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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les pommes et la biodiversité : quelques réflexions à la suite d'un article du Monde

24 Novembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #amélioration des plantes

Les pommes et la biodiversité : quelques réflexions à la suite d'un article du Monde

 

Le premier arbre de la variété 'Golden Delicious' (source)

 

 

Un bel article

 

« "Dernière chance pour la biodiversité" – Les pommes d’antan » est un long article publié par le Monde le 16 novembre 2016, sous la plume de Mme Angela Bolis, avec de superbes photos de M. Antonin Sabot.

 

C'est bien fait, et informatif, et ne suscite guère de critiques si l'on accepte que les annonces apocalyptiques font malheureusement partie d'un décor qu'il sera difficile de faire évoluer. Mais nous, nous n'acceptons pas...

 

 

'Granny Smith' et 'Golden Delicious'

 

Notons pour commencer que la pomme 'Granny Smith' n'est pas une descendante de 'Golden Delicious'. La première est un « semis de hasard », un arbre qui a poussé spontanément dans le jardin de la grand-mère (Maria Ann) Smith, en Nouvelle-Galles du Sud, Australie, dans les années 1860. 'Golden Delicious' est aussi (vraisemblablement) un semis de hasard apparu ou identifié en 1890 aux États-Unis d'Amérique, en Virginie de l'Ouest. Le propriétaire du premier arbre, M. Anderson Mullins, le vendit en 1913 avec le terrain autour, et les droits de multiplication, aux Stark Brothers Nurseries, pour la somme de 5.000 dollars.

 

Cela représente quelque 120.000 dollars d'aujourd'hui. On comprend aisément pourquoi les pépinières Stark Bros. ont construit une cage autour de l'arbre (photo ci-dessus). Elles commercialisèrent la variété sous le nom qu'elle porte encore aujourd'hui à partir de 1917.

 

Notons aussi que les « droits de multiplication » n'existaient pas à l'époque. Le « brevet de plante » – Plant Patent – n'a été introduit aux États-Unis d'Amérique, pour les seules plantes multipliées par voie végétative (à l'exception de celles multipliées par tubercules – en pratique la pomme de terre et le topinambour) qu'en 1930 ; le grand promoteur de cette évolution juridique a été Luther Burbank, qui a créé plus de 800 nouvelles variétés de plantes dont la pomme de terre 'Burbank'. La 'Russet Burbank', la favorite de McDonald's pour les frites aux États-Unis d'Amérique, en dérive. Décédé en 1926, Luther Burbank ne verra pas le Plant Patent.

 

Luther Burbank a été honoré par un timbre poste en 1940.

 

 

Les « synonymes »

 

Mais revenons aux pommes et à notre sujet principal, la biodiversité. 'Golden Delicious' était désigné localement comme 'Mullins Yellow Seedling' avant sa diffusion par les pépinières Stark. Quiconque ne connaît pas son histoire pourrait croire que 'Mullins Yellow Seedling' a disparu. Ce qui a disparu, sauf dans quelques mémoires, c'est le nom.

 

C'est loin d'être un cas unique. Quand Henry de Vilmorin publie le fameux (enfin, dans certains milieux...) « Les meilleurs blés » en 1880, et son fils Philippe, le « Supplément aux meilleurs blés » en 1909, ils ont déjà fait des comparaisons et établi des synonymies. Ainsi le 'Blé rouge d'Altkirch' était aussi connu à l'époque comme 'Blé rouge hâtif d’Alsace'. Celui qui cultivait du 'blé d'Odessa sans barbes' dans le sud de la France cultivait aussi la 'Richelle de Grignon', la 'richelle de mars', du 'blé Meunier', du 'blé blanc d’Apt', de la 'touzelle blanche de Perthuis', une forme de 'blé Touzelle' ou du 'blé d’Alger'.

 

(Source)


Plus près de nous, quand le Royaume-Uni a rejoint la Communauté Économique Européenne, en 1973, elle se lança dans une vaste opération d'essais comparatifs pour pouvoir accéder aux catalogues communs des espèces et variétés. L'élimination des nombreux synonymes qui fleurissaient alors dans les Îles Britanniques a souvent été considérée comme une « érosion génétique », alors que ce n'était qu'une érosion sémantique.

 

Une érosion sémantique qui a très largement contribué aux controverses sur les ressources génétiques et à la politisation de cette importante question...

 

 

La fin du monde approche...

