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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Parler à un producteur de cotonnier Bt du Vidarbha

2 Octobre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Inde, #OGM

Parler à un producteur de cotonnier Bt du Vidarbha

 

Aneela Mirchandani*

 

 

 

Coton sur le marché (source : Prakash Puppalwar)

 

 

J'ai écrit deux articles sur le cotonnier Bt, mais je dois admettre que je suis aussi confuse qu'avant. J'avais abordé le sujet en m'attendant à trouver que le cotonnier Bt avait provoqué une épidémie de suicides d'agriculteurs. Mais plus je regardais, plus les affirmations sur la catastrophe du cotonnier Bt me semblaient s'évanouir. Ce qui me restait cependant, c'était une liste de problèmes d'adoption de la technologie – le type de liste qui est très familier dans chaque industrie qui essaie quelque chose de nouveau.

 

Mon erreur résidait dans l'espoir d'une réponse à une question simple : le cotonnier Bt est-il bon ou mauvais ? Mais ce type de question peut compliquer les choses bien plus que de les éclairer. Une meilleure question serait : quels problèmes résout-il, quels problèmes crée-t-il ? Comment interagit-il avec les coutumes et les pratiques en Inde ?

 

Regardez, le cotonnier Bt est une technologie. Ce n'est pas le diable personnifié sous la forme d'une graine, ni une bénédiction des dieux. C'est une technologie d'origine humaine. Chacun d'entre nous qui utilise un ordinateur sait ce que cela signifie. Quand il fonctionne, il est génial. Mais la plupart d'entre nous ont eu occasionnellement une envie de taper sur l'écran quand il ne fait pas ce qu'on lui demande.

 

 

Rappels

 

Le cotonnier Bt a été introduit en Inde en 2002 par Mahyco en collaboration avec Monsanto. Les trois décennies précédentes avaient été difficiles pour les producteurs de coton en Inde en raison des pertes de rendement dues au ver de la capsule. Les agriculteurs ont dû dépenser beaucoup d'argent en pesticides et beaucoup avaient renoncé à la culture du coton.

 

Le cotonnier Bt est livré avec un insecticide en lui (il est sans danger pour les humains), ce qui permet aux capsules de se développer sans être mangées par le ver. Il en résulte que les agriculteurs ne doivent pas acheter un insecticide supplémentaire et être exposés à des traitements. De plus, le cotonnier Bt est un hybride qui produit, semble-t-il, de plus grandes capsules.

 

Mais il est assorti de conditions. Ce n'est pas la forme sauvage du cotonnier que les humains ont découverte il y a des milliers d'années et qui n'appartient à personne, ou appartient à tout le monde. Il est le fruit d'années de recherche et de mise au point en laboratoire. C'est le produit d'une entreprise. Par conséquent, les semences sont plus chères. En outre, vous ne pouvez pas garder les graines de votre récolte [ma note : parce que ce sont des variétés hybrides, pas à cause du caractère GM]. Vous devez acheter un nouveau lot de semences chaque année.

 

En dépit de ces restrictions, beaucoup (la plupart) des producteurs de coton ont trouvé que le cotonnier Bt valait la peine d'être cultivé. J'ai interviewé le producteur de cotonnier Bt Sudhindra Kulkarni, qui m'a donné une ventilation précise des bénéfices qu'il a tirés du cotonnier Bt et une comparaison avec le pois d'Angole. Notez le coût considérablement inférieur des semences de pois d'Angole et, pourtant, le bénéfice tiré du cotonnier Bt est beaucoup plus élevé :

 

 

Cotonnier Bt

Pois d'Angole

Rendement/acre

15 quintaux

5 quintaux

Prix/quintal

5.000 roupies

4.650 roupies

Total/acre

75.000 roupies

23.250 roupies

Charges totales en intrants

27.000 roupies

7.000 roupies

Marge/acre

48.000 roupies

16.250 roupies

[Marge/hectare]

[1600 euros]

[540 euros]

 

De fait, le taux d'adoption du cotonnier Bt en Inde est de 90% [ma note : le texte a été écrit en août 2014]. Les agriculteurs sont des propriétaires de petites entreprises, et comme tout autre entrepreneur, ils font un calcul pour voir si cela vaut le coup pour eux de cultiver du cotonnier Bt. Sudhindra affirme que le cotonnier Bt a sorti sa famille de la pauvreté. Nous autres citadins aimerions que les agriculteurs restent les gardiens du passé idyllique de l'Inde, mais eux, ils ont aussi une vie à mener dans le présent.

