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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Une obligation de résultat pour l'agriculture biologique ? Ah non !

4 Novembre 2016 , Rédigé par Seppi

Une obligation de résultat pour l'agriculture biologique ? Ah non !

 

Zéro phyto ? Vraiment ?

 

 

Dans un article intéressant, le Monde nous apprend que le lobby de l'agriculture biologique s'oppose au renforcement du cahier des charges de l'AB dans le cadre européen, pourtant réclamée par les consommateurs.

 

Si la démarche n'est pas dépourvue de logique, elle se heurte à la rhétorique du « 0 phyto – 100 % bio » et autres balivernes déployées dans le cadre du marketing du bio.

 

 

Source

 

 

Le Monde nous propose un article intéressant, « Une réforme européenne toxique pour les agriculteurs bio ? »

 

Le chapô se fait diplomatique (et erroné comme tout l'article car en fait de seuil, il s'agit plutôt de plafond) :

 

« Une révision de la politique européenne sur l’agriculture bio devrait être finalisée d’ici à la fin de l’année. La question d’instaurer des seuils de pesticides dans les produits AB fait débat. »

 

 

Halte-là !

 

Vu sous un angle plus réaliste, le lobby de l'agriculture biologique est vent debout contre une proposition « prêtée » à la Commission européenne :

 

« Parmi les multiples questions soulevées par cette nouvelle révision, l’une a particulièrement cristallisé les débats : faut-il instaurer des seuils de produits non autorisés – pesticides et OGM – au-dessus desquels un produit bio perdrait automatiquement sa certification ? Cette proposition de la Commission s’est heurtée à l’opposition de toute la filière bio. »

 

La vertueuse agriculture biologique – si encline à exiger des contraintes de l'agriculture conventionnelle et si prompte à exciper de sa vertu – refuse donc que son actuelle obligation de moyens se transforme en obligation de résultat.

 

On peut comprendre les réticences face à un dispositif qui risque d'induire des contrôles coûteux, des contraintes supplémentaires au niveau de la commercialisation, des coûts accrus... Mais n'y aurait-il pas d'autres motifs moins avouables ?

 

 

Chut ! Il ne faut pas le dire !

 

L'article du Monde – fort classique dans son enfumage – minimise la présence de pesticides dans les produits biologiques :

 

« Les produits bio, en effet, ne sont pas garantis "zéro pesticide"… même si le niveau de pesticides qu’ils contiennent parfois est incomparablement plus bas que dans un produit conventionnel. Selon le dernier rapport de l’European Food Safety Authority (EFSA) sur les résidus de pesticides dans les aliments, 15 % des quelque 4 620 aliments bio analysés contenaient des résidus détectables de pesticides. Et 0,8 % d’entre eux dépassaient les limites maximales de résidus (LMR) – les niveaux autorisés en conventionnel pour chaque pesticide. »

 

Non, ce n'est pas « incomparablement... » : comme nous l'avons vu dans un billet précédent, avec des chiffres plus récents – la journaliste du Monde n'est pas à la page... –, les produits contenant des résidus de pesticides étaient 43,4 % en conventionnel et 12,4 en bio en 2014 ; les dépassements de limite maximale de résidu de 2,9 % et 1,2 %, respectivement. Notons aussi la petite entourloupe qui a consisté à réduire le chiffre de 15,5 % à 15 %, alors que l'on cite le chiffre exact pour les échantillons (4.620).

 

Le « score » du bio est-il si faramineux ?

 

 

 

La proposition de la Commission de soumettre les produits bio aux mêmes plafonds que ceux en vigueur dans l’alimentation pour bébé (0,01 mg/kg) signifie en clair qu'il faudrait décertifier en principe un produit, en principe bio, sur sept ou huit.

 

 

La rhétorique du « 0 phyto – 100 % bio » en danger

 

Mais il y a pire pour la rhétorique du bio : une norme, suivie dans son application par des retraits de produits, éventuellement avec des annonces dans les supermarchés invitant les consommateurs à retourner les marchandises en cause, exposerait au grand jour une vérité soigneusement cachée : les produits bio contiennent aussi des résidus de pesticides !