 

C'est en partie à cette aune que nous devons mesurer la déclaration suivante, citée par Mme Bolis :

 

« ...la diversité génétique des plantes que nous cultivons et consommons – et des espèces sauvages apparentées – pourrait disparaître à jamais, compromettant ainsi la sécurité alimentaire future ».

 

Elle est issue du communiqué de presse de l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) publié à l'occasion de la sortie de son deuxième rapport sur « L'Etat des ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture dans le monde », et non du rapport lui-même, dans lequel on cherchera en vain quelque chose d'approchant...

 

Blé rouge d'Alsace (source)

 

Bon nombre d'organisations sont friandes de ce genre d'annonce de désastre, le plus souvent potentiel, à venir. Leur intérêt : attirer l'attention médiatique et, si possible les financements. Bon nombre d'organisations sont friandes... les médias aussi...

 

Mais lisez bien cette phrase pour en saisir l'effarante stupidité : pour que cette biodiversité disparaisse, il faut que toute l'espèce cultivée disparaisse. Insistons : la diversité génétique du pommier aura disparu avec le tout dernier pommier... Réaliste ?

 

Mme Bolis écrit aussi que, selon ce rapport,

 

« ...la FAO [...] estimait que trois quarts de la diversité des cultures avaient été perdus entre 1900 et 2000. »

 

Cela sort aussi du communiqué de presse dont on peut se demander s'il est téméraire ou irresponsable. Le paragraphe correspondant se lit en effet :

 

« Bien que le rapport de la FAO ne tente pas de quantifier la perte de biodiversité, l'observation empirique montre l'extinction continue de la biodiversité des cultures et le grignotage des cultures vivrières traditionnelles qui ont survécu au siècle dernier. La FAO estime que 75 pour cent de la diversité des cultures a été perdue entre 1900 et 2000. »

 

Le rapport ne quantifie pas... mais les communicants se lâchent dans le communiqué de presse...

 

 

...et pourtant !

 

Il est dès lors remarquable que Mme Bolis ait déniché une déclaration de la Convention sur la diversité biologique (CDB), selon laquelle :

 

« On estime que plus de 70 % de la diversité génétique de 200 à 300 plantes cultivées est déjà conservée dans des banques de gènes, réalisant ainsi l’objectif énoncé dans le cadre de la Stratégie mondiale pour la conservation des plantes. »

 

Mais la diversité biologique agricole n'est pas dans le mandat de la CDB... cela explique peut-être cette note plutôt optimiste... passez la thune à la CDB plutôt que la FAO ou Bioversity International, une organisation du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI – CGIAR en anglais).

 

 

L'impossible mesure de la « biodiversité »

 

Il y a donc, d'un côté, le discours alarmiste et dérisoire des communicants de la FAO et, de l'autre, le discours optimiste (sur ce point) et tout aussi dérisoire de la CDB.

 

La réalité est tout simplement que la « biodiversité » n'est pas mesurable avec des étalons simples. On peut creuser cette intéressante problématique en partant par exemple des documents d'une séance de l'Académie d'Agriculture de France, ou encore de ce document.

 

Trois niveaux doivent être distingués : la diversité spécifique, la diversité génotypique (variétale) et la diversité génique.

 

Nous n'avons qu'une très vague idée de ce que fut la diversité passée. 'Blé d'Odessa sans barbes' ? Sept synonymes selon les Vilmorin... mais était-ce réellement des synonymes ? De jolies gravures dans les anciens catalogues ? Voir l'expérience du Royaume-Uni pour son entrée dans le Marché Commun.

 

Le problème prend de grandes proportions. Ainsi, dans le cadre du projet européen FruitBreedomics, les chercheurs ont pu montrer à l'aide de marqueurs génétiques des synonymies internationales, par exemple 'Reinette de Champagne' en France et 'Maestro Sagarra' en Espagne. Ce phénomène est aussi bien connu pour la vigne, qui a bien voyagé.

Pour la diversité qui est conservée, nous sommes aussi dans le flou : une grande partie du matériel n'a pas été caractérisée et encore moins évaluée. Il en est de même pour les matériels qui sont cultivés dans le cadre de l'agriculture traditionnelle, dans les pays qui n'ont pas organisé leur marché des variétés et des semences et plants.

 

 

Reinette de Champagne (source)

La diversité spécifique

 

« On estime que plus de 70 %... » mais on a été incapable à la CDB de donner le nombre, même approchant, des plantes cultivées !