 

Quel est le problème, alors ? Il est clair que l'histoire ne se termine pas là car il n'y aurait pas de débat. Où est le Sturm und Drang (« tempête et passion ») ? Pourquoi l'alliance Mahyco-Monsanto a-t-elle suscité des craintes que l'Inde soit furtivement colonisée à nouveau ? Qu'en est-il de l'épidémie de suicides d'agriculteurs ?

 

 

La détresse des agriculteurs

 

Tout consommateur de médias qui n'a pas lui-même étudié cette question en profondeur est confronté à un roulement de tambour constant sur le cotonnier Bt qui aurait ruiné les agriculteurs indiens. Des mots comme catastrophe, épidémie, voire holocauste sont jetés en pâture. Mais à parler aux agriculteurs, le cotonnier Bt apparaît comme une solution à un problème vieux de trois décennies. Ce qui donne quoi ?

 

 

Voici quelques articles (ici, ici et ici) sur les craintes au sujet de la détresse des agriculteurs. Manifestement, les histoires racontent qu'il est déconseillé de cultiver le cotonnier Bt. Mais il faut les lire un peu intelligemment pour se rendre compte que la question est plus nuancée que cela ne paraît : il n'est pas opportun de cultiver le cotonnier Bt quand il n'y a pas d'irrigation. Cela est logique – le cotonnier Bt a besoin d'eau. C'est une culture de rente, mais il ne peut pas être consommé en dernier recours s'il ne peut pas être vendu. De plus, les agriculteurs sont invités à faire preuve de prudence et à pratiquer une rotation de leurs cultures ; à cultiver des plantes non Bt comme refuges pour éviter que le ver de la capsule ne deviennent résistant ; à cultiver des espèces moins rentables comme le sorgho, également comme sécurité. Rien de tout cela ne devrait être controversé. Ce qui reste dans le non-dit, ce sont les raisons pour lesquelles les agriculteurs pourraient ne pas suivre les meilleures pratiques. Des raisons auxquelles j'ai fait allusion dans l'article où j'ai mentionné les difficultés de la diffusion de l'information dans les régions à taux élevé d'analphabétisme. L'autre raison est évidente quand vous regardez le tableau de Sudhindra ci-dessus : le cotonnier est une culture de rente et peut dégager un bon profit, si les choses vont bien. Y aurait-t-il peut-être une prise de risque excessive ?

 

Mais ce que je sais, c'est que, en sachant peu, je peux spéculer beaucoup. J'ai donc parlé à un agriculteur du Vidarbha, Maharashtra, une région dont on a dit qu'elle a été dévastée par les mauvaises récoltes, afin d'obtenir des informations de première main.

 

 

Parler à un producteur de coton Bt du Vidarbha

 

 

Prakash Puppalwar vit dans le district de Yavatmal dans la région du Vidarbha. Le district est connu comme « Cotton City » en raison de ses liens traditionnels avec la culture et l'industrie cotonnières. Lui a la production de coton dans ses gènes. Il fait partie d'un groupe d'agriculteurs qui ont reçu une formation en agriculture et qui sont revenus dans leur village pour pratiquer l'agriculture ; il a donc une bonne compréhension des meilleures pratiques, et aussi des problèmes que peuvent avoir les petits agriculteurs, moins instruits que lui. Je lui ai posé quelques questions par téléphone et par courriel ; ce qui suit est une compilation de ses réponses.

 

Prakash Puppalwar dans sa ferme de coton Bt à Yavatmal

 

 

Quels sont les problèmes auxquels les agriculteurs font face à Yavatmal ?

 

  • Certaines fermes n'ont pas d'irrigation. Nous semons le cotonnier en juin et espérons récolter en octobre ou novembre. En juin, il pleut toujours chaque semaine. Également en juillet. En août, il y a parfois 15 ou 20 jours d'affilée sans pluie. Durant cette période, nous avons besoin d'un peu d'eau supplémentaire. En outre, il y a parfois des moments où nous manquons d'électricité pour l'irrigation.

