvelles ». Qui donc va décider, et sur la base de quels critères, qu'une nouvelle est, ou n'est pas, « fausse » ? La liberté d'expression n'est pas négociable. Les insultes, la diffamation et la calomnie peuvent déjà être poursuivie pénalement aujourd'hui.

 

Il ne sert à rien de simplement refiler le mistigri aux réseaux sociaux. Ce ne sont pas les médias qui sont le problème, mais les messages. Et quand les journalistes se plaignent des réseaux sociaux et de leur contenu prétendument inférieur, ils discréditent les utilisateurs des réseaux, qui sont aussi leur propre public. Ces invectives à l'encontre du public conduisent à des réactions de colère. Le référendum sur le Brexit tout comme les élections américaines ont été des coups de semonce.

 

L'historien britannique Timothy Garton Ash a qualifié le slogan des partisans du Brexit « Reprenez les choses en main » comme «du kitsch à la mode Trump dans le style européen ». Des expressions comme « limite supérieure » ou « nous allons nous nourrir de manière écologique ou plus du tout » sont également, à mon avis, du kitsch à la mode Trump. Il n'y a pas de réponses simples à des problèmes complexes, si séduisantes qu'elles puissent être. Peut-être devrions-nous parfois oser l'indécision, ne pas prendre position, supporter l'idée qu'il peut y avoir plus d'une vérité. Vues sous des angles différents, les choses peuvent aussi être différentes. Si quelqu'un décrit le monde selon un scénario en noir et blanc, il est important d'être vigilant et de chercher les zones grises. Le monde n'est pas noir et blanc, mais au moins gris et, si nous le voulons tous, peut-être même multicolore. Ou avec Timothy Garton Ash :

 

« Nous ne serons jamais tous d'accord, et ce ne serait pas bon. Mais nous devons nous efforcer de créer des conditions dans lesquelles nous pouvons être d'accord sur le fait que nous sommes divisés. »

 

L'Internet en général et les réseaux sociaux en particulier ont, à mon avis, un grand avantage : l'accessibilité de l'information s'est considérablement améliorée – de très bonnes conditions pour que le public s'éclaire lui-même. Les contacts internationaux sont aussi facilitées par les réseaux sociaux. Et les journalistes ont perdu leur fonction de gardien. C'est ainsi que les débats s'animent. Et c'est une bonne chose.

 

Noël a lieu chaque année au solstice d'hiver. Les jours s'allongent maintenant. « Die Epoche der Aufklärung » (ou « das Zeitalter der Aufklärung »), c'est en français le Siècle des Lumières ; l'anglais a le beau mot«Enlightenment». En ce sens : Joyeux Noël !

 

 

Liens  :

 

Fake News : Politischer Aktionismus schafft ein “Zensurmonster” (fausses nouvelles : l'activisme politique crée un« monstre de la censure »)

 

Destabilisierende falsche Meinung – bitte was?! (opinion fausse et déstabilisante – quoi ? !)

 

Timothy Garton Ash über Redefreiheit : “Wir sollten uns ein dickeres Fell zulegen” (Timothy Garton Ash sur la liberté d'expression :« nous devrions avoir la peau plus épaisse »)

 

Der große Kampf um die globale Redefreiheit (la grande lutte pour la liberté mondiale de la parole)

 

_________________

 

* L'auteure a fait des études de philosophie, est éditrice et a atterri il y a déjà plus de dix ans à la campagne. Sur son blog, elle (d)écrit – miracle   ! La traduction peut être fidèle – ce qui la préoccupe, lorsqu'elle n'est pas en train de curer l'écurie des poneys, de chercher des gants de gardien de but, de s'occuper de quantités de denrées alimentaires ou de linge, ou encore de tenter d'arracher les mauvaises herbes plus vite qu'elles ne poussent.

 

Source  : https://schillipaeppa.net/2016/12/23/postfaktischer-adventskalender-teil-24-frohe-weihnachten/

 

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