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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Science & Vie pas très inspiré sur les perturbateurs endocriniens

17 Décembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Perturbateurs endocriniens

Science & Vie pas très inspiré sur les perturbateurs endocriniens

 

 

Les perturbateurs endocriniens... encore... Comment mettre en branle la machine à faire peur ? Ingrédients : une analyse de produits qui trouve des traces grâce à des analyses surpuissantes ; un résumé d'article scientifique suffisamment vague, avec un brin d'astuce ; un communiqué de presse artistiquement suggestif... laisser faire les médias.

 

Science & Vie s'est fait prendre.

 

 

 

Science & Vie a publié le 7 décembre 2016 un petit article, « Les bébés continuent d'avaler des perturbateurs endocriniens » à notre sens peu inspiré.

 

En chapô :

 

« Les anneaux de dentition destinés aux bébés contiennent du bisphénol A, pourtant interdit dans les contenants alimentaires. »

 

 

On a trouvé des perturbateurs endocriniens...

 

L'article se fonde sur une étude, « Migration of Parabens, Bisphenols, Benzophenone-Type UV Filters, Triclosan, and Triclocarban from Teethers and Its Implications for Infant Exposure » (migration des parabènes, des bisphénols, des filtres UV de type benzophénone, du triclosan et du triclocarban à partir des anneaux de dentition et implications pour l'exposition des nourrissons) d'Alexandros G. Asimakopoulos, Madhavan Elangovan, and Kurunthachalam Kannan.

 

Cette étude est derrière un péage. Le résumé est comme souvent du style mini-jupe : il montre beaucoup mais cache le plus intéressant. Il nous permet cependant de conclure à une manipulation médiatique à laquelle S & V s'est laissé prendre.

 

Les auteurs ont analysé 59 anneaux de dentition achetés sur le marché états-unien et ont recherché 29 substances qui sont des perturbateurs endocriniens potentiels grâce à des tests de migration/lessivage réalisés avec de l'eau Milli-Q et du méthanol. Ces tests simuleraient ce qui se passe dans la bouche d'un nourrisson.

 

Résultats :

 

« La quantité totale de la somme de six parabènes parents (Σ6 parabènes) lessivés à partir des anneaux de dentition variait de 2,0 à 1990 ng, tandis que celle de leurs quatre produits de transformation (Σ4 parabènes) variait de 0,47 à 839 ng. La quantité totale de la somme de neuf bisphénols (Σ9 bisphénols) et de 5 benzophénones (Σ5 benzophénones) lessivés à partir des anneaux de dentition variait de 1,93 à 213 ng et de 0,59 à 297 ng, respectivement. Le triclosan et le triclocarban ont été trouvés dans les extraits des anneaux de dentition à des quantités environ 10 fois moindres que les bisphénols et benzophénones. Sur la base de la quantité lessivée dans l'eau Milli-Q, l'apport quotidien de ces substances chimiques à partir de l'utilisation des anneaux de dentition par les nourrissons à l'âge de 12 mois a été estimé. Il s'agit de la première étude à documenter l'apparition et la migration d'une large gamme de perturbateurs endocriniens à partir de surfaces intactes d'anneaux de dentition. »

 

 

...rampes de lancement d'une agitation médiatique...

 

À partir de là, le déchaînement médiatique pouvait commencer, avec le concours gesticulatoire de l'un des auteurs, M. Kannan.

 

Fox News a produit un article détaillé, bourré d'affirmations et de propos anxiogènes, généralement sur le mode conditionnel, hypothétique, de la supputation, etc., « Baby teethers may contain low levels of BPA, study finds » (une étude trouve que les anneaux de dentition peuvent contenir de faibles quantités de bisphénol A). Mais il est équilibré car il présente aussi l'autre point de vue, le rationnel. S & V s'est fait plus unilatéral :

 

« Sur le plan de l'exposition aux perturbateurs endocriniens, depuis quelques années, on pouvait croire les bébés un peu plus tranquilles : le bisphénol A a récemment été interdit dans les contenants alimentaires à destination des jeunes enfants, et les parabènes dans leur alimentation. Il faut dire que les nourrissons, en plein développement, semblent être particulièrement sensibles à ces molécules perturbatrices du système hormonal : métabolisme, développement cérébral... de nombreux aspects du fonctionnement de leur organisme peuvent en être durablement altérés.

 

Malheureusement, une étude américaine montre aujourd'hui que les bébés continuent d'y être exposés via les anneaux de dentition en plastique qu'ils mâchouillent pour se soulager lorsque leurs dents poussent. »

 

 

...pour des quantités infinitésimales...

 

Le résumé de l'étude ne nous permet pas de savoir combien de bisphénol A a été trouvé dans les extraits d'anneaux de dentition. Mais rappelons la somme des bisphénols : de 1,93 à 213 ng. Et comparons.