 

Ceci nous amène à un premier argument fallacieux, par exemple mis en œuvre de manière caricaturale – pour récolter des dons (visez le gros onglet à droite de leur page) – par le WWF :

 

« L'utilisation généralisée de variétés modernes uniformes de plantes cultivées a fait perdre environ 75 % de leur diversité génétique au siècle dernier.

 

Aujourd'hui, à peine 30 espèces produisent 90 % des calories consommées par les gens, alors que 14 espèces animales constituent 90 % de toute la production animale. »

 

Cette affirmation se réfère pour sa deuxième partie à un méga-rapport du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) – GEO 4, de 2007 – qui se réfère à un méga-rapport de la FAO de 1998, The State of the World’s Plant Genetic Resources for Food and Agriculture.

 

En fait, il n'y a pas eu de grands changements dans la liste des espèces cultivées qui nous apportent nos calories.

 

Pour ce qui est de l'ensemble des plantes cultivées, le rapport du PNUE (qui a, semble-t-il, disparu de la toile) offre un exemple remarquable de confusion et d'incompréhension du sujet :

 

« Sur quelque 270 000 espèces connues de végétaux supérieurs, environ 10 000 à 15 000 sont comestibles et à peu près 7 000 sont utilisées en agriculture. Cependant, la mondialisation accrue menace de diminuer les variétés traditionnellement utilisées dans la plupart des systèmes agricoles. Par exemple, seulement 14 espèces représentent actuellement 90 pour cent de la production animale et seulement 30 cultures dominent l'agriculture mondiale, fournissant environ 90 pour cent des calories consommées par la population mondiale (FAO 1998). »

 

On saute des espèces aux variétés pour repasser aux espèces (cultures)... ce qui témoigne d'une formidable inculture.

 

« ... à peu près 7 000 sont utilisées en agriculture » ? C'est encore une belle exagération. Le meilleur recensement nous semble être le Diccionario de plantas agrícolas, d'Enrique Sanchez-Monge y Parellada (c'est aussi un formidable outil linguistique). Un très grand nombre de plantes ont été ou sont cultivées de manière anecdotique, ou sont des plantes de disette.

 

Il est certes permis de poser l'équation :

 

une plante cultivée sur des millions d'hectares et formant la base de notre alimentation + une herbette cultivée dans un pot = deux plantes cultivées.

 

On peut aussi se lamenter quand l'herbette n'est plus dans le pot. Mais est-ce sérieux ?

 

De plus, qu'une espèce ne soit plus cultivée ne signifie pas qu'elle a disparu. En témoignent par exemple ces légumes « anciens » que l'on retrouve sur les présentoirs.

 

 

La diversité génotypique (variétale) et génique

 

Il en est de même pour les variétés. On peut les conserver dans des banques de gènes ou des collections.

 

Les obtenteurs ou sélectionneurs – les créateurs de nouvelles variétés – maintiennent de telles collections car c'est leur matière première. Du reste, de nombreuses « accessions » (c'est le terme technique) des banques de gènes de nos pays proviennent des collections des obtenteurs, qu'ils soient publics ou privés.

 

Certains marchands de semences – dont un bien connu, incorporé sous forme d'association, au discours virulent – se targuent de préserver la biodiversité semencière et potagère ; ils exploitent cette biodiversité, acquise pour une partie auprès des banques de gènes ou auprès des détenteurs de collections.

 

Une variété peut disparaître, mais ses gènes subsister dans la descendance. Il y a alors érosion génotypique, mais pas génique.

 

En croisant deux variétés, on peut obtenir x autres variétés. La diversité génotypique s'est enrichie ; elle passe de 2 à 2 + x. Mais la diversité génique la même.

 

 

Le cas particulier des arbres fruitiers

 

Pour beaucoup d'espèces reproduites par sexuée, il est possible de garder des collections d'échantillons de semences à basse température, en les régénérant à intervalle régulier. Mme Bolis a mis un lien vers un autre article du Monde, « Au Svalbard, dans la chambre forte des semences ». Il mérite vraiment lecture. On soulignera ici que la Réserve Mondiale de Semences du Svalbard conserve en principe des doubles, une précaution bien utile quand on sait les vicissitudes, naturelles et anthropiques que peuvent subir les banques de gènes et collections (Alep, par exemple, est le siège du Centre International de Recherche Agricole dans les Zones Arides (ICARDA) – le siège est provisoirement déplacé à Beyrouth). Mais elle a aussi accueilli des échantillons uniques, en particulier de pays africains. Il y a actuellement plus de 850.000 échantillons.

