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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le scandale de la « ferme des 1000 veaux »

23 Janvier 2017 , Rédigé par Seppi

Le scandale de la « ferme des 1000 veaux »

 

 

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La Creuse est une terre d'élevage, essentiellement pour la viande selon le mode allaitant.

 

Pour ceux qui ne connaissent pas, ou pas vraiment : les vaches sont élevées pour produire chaque année un veau dans un système généralement extensif, avec beaucoup de pâturages... la campagne idyllique et idéalisée pour de nombreux citadins, celle aussi qui se dépeuple et se meurt. Dans le système laitier, en revanche, les vaches sont élevées pour produire – évidemment – du lait ; à cette fin, il faut aussi produire un veau, mais celui-ci représentera généralement une source de revenu annexe. En système allaitant, le veau peut être conduit sur la même exploitation jusqu'au stade de l'abattage ; souvent, il est vendu par exemple en tant que broutard pour être engraissé. Il existe ainsi un important marché entre, notamment, la France, plus particulièrement le Massif Central, qualifié de pays « naisseur », et l'Italie qui valorise ainsi sa production de maïs de la plaine du Po par l'engraissement de bovins.

 

Une quarantaine d'éleveurs creusois se sont associés dans le cadre de la société Alliance Millevaches pour capter l'intégralité de la plus-value dégagée par l'élevage bovin pour la viande à partir de leurs propres veaux, complétés par des achats extérieurs, essentiellement régionaux. À cet effet, ils ont monté un atelier d'engraissement qui, en raison de sa taille, a été surnommé « ferme des mille veaux ». En raison de sa taille... et aussi d'un mouvement d'opposition qui avait besoin d'un slogan, de préférence le plus dénigrant possible. Et quand il le faut, la ferme devient usine, « usine des mille veaux ».


 

Qu'est-ce que la « ferme des mille veaux » ? Sur le plan de l'élevage, ce n'est que le rassemblement en un seul lieu, à Saint-Martial-le-Vieux, de ce qui représenterait autrement des dizaines d'ateliers dispersés, certains vétustes, d'autres modernes ; 64 cases à veaux – respectant toutes les normes environnementales et de bien-être animal – au lieu de 2 ou 3 ici et là, avec une case de quarantaine qu'on pourrait difficilement concevoir dans des élevages plus petits. C'est en outre un projet cohérent, pour capter non seulement la valeur ajoutée de la filière d'élevage en tant que telle, mais aussi le bénéfice du photovoltaïque sur les toitures et de la méthanisation des effluents.

 

En bref, il s'agit pour les éleveurs de vivre de leur métier, et de contribuer à la vie d'une région en voie de désertification humaine, et ce, par leur activité propre et les retombées économiques.

 

À côté des économies d'échelle réalisées par cette installation, il y a aussi la qualité de vie des éleveurs qui n'ont plus besoin de s'occuper – journellement et chacun dans son coin – de leur atelier d'engraissement. Mais que vaut le bien-être humain – des éleveurs – face à un « bien-être animal » qui signifie en fait, chez les plus extrémistes de cette idéologie, la suppression des élevages et, par voie de conséquence, des animaux ?

 

Un tel projet se conçoit difficilement sans l'organisation de la filière d'aval. La société Alliance Millevaches a signé en juillet 2015 un contrat avec la SVA Jean Rozé, filiale viande des magasins Intermarché. Celle-ci est devenue le client unique de celle-là ; du coup, le projet est devenu « industriel » dans la désinformation...

 

Car il y a les détracteurs et les opposants... bien organisés, ne reculant devant aucune argument fallacieux voire ouvertement mensonger (ainsi, l'association Lumière sur les Pratiques d'Elevage et d'Abattage n'hésite pas à affirmer que « [l]es 1000 veaux sont égorgés en pleine conscience »), bénéficiant de nombreux relais médiatiques, et déterminés à faire capoter ce projet de vie par n'importe quels moyens. La justice administrative a été mise à contribution, avec un succès relatif puisque le projet a été retardé.

 

Le 6 décembre 2016 est paru un décret qui double le nombre d'animaux pouvant être accueillis dans une installation classée d'élevage de veaux de boucherie et/ou bovins à l'engraissement selon le régime de l'autorisation simplifiée. Voici la réaction, rapportée par exemple par le Figaro :

 

« "Cela veut dire que l'Usine des 1000 Veaux va pouvoir tourner à 800 bêtes sans enquête publique, ni étude d'impact, en déposant simplement un dossier d'enregistrement en préfecture", s'indignait le 15 décembre l'association L-PEA (Lumière sur les pratiques d'élevage et d'abattage), annonçant son intention d'attaquer ce décret en justice. »

 

Cela devait être trop pour des opposants qui ne reculent pas devant l'illégalité, la délinquance et la criminalité. Dans la nuit du 22 décembre 2016, un bâtiment de stockage de près de 1500 mètres carrés, abritant du matériel agricole (tracteurs et télescopiques), des stocks fourragers et du matériel électrique et photovoltaïque a été incendié. Heureusement, les animaux n'ont pas été touché.

 

L'incendie est manifestement volontaire. Des tags ont été retrouvés sur le bâtiment et sur la voie d'accès, certains injurieux envers des personnes, y compris Mme Ségolère Royal, manifestement « coupable » d'avoir signé le décret précité.