 

En janvier 2015, L’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) avait publié une réévaluation complète de l’exposition au BPA et de sa toxicité et elle avait réduit la dose journalière tolérable (DJT) de 50 µg à 4 µg/kg pc/jour (aux États-Unis d'Amérique, la norme est restée à 50µg/kg pc/jour). Cette DJT avait alors été fixée de façon provisoire en attendant notamment les résultats d'une étude de deux ans menée par le National Toxicology Program des États-Unis d'Amérique. Notons que la réduction de la DJT d'un facteur 12 résulte à la fois de nouvelles données et d’une évaluation des risques affinée, mais aussi d'incertitudes quant aux effets sur la glande mammaire et les systèmes reproductif, métabolique, neurocomportemental et immunitaire.

 

Les premières dents apparaissent vers 6-8 mois. Les bébés les plus légers font 5,5 kg. La DJT totale – rappel : pour le seul bisphénol A – est donc de 22 µg (microgrammes)/jour, ou 22.000 ng (nanogrammes)/jour. Pour arriver à cette dose (et en oubliant le fait que les doses rapportées par les auteurs se rapportent à une somme et en admettant que leur méthode d'extraction est représentative de ce qui se passe dans la bouche de bébé), bébé poids plume devrait mâchouiller son anneau de dentition – pendant une journée, qui reste bloquée à 24 heures – pendant 103 heures dans le cas de l'anneau le plus mauvais et 11.400 heures dans le cas du meilleur. Ces durées sont évidemment plus grandes si pitchoune est plus lourd (7,4 kg en moyenne à 6 mois).

 

Mais oublions ces chiffres qui résultent d'une estimation à la louche : la conclusion imparable – au moins pour le bisphénol – est que nous assistons une fois de plus à un tapage médiatique anxiogène savamment orchestré sur des fondements bien minces.

 

Cela vaut aussi pour les parabènes (de 2,0 à 1990 ng observés, pour une DJA de 10 mg/kg pc/jour) et les benzophénones (de 0,59 à 297 ng observés, pour une DJA de 0,03 mg/kg pc/jour).

 

 

...mais il y l'art du communiqué de presse...

 

Dans ce qui semble être un communiqué de presse, la chose est – mollement – admise :

 

« Sur la base d'estimations du temps moyen d'utilisation et du poids corporel d'un bébé de 12 mois, les calculs suggèrent que l'exposition au BPA et aux autres perturbateurs endocriniens réglementés dans les anneaux de dentition serait inférieure aux normes européennes pour les doses journalières temporaires tolérables. »

 

L'objectivité – pour ne pas dire honnêteté – aurait requis un « très inférieure » et un indicatif plutôt qu'un conditionnel. Les auteurs se rattrapent avec l' « effet cocktail » :

 

« Cependant, ces seuils sont fixés pour des composés individuels. Les règlements actuels ne tiennent pas compte de l'accumulation des perturbateurs endocriniens multiples, notent les chercheurs. »

 

C'est là, aussi, une illustration du fait que les auteurs oublient rapidement l'objectivité scientifique dans la com' : ce qui était des « perturbateurs endocriniens potentiels » dans le résumé de leur article devient des « perturbateurs endocriniens », sans qualification.

 

Et le communiqué conclut :

 

« Les chercheurs disent que les résultats peuvent être utiles pour élaborer des politiques adéquates pour protéger les jeunes enfants de l'exposition à des substances chimiques potentiellement toxiques contenues dans les anneaux de dentition. »

 

Le lecteur non averti comprend nécessairement qu'il faut des politiques... Mission d'anxiogénèse accomplie... Et garantie que cette étude rencontrera un large écho dans les médias...

 

 

...et des déclarations d'un des auteurs « engagé »

 

La lecture de la presse états-unienne est aussi très instructive, en particulier Fox News qui cite abondamment M. Kannan. On ne saurait écarter la thèse du militantisme.

 

Du reste, cela ressort aussi de S et V :

 

« Les Français doivent-ils s'inquiéter ? "Nos résultats sont valables pour n'importe quel pays, y compris la France, car nous avons analysé 23 marques d'anneaux de dentition, et la plupart sont très connues, et utilisées partout dans le monde", répond Kannan, Kurunthachalam, qui conseille de privilégier "des anneaux de dentition bio, garantis sans conservateur ni produit chimique". »

 

Non ! Ses résultats ne sont valables que pour les produits qu'il a examinés, tous achetés aux États-Unis d'Amérique.

 

Quant aux anneaux de dentition « bio », il y a de quoi se marrer : 48 des 59 anneaux de dentition examinés étaient marqués « sans bisphénol A » ou « non toxiques » et M. Kannan a trouvé du bisphénol A dans tous les produits. Mais son militantisme et sa méconnaissance des réalités (volontaire vu son niveau d'éducation et aussi son implication dans la recherche) le conduisent manifestement à croire que le « bio » – de surcroît d'un pays qu'il ne connaît sans nul doute pas – est vertueux.

 

Nous ne mettons pas en doute ici la vertu des producteurs et vendeurs d'anneaux de dentition « bio » en France ; mais nous avons de très sérieuses raisons de douter de l'objectivité de M. Kannan en ce qui concerne ses déclarations.

 

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