 

L'article de M. Foucart propose un démontage de plusieurs éléments de désinformation. On peut aussi proposer de la bonne information sur le Monde...

 

On peut aussi, en principe, conserver des semences d'arbres fruitiers multipliés par voie végétative (par exemple par greffage), mais on ne conservera alors que les gènes, pas les variétés. La solution pour la préservation des variétés : les vergers conservatoires.

 

 

Beaucoup d'arbres ont aussi une autre particularité : chaque semence – noyau ou pépin – donne naissance à une structure génétique unique. Rappelons qu'un pépin de la variété de pomme x donnera un arbre qui sera très différent de la variété x, le plus souvent un arbre que l'on qualifiera de « sauvage », produisant des fruits inintéressants (voir à cet égard l'encadré « Comment créer une nouvelle variété de pomme ? », sachant toutefois que l'INRA d'Angers est très loin de sortir une nouvelle variété tous les ans). Mais il y a des exceptions : 'Granny Smith', 'Golden Delicious', et ces nombreuses variétés apparues tout particulièrement dans les régions bocagères.

 

Mme Bolis décrit avec justesse le travail – indispensable – des sociétés pomologiques à partir de l'exemple du Berry.

 

Une petite remarque tout de même :

 

« Parmi ces pommiers, beaucoup ont perdu le fil de leur origine. Certains, même, n’appartenaient à aucune variété lorsqu’ils furent découverts. »

 

Génétiquement, tout pommier issu d'un pépin représente, à lui tout seul, une variété, plus précisément une « tête de clone » potentielle, et réelle s'il est multiplié. Le langage courant tend à réserver la notion de « variété » qu'aux seuls ensembles auxquels on a donné un nom.

 

 

Sortir de la rhétorique binaire

 

Les activités pomologiques ont en définitive trois objectifs : sauvegarder un patrimoine génétique ; sauvegarder un patrimoine culturel ; diffuser les variétés anciennes auprès des amateurs, ce qui contribue aux deux premiers objectifs.

 

Il est cependant clair que la production de pommes pour le grand public doit répondre à des impératifs techniques et économiques qui mettent la plupart des variétés « anciennes » hors-jeu. Nous mettons des guillemets ici car nos étals accordent une large place à des variétés qui, comme 'Golden Delicious', 'Granny Smith' ou encore 'Reine des Reinettes', 'Reinette grise du Canada', 'Belle de Boskoop' qui ont largement dépassé le siècle.

 

Mme Bolis cite un acteur de l'activité pomologique berrichonne :

 

« Même si elles plaisent aux consommateurs, les arboriculteurs ne sont guère intéressés par nos variétés anciennes. Ils veulent faire du tonnage, avec des pommes calibrées, des arbres plantés serrés, traités, adaptés à l’irrigation, à l’éclaircissement chimique, à la conservation, et qui produisent tous les ans… »

 

C'est là le reflet du discours ambiant, et il est difficile de le reprocher à celui qui l'a tenu. Mais ce serait tout de même plus réaliste et convivial de constater que les arboriculteurs veulent vivre de leur métier et qu'ils répondent à des contraintes. Et qu'au final, c'est le consommateur qui décide.

 

Nous serons moins indulgents avec cette assertion d'une chercheuse du CNRS (nous croyons savoir qu'elle est actuellement en postdoc à l'ETH de Zurich) :

 

« Les variétés récentes, issues des programmes d’amélioration variétale, sont toutes apparentées, avec une grande consanguinité. La base génétique est très réduite. »

 

C'est plutôt, sinon complètement, faux.

 

Excellente lecture !

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Proteos 26/11/2016 23:16

Le coup des 30 plantes qui fournissent 90% des calories et qu'il faut s'en inquiéter, c'est quand même un gros foutage de gueule. En France, où les consommateurs sont plutôt riches par rapport au reste du monde, la consommation d'aliments est dirigée par les consommateurs … Mais il y a sans doute moins de 30 plantes qui fournissent 90% des calories "végétales": c'est donc aussi qu'il y a un aspect pratique et gustatif à la chose! Ce n'est pas non plus très nouveau, comme vous le signalez.

On peut aussi noter que les épices et aromates sont pour beaucoup des plantes, mais qu'elles fournissent à peu près 0% des calories. N'empêche qu'elles entrent dans l'alimentation et que leur culture n'est pas prête de s'arrêter.

vigneron 29/11/2016 10:39

Blé, patate, blé dur, riz, canne et betterave à sucre, rien qu'avec ça le bilan calorique du Français moyen est bien entamé...