 

Du reste, les consommateurs hypocondriaques ne devraient pas trop se pencher sur les résultats de l'EFSA : on constate sur le graphique pour 2014 qu'il y a plus de produits animaux bio avec résidus par rapport au conventionnel (22,0 % contre 14,4 % en 2014) et plus de dépassements dans l'alimentation infantile (4,2 % contre 1,1 %). En 2013, les résultats étaient aussi moins bons pour l'alimentation infantile (7,5 % contre 4,8 % pour la présence de résidus, et 1,0 % contre 0,6 % pour les dépassements).

 

 

On remarquera que le total général dépend très largement de la répartition des échantillons entre les différentes catégories.

 

 

Et ces résidus ne sont pas nécessairement des présences fortuites et inévitables, notamment le fruit des dérives des traitements effectués par des voisins (ou par l'agriculteur bio lui-même s'il exploite une partie de sa ferme en conventionnel...).

 

 

Petite escapade par Villeneuve-de-Blaye

 

Cela nous amène à évoquer une autre information, largement diffusée : « Deux châteaux viticoles du Bordelais mis en examen pour épandage de pesticides près d’une école » – titre le Monde. À cette occasion, la presse a dû signaler que l'un des châteaux est en bio. Et quand on lit (apparemment les propos de l'avocat de la Sepanso, François Ruffié) :

 

« Il y a des témoins qui disent que les enfants mettent les mains sur le grillage et ils ont les doigts bleus ou verts avec des traces de produit »...

 

 

Quatre parcelles de vigne se trouvent autour du groupe scolaire de Villeneuve-de-Blaye. Celles traitées ce 5 mai se trouvent à l'Ouest (conventionnelle) et à l'Est (bio). D’après la DRAAF, le vent soufflait du Sud-Est à 13 heures. - crédit photo : Google

 

 

Un château en bio ? Ayant traité avec du cuivre et du soufre... Ce témoignage :

 

«  Ma fille sentait le sulfate à plein nez, je connais l'odeur. »

 

Générations Futures – qui s'est porté partie civile dans cette affaire – s'est bien gardé de préciser les affiliations techniques des deux châteaux... D'ailleurs, on attend qu'il démente qu'un château en bio a été mis en examen, dans la droite ligne du précédent démenti d'une « rumeur ».

 

 

Les consommateurs veulent...

 

La proposition de la Commission est tout à fait rationnelle. Elle a procédé à une consultation du public début 2013. Il y eut près de 45 000 réponses, à 96 % de personnes et, cela transparaît des réponses, en majorité des adeptes du bio. Ils sont très majoritairement en faveur d'un renforcement drastique des règles. Qu'on en juge :

 

« 74 % de tous les répondants ont demandé que la norme européenne de l'agriculture biologique soit renforcée. Environ 40 % des répondants ont déclaré que cela devrait être fait en rendant les règles plus strictes et/ou en introduisant des sanctions (pénalités). 22 % des personnes interrogées ont déclaré que, pour rendre la norme européenne actuelle plus robuste, toute flexibilité devrait être supprimée.

 

61% des répondants ont souhaité que tous les produits biologiques soient testés pour détecter les résidus de pesticides. 25 % des répondants étaient contre. Plus de 90 % des personnes interrogées, venant de presque tous les pays, représentant tous les groupes de parties prenantes ainsi que des consommateurs réguliers et occasionnels de produits biologiques déclarent que, par définition, "biologique" signifie "sans OGM" et constitue une raison critique pour acheter ces produits.

 

[…]

 

Pas de pesticides : Selon les citoyens interrogés, les règles les plus strictes en matière d'autorisation des substances devraient s'appliquer aux pesticides et aux additifs. 73 % et 67 % des répondants ont demandé que les pesticides et les additifs ne soient pas autorisés du tout en agriculture biologique. En ce qui concerne les engrais, les matières premières pour les aliments pour animaux, les auxiliaires technologiques et les produits de nettoyage et de désinfection, le public a également exigé des règles strictes, mais à un degré légèrement inférieur (soit environ 40 % pour chacune des notes 1 et 2) que dans le cas des pesticides et additifs. »

 

 

...mais une démocratie à géométrie variable au Parlement européen...

