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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Forçage génétique » : le Monde une fois de plus sur la sellette

8 Décembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #CRISPR, #Activisme

« Forçage génétique » : le Monde une fois de plus sur la sellette

 

 

(Source)

 

 

Avec « Bioingénierie : un appel contre le "forçage génétique" », le Monde fait l'article pour :

 

« Plus de 150 ONG [qui] réclament un moratoire sur les applications et les recherches visant à modifier le génome d’espèces afin de les éradiquer ou, au contraire, de les conserver. »

 

Mais silence sur un appel – que nous publierons – de plus de 80 scientifiques en faveur d'une recherche et d'une utilisation raisonnées de cette technique.

 

(Source)

 

 

Le forçage génétique en bref

 

En situation normale, sans pression de sélection ni dérive, la loi de Hardy-Weinberg (c'est de la génétique) postule qu'au sein d'une population (idéale), il y a équilibre des fréquences allélique et génotypique d'une génération à l'autre. Elle est simple à comprendre et à démontrer.

 

Imaginons – en fait, c'est quasiment une réalité – un insecte vecteur d'une maladie qu'on aurait transformé génétiquement pour l'empêcher de transmettre la maladie. Relâchons des insectes qui représenteront x pour cent de la population ciblée : aux générations suivantes, les insectes non transmetteurs représenteront toujours, dans notre hypothèse, x pour cent de la population.

 

Les techniques modernes d'intervention dans le patrimoine génétique permettent de changer cet état de fait. Le « forçage génétique » (« gene drive » en anglais) implique une construction génétique fondée par exemple sur CRISPR-Cas9 et incluant un gène qui code pour le caractère souhaité (par exemple l'« inactivation » du germe pathogène) et dont on souhaite assurer la diffusion. Dans un individu hétérozygote, portant la construction sur un seul chromosome, CRISPR-Cas9 induit la coupure du chromosome homologue et, lors de la réparation, introduit le gène d'intérêt. L'individu devient donc homozygote – portant la construction génétique en deux exemplaires, sur deux chromosomes homologues – et la transmettra à toute sa descendance (et non plus à la moitié).

 

Des applications prometteuses...

 

Le forçage génétique a des applications potentielles – osons le mot – prodigieuses. Par exemple :

 

  • Éliminer des maladies telles que la malaria, la dengue, la fièvre jaune, le virus du Nil occidental, la maladie du sommeil, Zika, en modifiant les insectes vecteurs. Peut-on rappeler que 3,2 milliards de personnes environ – soit près de la moitié de la population mondiale – sont exposées au risque de contracter le paludisme ? Que le paludisme touche près de 100 pays et territoires ? Que l'on compte annuellement quelque 200 millions de cas et 400.000 morts ? Que nous ne sommes pas à l'abri en France ?

     

  • Éliminer de la même manière des maladies d'animaux domestiques ou de plantes (imaginez des cicadelles qui ne transmettraient plus la flavescence dorée ou Xylella...).

     

  • Éradiquer des espèces indésirables – oh, que cet adjectif est susceptible de faire naître une polémique – et en tout état de cause allochtones et invasives.

     

  • Modifier des espèces gênantes pour l'agriculture afin de mieux les contrôler, par exemple rendre une espèce de mauvaise herbe ou d'insecte sensible à un herbicide ou un insecticide particulier.

 

 

...et des craintes en partie légitimes...

 

La lecture des exemples ci-dessus suffit pour comprendre que des dérapages sont possibles.

 

On peut ainsi imaginer qu'on utilise la technique pour éradiquer les rats sur une île (pour protéger des espèces endémiques rares et menacées), que des rats porteurs de la cassette génétique s'échappent et répandent la cassette qui leur est mortelle dans des endroits où cela n'est pas souhaité...

 

L'élimination d'une espèce peut aussi avoir des conséquences inattendues sur un écosystème.

 

Les Académies états-uniennes des sciences, de l'ingénierie et de médecine ont recommandé une approche par étapes, ne faisant pas obstacle à l'acquisition de nouvelles connaissances.

 

(Source)

 

...et un superbe fond de commerce pour « ONG »...

 

On peut imaginer... en fait et en résumé, tout ce qu'on a balancé dans l'espace public sur les OGM. Les rats qui se seraient échappés de l'île pourraient se répandre sur tous les continents... par transfert horizontal – jamais observé dans la nature pour les animaux supérieurs, mais qu'importe – la cassette génétique pourraient être transmise à d'autres espèces... un gène hyper-délétère pourrait s'insérer dans la cassette et être transmis de manière incontrôlée... Bouh ! Faites nous peur !

