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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Agrotopie

26 Janvier 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Schillipaeppa, #Greenpeace, #Activisme

Agrotopie

 

Schillipaeppa*

 

 

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Juste à temps pour la Grüne Woche (la semaine verte, l'équivalent de notre Salon de l'Agriculture), qui commence à Berlin le 20 janvier, Greenpeace a publié un « Kursbuch Agrarwende 2050 » (feuille de route pour la transition agricole 2050), dans lequel l'organisation décrit sa conception de l'agriculture de l'avenir. Responsable de l'apport technique : le Forschungsinstitut für biologischen Landbau (FiBL – Institut de Recherche de l'Agriculture Biologique) de Francfort. Dès la première lecture en diagonale j'ai été frappée par quelques points que je veux aborder brièvement.

 

 

Le consommateur

 

Le concept n'est valide que sur la prémisse que les consommateurs réduisent de moitié leur consommation de viande à l'horizon 2050. Le résumé de l'étude (page 15) se termine ainsi :

 

« En outre, le consommateur doit être proactif dans cette conversion. La consommation de viande de la population allemande devrait être réduite de moitié d'ici 2050 et l'élevage devrait se concentrer sur la production d'aliments d'origine animale (lait, viande) pour le marché intérieur. En outre, les pertes alimentaires évitables devraient être réduites de moitié. En cas de succès, 76 ou 80 millions de personnes pourront être alimentées en grande partie par la production nationale et on pourra atteindre en même temps les objectifs environnementaux. En outre, on disposera de surfaces résiduelles, par exemple pour la production de biomasse. Dans un régime alimentaire comme l'actuel ("as usual"), la surface disponible pour une agriculture écologisée ne suffit pas pour nourrir la population allemande sans importations importantes de nourriture en 2050. »

 

Il est pour le moins douteux que l'ébauche présentée par Greenpeace soit socialement acceptable. Cela commence par la consommation de viande et se termine par trois soupes aux choux par semaine. C'est ce qu'ont démontré de manière impressionnante les efforts des journées mondiales du végétarisme des Verts, les plans initiaux de protection du climat de la Ministre de l'Environnement Barbara Hendricks et en dernier lieu l'initiative sur la TVA de l'Office Fédéral de l'Environnement. Greenpeace prévoit également une augmentation de la TVA comme mesure de contrôle de la consommation.

 

 

Renonciation à la protection des plantes par des produits chimiques de synthèse

 

Le modèle agricole de Greenpeace envisage de renoncer à la protection des plantes par des produits chimiques de synthèse. La renonciation entraînera – suppose-t-on – une baisse des rendements de 40 pour cent en moyenne [ma note : par rapport à des rendements projetés, souvent à plus 20 pour cent, en 2050 !]. Cela devrait être compensé par des mesures telles que la réduction des déchets alimentaires. Ici, Greenpeace fait une erreur : la renonciation à des pesticides chimiques de synthèse ne génère pas uniformément une réduction des rendements de 40 pour cent qui peut être facilement compensée ailleurs. L'été dernier a montré, par exemple, que les viticulteurs ou les producteurs de pommes de terre ne récoltent rien du tout s'ils ne disposent pas des produits de protection appropriés. Produire en grande partie au niveau national des pommes de terre lors d'un été chaud et humide sans produits chimiques de synthèse signifie épandre des kilos de cuivre nocif dans les champs. Que gagne-t-on ? Dans l'annonce de la publication de Greenpeace, il est dit que tous les pesticides nocifs pour les abeilles devront être interdits – alors, s'il vous plaît, interdisez également les substances approuvées pour l'agriculture biologique comme le spinosad et les pyréthrines !

 

 

Réduire les mises au rebut

 

Les pertes résultant de la renonciation aux pesticides chimiques de synthèse (40 pour cent de rendement en moins) devraient être compensées par une diminution des mises au rebut. Si c'était aussi facile de réduire les mises au rebut, pourquoi ne le ferions-nous pas déjà maintenant ? Des pommes de terre difformes ne peuvent pas donner des frites bien coupées. Pourquoi les pommes de terre devraient-elles être moins difformes en 2050 ? C'est surtout en agriculture biologique qu'il y a beaucoup de pommes de terre déclassées.

 

Autre exemple : dans les magasins, on offre toutes sortes de pains jusqu'à peu de temps avant la fermeture, de sorte que le client ait encore le maximum de choix même après avoir quitté son travail. Il en reste donc à la fermeture. Faut-il interdire une telle pratique ? Il faudrait pour cela des interventions massives sur le marché et une montagne de paperasse. En outre, déjà aujourd'hui, le pain restant n'est pas complètement perdu mais est, par exemple, utilisé comme aliment pour les porcs ou pour produire de l'énergie (biogaz). Ce qui est comptabilisé aujourd'hui comme déchets alimentaires réapparaît en fait ailleurs dans le bilan d'approvisionnement, par exemple, dans l'alimentation du bétail. Autrement dit, éviter les déchets alimentaires implique de devoir produire plus de fourrage.