 

Un tel résultat aurait dû inciter le Parlement européen à donner suite aux demandes des consommateurs. Il l'aurait sans nul doute fait s'il s'était agi de choses comme les OGM ou le glyphosate... Mais il s'agit d'agriculture biologique...

 

Au stade actuel de la procédure (ce briefing, très complet, semble être le plus récent), la disposition proposée qui prévoit le déclassement des produits non conformes aux exigences du cahier des charges – renforcées par une référence à la directive 2006/125/CE de la Commission concernant les préparations à base de céréales et les aliments pour bébés destinés aux nourrissons et aux enfants en bas âge – a été supprimée (voir la suppression de l'article 20 de la Commission et les nouveaux article 20a, b et c dans le rapport de la Commission de l'Agriculture et du Développement Rural).

 

Les parlementaires n'ont évidemment pas oublié d'introduire une disposition « pollueur-payeur » à l'encontre des agriculteurs conventionnels. Pour la situation inverse – un agriculteur conventionnel « pollué » par des mauvaises herbes ou des ravageurs provenant de son voisin bio... Vous n'y pensez pas ! L'agriculture biologique est si vertueuse...

 

 

...et une communication également à géométrie variable

 

En octobre 2015, peu avant la conclusion des travaux de la Commission précitée, M. Martin Häusling (Verts|ALE, Allemagne), le rapporteur pour ce projet de texte et lui-même agriculteur bio – non, non, il n'a pas de conflits d'intérêts... – a déclaré (en anglais ici) :

 

« Il serait problématique de définir le bio comme exempt de polluants. »

 

Dans la version française :

 

« Croire que biologique et sans pesticide sont synonymes est une erreur. »

 

Pourtant, que clame le lobby du bio ? Par exemple :

 

« 0 phyto – 100 % bio ! »

 

N'est-ce pas, Générations Futures ? (Voir aussi ici.)

 

 

 

 

N'est-ce pas, Martin Häusling (c'est nous qui graissons) ?

 

« Le bio, dit Martin Häusling, a toujours été pour lui surtout une alternative à l'agriculture conventionnelle. Et leur plus grand objectif de cette dernière est d'augmenter les revenus. Les agriculteurs biologiques, pourrait-on dire, décident consciemment de rejeter cette course à mla performance parce qu'ils veulent une forme d'agriculture qui se passe d'antibiotiques, de pesticides, de fertilisation excessive et de semences traitées chimiquement. [...] »

 

Il y a aussi :

 

« […] C'est le moment où Häusling peut s'emporter. À propos des aliments conventionnels qui sont si "scheißbillig" [bon marché, dans une expression expression assaisonnée d'une grossièreté]. »

 

C'est le moment où l'hôte de ces lieux peut s'emporter. À propos de l'impudence de ce personnage qui, grâce aux indemnités parlementaires, n'a pas à se soucier du coût de son alimentation.

 

 

 

 

P.S. : Le Monde – en coopération avec le site allemand Correctiv au moins pour les deux premiers épisodes – nous propose une série sur CETA, l’accord « conclu » le 30 octobre entre l’Union européenne et le Canada. Nous mettons des guillemets car c'est conclu sous réserve de ratification par le Parlement Européen et, en Europe, les parlements des États membres.

 

Côté Monde, c'est l'excellent Maxime Vaudano qui est à la manœuvre.

 

La deuxième livraison de la série est : « "Au cœur du CETA", épisode 2 : l’agriculture sacrifiée ? »

 

M. Vaudano est aussi l'auteur d'un petit ouvrage très éclairant, « Docteur TTIP et mister TAFTA: que nous réserve vraiment le traité transatlantique Europe-États-Unis ? » (éd. Les Petits Matins).

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