 

On peut aussi relire dans ce contexte : « Vandana Shiva : la nouvelle conspiration du forçage de gènes (gene drive) ».

 

...avec un rendez-vous important : la Conférence des Parties à la Convention sur la Diversité Biologique (CDB)...

 

La Conférence des Parties à la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) se réunit à Cancún (Mexique), du 4 au 17 décembre 2016.

 

La Conférence des Parties siégeant en tant que réunion des Parties au Protocole de Cartagena sur la prévention des risques biotechnologiques (CdP-RP) a à son ordre du jour un point 11 intitulé : « Évaluation des risques et gestion des risques (articles 15 et 16) » avec, comme document : « Grandes lignes des directives sur l’évaluation des risques associes aux organismes vivants modifiés issus de la biologie synthétique ».

 

Les « ONG » font donc bruyamment campagne pour le « niet », à savoir pour un « moratoire » – lire une « interdiction » tant de l'exploitation des nouvelles techniques que de la recherche...

 

« En raison de l’importance des menaces écologiques, culturels et sociales que constitue le forçage génétique* obtenu par génie génétique, y compris les menaces visant la biodiversité, la souveraineté nationale, la paix et la sécurité alimentaire, nous, soussignés, appelons les gouvernements de la treizième Conférence des Parties à la Convention sur la Diversité Biologique, conformément au principe de précaution, à décréter un moratoire sur

 

1) tout développement technique et application expérimentale de forçage génétique, et

2) de dissémination dans l’environnement de forçage génétique obtenu par génie génétique.

 

* également connu sur le nom de "système d'entraînement de gènes"

 

 

...et le Monde, fidèle à sa ligne militante...

 

« Bioingénierie : un appel contre le "forçage génétique" » est signé... Stéphane Foucart... daté du 5 décembre 2016, soit du jour même de l'ouverture de la Conférence et du lancement de l'appel...

 

Il fallait informer au plus vite sur le fait que :

 

« Plus de 150 organisations non gouvernementales (ONG) ont appelé, lundi 5 décembre à Cancún (Mexique), à l’occasion de la treizième conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique, à un moratoire sur les techniques de "forçage génétique". »

 

 

La liste des signataires est intéressante... les suspects habituels, vraisemblablement menés par ETC Group, la petite entreprise de Pat Mooney qui a notamment été au gouvernail pour la grande polémique de Terminator.

 

Comment faire nombre ?

 

Nous avons beaucoup apprécié – chez Grain, la petite entreprise de Henk Hobbelink, la déclaration suivante à l'appui de la manœuvre :

 

« "Nous manquons de connaissances et de compréhension pour libérer des gènes dans l'environnement – nous ne savons même pas quelles questions poser. Mener délibérément une espèce vers l'extinction a des implications éthiques, sociales et environnementales importantes", dit le Dr Steinbrecher, représentant la Fédération des scientifiques allemands. [...] »

 

Elle ne sait pas quelle question poser (en tant que scientifique qui plus est !) mais sait déjà qu'elle est contre...

 

 

...avec cependant un effort de recherche d'équilibre...

 

On reconnaîtra tout de même que l'auteur de l'article du Monde aura fait l'effort de décrire les deux points de vue. Notamment en faisant appel à M. Éric Marois, chercheur (Inserm) à l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg, qui travaille sur des systèmes de forçage génétique destinés à éradiquer ou modifier des moustiques vecteurs du paludisme.

 

Et un « oui à la recherche », et « non aux applications opérationnelles, "tant qu’aucun cadre réglementaire n’existe" » de M. Richard Corlett, professeur à l’Académie des sciences chinoise et auteur d’une récente synthèse sur les applications de ces techniques à la conservation des espèces (c'est apparemment l'article cité dans ce communiqué de presse).

 

Citons la fin de l'article de M. Foucart :

 

« "D’année en année, il sera plus simple pour un grand nombre de laboratoires et de pays de développer des systèmes de forçage génétique, explique-t-il. Un moratoire sur la recherche signifierait que n’importe quel biologiste moléculaire saurait en théorie comment développer un tel système sans apprendre à savoir le contrôler." Or, ajoute le biologiste, ces techniques sont "bon marché et indétectables : voulons-nous que ces systèmes ne soient développés que par des Etats, des entreprises ou des scientifiques hors de contrôle ?" »

 

L'éternel dilemme des progrès scientifiques, qui ne se résout pas par la frilosité devant la recherche. Dans le cas présent, la problématique n'est pas différente, dans certains cas, de celui du rejet, par exemple, d'écrevisses américaines (Orconectes limosus) dans les eaux européennes. Du reste, la malveillance n'a pas besoin de techniques sophistiquées.