 

Autre aspect : quel type de production réussit vraiment à minimiser les mises au rebut ? Pour ce qui est du porc, le leader de la grande boucherie est Tönnies : la société valorise 99 pour cent de l'animal abattu. Tant et si bien qu'on produit de l'héparine à partir de la muqueuse intestinale. De telles structures efficaces ne peuvent souvent se monter que dans de grandes unités. Est-ce donc cela que Greenpeace veut changer ?

 

Parlons de porc : que faire avec les morceaux qui partent actuellement avant tout à l'exportation ? Les pieds de porc, les oreilles de porc, les têtes de porcs ? Qui devrait les manger si l'exportation de produits à base de viande devait être arrêtée ? Faudrait-il utiliser tous ces morceaux pour l'alimentation animale ? En parlant d'alimentation animale : Greenpeace est bien silencieux sur la question de l'alimentation des 30 millions d'animaux de compagnie que compte l'Allemagne, sauf à noter que les déchets pourraient être utilisés à cet effet.

 

 

Les cultures fourragères

 

Greenpeace calcule : si on élève moins d'animaux, il faut moins de terres pour produire des aliments pour le bétail. Cette surface serait alors libre pour la production d'aliments d'origine végétale pour la consommation humaine. C'est l'histoire de Perrette et du pot au lait : de nombreuses zones qui sont utilisées aujourd'hui comme pâturages et pour les cultures fourragères ne se prêtent pas au labour. Avoir une rotation de cultures qui a du sens exige de produire aussi des céréales fourragères telles que l'orge et le triticale. Produire du blé de qualité panifiable ne réussit que dans des sites favorisés, vraiment fiables. Une grande partie de la production de blé ne convient pas à la consommation humaine. Au Danemark par exemple, le durcissement de la réglementation sur les engrais a limité les apports d'azote autorisés sur les champs. Les taux de protéines ont chuté en conséquence, tant et si bien que le pays a dû importer du blé boulanger. La législation sur les engrais a ensuite été modifiée à nouveau. En bref, s'il faut moins d'espace pour les cultures fourragères, les surfaces ne sont pas automatiquement libérées pour la production de denrées alimentaires car chaque endroit n'est pas adapté à chaque culture.

 

 

Aspects économiques

 

En gros, l'étude porte sur la question de savoir si des changements dans le mode de production permettent d'alimenter la population allemande avec des denrées produites sur les terres agricoles allemandes. Les fruits et légumes constituent une exception : le modèle prévoit que 50 pour cent d'entre eux sont importés. Les auteurs se limitent donc à examiner si un changement du mode de production est techniquement possible. Ils n'ont pas examiné toutes les implications d'un tel bouleversement pour le système économique et social. Les auteurs s'adressent ainsi à leurs lecteurs dans une note préliminaire (page 6) :

 

« Il y a pour l'essentiel des aspects socio-économiques (opérationnels et économiques) qui ne sont pas modélisés et décrits dans cette étude. Ceux-ci comprennent les effets sur les coûts et les bénéfices d'une transformation du système agricole, les effets économiques des différentes mesures sur le fonctionnement individuel des entreprises, les changements dans les rotations des cultures avec l'augmentation de la part des légumineuses indigènes dans la production de protéines fourragères ou l'orientation à l'exportation comme pilier économique des entreprises. »

 

Comment ? Ils n'ont pas examiné si nous pouvons vraiment nous permettre ce système agricole et combien d'entreprises pourront survivre à cette mutation économique ? Oh, mais cela ne nous coûtera pas plus qu'une boule de crème glacée** ! Blague à part : la faisabilité et l'acceptabilité d'un tel modèle dépend essentiellement de savoir si et comment il est financé.

 

 

Génie génétique

 

Les méthodes de génie génétique classique, ainsi que les nouvelles technologies telles que CRISPR/Cas 9 ne sont pas incluses dans l'étude de Greenpeace. Les raisons sont les suivantes :

 

« Dans l'agriculture conventionnelle écologisée que nous décrivons, le"génie génétique vert" est interdit. Dans nos hypothèses pour le développement futur, nous n'avons pas trouvé de raison de prendre cette interdiction en considération parce que nous calculons les changements potentiels à partir de la situation actuelle. Comme le "génie génétique vert" n'a actuellement (2016) aucune importance pratique en Allemagne, il n'a pas à être inclus. »

 

Lentement pour bien comprendre : nous parlons d'une période allant jusqu'à 2050, soit plus de 30 années. L'édition du génome est actuellement célébrée dans les revues scientifiques comme la découverte phare de ces dernières années, avec des applications en nombre presque infini dans les domaines de la médecine, de l'amélioration des plantes et des animaux, et la biologie synthétique. Il existe déjà maintenant des variétés de pommes de terre génétiquement améliorées qui sont résistantes au mildiou. Elles permettraient déjà aujourd'hui d'économiser des tonnes de fongicides, et cela ne devrait jouer aucun rôle ?