 

Ils ont même osé « non aux camps de concentration », un outrage à la mémoire des millions de morts des vrais camps de concentration.

 

La réaction des autorités a été minimaliste. Le ministre Stéphane Le Foll a évidemment condamné cet acte dans un communiqué, jugeant les tags « inadmissibles et diffamatoires ». C'était le moins qu'il ait pu dire...

 

M. Xavier Beulin, président de la FNSEA, a en revanche qualifié cet acte d’une « forme d’attentat » selon la France Agricole. Pour sa part, M. Gilbert Mazaud, vice-président de la SAS Alliance-Millevaches, interviewé par France 3 Limousin, a déclaré : « Ce sont des activistes qui sont devenus des terroristes ».

 

Ce sont là des points de vue qui méritent réflexion.

 

Il se trouve que la France Agricole a donné la parole à M. Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement et d’une société de conseil en risk management dans son numéro – quelque peu prémonitoire – du 9 décembre 2016. Pour lui aussi, les mouvements contestataires sont montés en puissance et les plus violents ont évolué du militantisme au terrorisme. Certes, L-PEA se défend d'avoir allumé le feu, mais il est difficile de nier sa responsabilité dans l'incendie médiatique et dans le désordre créé dans une ou plusieurs têtes brûlées. Que pouvait-elle attendre quand elle a titré « ALARME #Usine1000Veaux » et « MOBILISATION GÉNÉRALE REQUISE ! » en réaction au décret ?

 

Voici ce que dit M. Denécé :

 

« L'organisation de ces mouvements est structurée en étoile de mer, sans organe nerveux central, mais avec de nombreuses branches, ce qui décuple son efficacité. On y trouve cinq niveaux. À la base, un penseur qui lance le débat (phase du prophète), un petit groupe qui va travailler autour et s'autoconvaincre (phase des disciples). Il va apporter la bonne parole (phase du prosélytisme) en faisant de la propagande par interne, des tracts puis en manifestant et en diffusant des vidéos (phase de l'activisme). Le dernier stade est le terrorisme.

 

M. Beulin avait été interrogé par l'AFP, laquelle a produit, c'est à souligner, une dépêche de qualité. Voici ce que cela donne, par exemple, sur FranceTVInfo :

 

« "Je ne sais pas qui est derrière et je ne vais pas me prononcer, mais ces associations qui militent pour le bien-être animal aujourd'hui ont mis en péril 400 animaux qui auraient pu brûler vif", a réagi le président de la FNSEA, Xavier Beulin. "Ce qui s'est passé sur cet élevage s'apparente plus à une forme d'attentat qu'à une forme de revendication qui peut être par ailleurs légitime. (...) Chacun a sa conception de l'alimentation, de la vie, mais là, on n'est plus du tout dans ce registre-là", a-t-il jugé.

 

Mais FranceTVInfo, tout comme par exemple la Dépêche, a relaté l'événement dans la rubrique « faits divers » ! Les auteurs de l'acte n'ont certes pas été identifiés, mais on est tout de même dans le registre de la violence – ici, encore, contre des biens – mise au service d'une cause, d'une idéologie. Il faut aussi lire les réactions sur le Figaro par exemple : l'apologie de la délinquance et de la criminalité ne fait pas peur à certains.

 

Mais le comble a probablement été atteint par – vous vous en doutez – le Monde. Le titre résume tout :

 

« Un incendie "criminel" maîtrisé à la ferme dite "des mille veaux", dans la Creuse »

 

Comment peut-on mettre en doute, avec des guillemets, le caractère délictueux de l'incendie quand on rapporte par ailleurs la teneur de certains tags ainsi que :

 

« "Il s’agit de toute évidence d’un incendie volontaire et criminel puisque des tags ont été retrouvés sur le bâtiment", selon la préfecture. »

 

À l'évidence, au Monde, on peut...

 

C'était pourtant écrit « avec AFP ». Mais si le Monde rapporte l'« indignation » de L-PEA, pour les propos condamnant l'exaction, notamment ceux de MM. Le Foll et Beulin, pourtant largement relayés par d'autres médias, on pourra toujours... consulter les autres médias.

 

Sic transit gloria Mundi !

 

 

Post scriptum : double langage...

 

L-PEA condamne l'incendie dans un communiqué du 22 décembre 2016 : trois paragraphes de deux petites lignes chacun puis l'autojustification, l'argumentaire et, d'une certaine manière la justification :

 

« L-PEA tient enfin à préciser que jamais cette situation n’aurait atteint de telles extrémités si le projet de Ferme Usine des 1000 veaux s’était fait dans les règles et dans la concertation avec le public. »

 

« ...concertation avec le public... » ? La concertation implique la recherche d'un accord, n'est-ce pas ? L-PEA demande à être reçue par le Premier Ministre. Qu'écrit-t-elle ?

 

« En ma qualité de présidente de L-PEA, association opposée à l’installation du centre d’engraissement de St Martial le Vieux, également dénommé « Ferme-Usine » des 1000 Veaux, j’ai l’honneur de vous écrire à la suite de votre rencontre à l’Hôtel Matignon avec les actionnaires porteurs de ce projet. »

 

C'est beau de prêcher la « concertation » quand on fait de l'opposition son fond de commerce...

 

Ajout du 25 janvier 2017 : une superbe vidéo

 

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