 

 

...mais en occultant un élément important

 

L'appel à moratoire a été lancé par une conférence de presse le 5 décembre 2016.

 

Le même jour, quelque 80 scientifiques ont publié une lettre ouverte, adressée aux Parties à la CDB, pour leur demander d'appuyer la recherche en cours et les recherches nouvelles sur le forçage génétique, sur la base de pratiques prudentes et responsables et d'un large dialogue avec les parties prenantes.

 

Mais nulle mention de cette lettre dans le Monde...

 

Serait-ce parce qu'ils ne sont « que » 80, beaucoup des pays en développement et principalement d'Afrique ?

 

Serait-ce que c'est une information qui n'est pas censée intéresser le lectorat du Monde ?

 

Nous espérons vivement qu'il s'agit du résultat d'un contre-temps malheureux. Le Monde a l'occasion de se rattraper. Le fera-t-il ?

 

 

(Source -- le texte est transcrit dans l'article)

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Bugul Noz 08/12/2016 20:01

Je ne partage pas votre point de vue sur le caractère "pro ONG" de l'article de Foucart. Voici un extrait éloquent et sans "réponse" de militant écologiste pour contrebalancer (façon "5' pour les juifs, 5' pour Hitler") :

"« Je trouve dommage que ces organisations, qui se soucient du développement socio-économique dans les pays en développement ne considèrent que les risques potentiels de ces techniques, sans regarder les bénéfices possibles : éradiquer le paludisme soulagerait les populations africaines d’un poids énorme, ajoute de son côté Eric Marois. Le forçage génétique pourrait en outre permettre de réduire l’usage des insecticides qui sont aujourd’hui utilisés pour contrôler les populations de moustiques, et qui ont des effets négatifs sur l’environnement et sur la santé publique. »

C'est éloquent et sans appel.

En outre, Foucart avait personnellement pris position en faveur de cette technologie pour lutter contre les maladies transmises par les moustiques dans une tribune publiée dans Le Monde (http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2014/04/19/bresil-le-transmoustique_4404223_3244.html?xtmc=foucart_moustique&xtcr=2).

Le procès que vous lui faites est-il vraiment justifié ?

Seppi 27/01/2017 19:05

Bonjour,

Merci pour vos commentaires.

Et désolé de répondre si tard.

Non, je ne fais pas de procès au journaliste. Je lis quelques fois avec amusement, souvent avec consternation.

Et, comme M. Vigneron l'a bien résumé, ici, je constate que M. Foucart a répercuté la manœuvre des « ONG » – certes en l'assortissant de compléments utiles mettant l'appel des « ONG » en perspective, mais sans avoir répercuté l'appel des chercheurs.

S'agissant des Nobel et du riz doré, sa « recension » était sans appel. L'entrée en matière :

« Ces jours-ci, la presse fait des gorges chaudes d’une lettre ouverte lestée d’une autorité écrasante : elle est signée par une centaine de Prix Nobel. Et si elle fait couler tant d’encre, c’est que l’outrance du message qu’elle véhicule est proportionnelle au prestige de ses signataires. Selon eux, l’organisation Greenpeace est, ni plus, ni moins, coupable de « crime contre l’humanité ». »

Par ailleurs, je ne suis pas sûr que M. Foucart ait pris position pour le « transmoustique ». Son article se terminait par une pirouette :

« Une technologie qui permet de se passer de ces produits et qui, contrairement aux biotechnologies végétales, n'a pas comme corollaire la privatisation du vivant, devrait être applaudie par les défenseurs de l'environnement. Qu'elle ne le soit pas est un insondable mystère. »

Maintenant que les premiers brevets – qui du reste sont loin d'équivaloir avec une « privatisation du vivant » sont arrivés à échéance, M. Foucart devrait donc applaudir au moins les OGM Bt...

Bugul Noz 10/12/2016 10:57

En suivant cette logique on pourrait conclure que Foucart était pro riz doré car il a relayé la pétition des Nobels sur le sujet et non le communiqué de presse de Greenpeace.

Ce n'est pourtant pas ainsi qu'a été perçue sa recension :-)

vigneron 10/12/2016 10:38

Ce n'est pas l'article en lui-même que Seppi met en cause, puisqu'il salue dans l'avant-dernier paragraphe sa « recherche d'équilibre », mais bien le fait qu'il relaie uniquement la pétition des ONG et pas celle de scientifiques (dernier paragraphe).