 

 

Autosuffisance

 

Le modèle exige de se passer des importations pour l'essentiel. Cela devrait protéger le climat. Exception : la demande en fruits et légumes ne devrait être satisfaite qu'à 50 pour cent par la production nationale. (Les bananes restent donc autorisées – ouf, quelle chance !) La question qui se présente à moi est de savoir si une telle approche est réaliste dans un monde globalisé. Comment puis-je éviter que la distribution achète moins cher à l'étranger, là où la production est moins coûteuse ? Grâce à des droits de douane ? Comment se présente en fait le cadre juridique de notre marché intérieur européen ? L'Allemagne peut-elle se barricader ? Je suppose que non.

 

 

L'alimentation mondiale

 

Une question éthique se greffe sur cet aspect de l'autosuffisance : nous vivons en Europe centrale dans une région favorable à la production de denrées alimentaires. Les conditions climatiques et pédologiques sont idéales. N'est-il donc pas aussi de notre responsabilité d'exploiter ces conditions de manière optimale ? Il y a tout de même encore quelque 800 millions de personnes qui souffrent de la faim et de la malnutrition dans le monde ; et d'ici 2050, selon les estimations, il faudra nourrir beaucoup plus de gens, alors que la superficie disponible pour l'agriculture ne peut plus augmenter sensiblement. Est-il vraiment possible dans ce contexte de justifier moralement une réduction de notre production en Allemagne ? On reproche souvent aux spéculateurs d'augmenter artificiellement les prix des produits agricoles sur le marché mondial. Avec l'écologisation de l'agriculture, la production deviendra inéluctablement plus chère et les prix des denrées alimentaires ne pourront donc qu'augmenter. Ce projet n'est-il pas tout aussi répréhensible ?

 

_________________

 

* L'auteure a fait des études de philosophie, est éditrice et a atterri il y a déjà plus de dix ans à la campagne. Sur son blog, elle (d)écrit – miracle ! La traduction peut être fidèle – ce qui la préoccupe, lorsqu'elle n'est pas en train de curer l'écurie des poneys, de chercher des gants de gardien de but, de s'occuper de quantités de denrées alimentaires ou de linge, ou encore de tenter d'arracher les mauvaises herbes plus vite qu'elles ne poussent.

 

** Allusion à « Il reste que la promotion des énergies renouvelables a un coût moyen pour les ménages d'environ 1 euro par mois seulement – autant dire une boule de crème glacée » de Jürgen Trittin, à l'époque de la déclaration (30 juillet 2004) Ministre fédéral de l'Environnement, de la Protection de la Nature et de la Sécurité Nucléaire.

 

Source : https://schillipaeppa.net/2017/01/08/agrotopia/

 

 

 

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Alain 26/01/2017 20:36

Bonjour,
Vous dites : "Le modèle agricole de Greenpeace envisage de renoncer à la protection des plantes par des produits chimiques de synthèse. La renonciation entraînera – suppose-t-on – une baisse des rendements de 40 pour cent en moyenne", je n'arrive pas à trouver une source fiable pour cette argument. Pouvez-vous me l'indiquer SVP ?

Seppi 27/01/2017 09:51

Bonjour,

C'est dans le document du FiBL (de Greenpeace).

Je viens de rajouter le diagramme simplifié des hypothèses.

Jean-Claude Bregliano 26/01/2017 19:02

"Greenpeace prévoit également une augmentation de la TVA comme mesure de contrôle de la consommation."
Décidément, Greenpaece a de plus en plus la fibre sociale. Il paraît qu'il y a déjà 12 millions d'Allemands en dessous du seuil de pauvreté, augmenter la TVA sur les produits alimentaires va sûrement arranger les choses !

Seppi 27/01/2017 10:19

Bonjour,

Merci pour votre commentaire (idem pour M. Alain).

En fait, l'idée n'est pas exprimée très clairement dans le document du FiBL (de Greenpeace). Je suppose que l'objectif est de renchérir les produits animaux.

Dans leurs hypothèses il y a « alimentation "as usual" » et une grande mutation alimentaire (plus une intermédiaire).

Voici les chiffres pour les différents modes (le premier, c'est « as usual »)
Vegan : 2 % – 8 %
Végétarien : 10 % – 22 %
Flexitarien : 18 % – 45 %
Carnivore : 70 % – 25 %.

Pour y arriver, il faudra probablement mettre la Leberwurst au prix du foie gras...