     

  • Nous ne recevons pas de bonnes prévisions météorologiques au moment du semis.

     

  • Tout le monde sait que le rendement du cotonnier Bt est élevé. Les coûts salariaux ont donc augmenté. Sur les frais de culture du coton, 65% va à la main-d'œuvre. De plus, il est difficile de trouver des travailleurs qualifiés.

     

  • En ce qui concerne les bons prêts gouvernementaux avec un intérêt réglementé, il est assez facile d'obtenir un prêt sur 15 ans pour construire une maison. Mais si vous êtes à la recherche d'un prêt sur 5 ou 10 ans pour l'agriculture, c'est plus difficile. Vous ne recevez pas beaucoup et vous ne l'avez pas à temps. [OP : C'est la raison pour laquelle les agriculteurs doivent recourir à des prêteurs non autorisés.]

     

  • Le gouvernement a fixé des MSP (prix de vente minimum) du coton trop bas. En outre, il y a quelques années, il avait stoppé entièrement les exportations de coton. Maintenant, il les a reprises, mais pas aux niveaux précédents. Il devrait y avoir un droit d'importation sur le coton comme il y en a un sur le sucre. Pendant un temps, le prix du coton est monté jusqu'à sept mille. Mais dernièrement, nous avons dû le vendre à trois mille.

     

  • Nous ne disposons pas d'assurance-récolte en cas de mauvaise récolte.

     

  • Les agriculteurs sont désireux d'apprendre, mais ils manquent de connaissances sur l'agriculture avec cette nouvelle technologie. Ils manquent également de connaissances sur le marketing.

 

 

Est-ce que les fermes de votre district suivent les meilleures pratiques pour la culture du cotonnier Bt ?

 

Nous pratiquons la rotation des cultures. Nous utilisons des intrants chimiques et organiques dans un rapport 60-40. L'institut d'agriculture nous demande également d'avoir une zone refuge de cotonnier non Bt entourant la ferme et, bien que nous essayions, nous ne pouvons pas toujours y parvenir.

 

 

Essaim d'abeilles dans le cotonnier Bt (source : Prakash Puppalwar)

 

 

Vous semblez avoir quelques problèmes pratiques. Pourquoi les gens ne blâment-ils que le cotonnier Bt ?

 

Je ne veux pas spéculer sur leurs raisons. Mais si nous, les agriculteurs, sommes les patients, ne devrions-nous pas être les premiers à qui on demande quelle est notre maladie ? Regardez, 100% des agriculteurs cultivent du cotonnier Bt par ici. Pourquoi devrions-nous faire cela ? Avec le cotonnier Bt, nous sommes débarrassés d'un vieil ennemi – les ravageurs. Nous bénéficions de la sécurité. Même les travailleuses agricoles savent qu'avec le cotonnier Bt, nous avons une production plus élevée. Nous sommes passés de quatre à dix quintaux. Je ne comprends pas pourquoi toute la critique doit porter sur les semences. Les semences sont une petite partie de nos coûts. Sur notre coût total de production, 65% va à la main-d'œuvre. Ensuite, il y a la fertilisation, l'irrigation, la commercialisation. Les semences ne représentent que 5% de nos coûts. Pourquoi devrions-nous blâmer les semences ? Il y a beaucoup de facteurs qui influent sur le succès ou l'échec d'une culture. Vous pouvez avoir une belle production, mais si vous ne pouvez pas la vendre à un bon prix, vous aurez un échec de culture de toute façon. Cette année, nous n'avons eu que 33% des pluies que nous attendions jusqu'à ce jour. Les petites exploitations agricoles qui ne possèdent pas d'irrigation pourraient être anéanties. Ceux qui ont l'irrigation n'auront pas de problèmes. C'est un facteur très important.

 

 

Mais est-il vrai que le cotonnier conventionnel n'est pas aussi dépendant de l'eau que le cotonnier Bt ?

 

Tout dépend de la capsule. Le cotonnier conventionnel ne produisait pas de capsules aussi grosses que le cotonnier Bt. En plus, la qualité du coton n'était pas aussi bonne. Comme les capsules sont plus grandes avec le cotonnier Bt, naturellement, il a besoin de plus de la nutrition et, en conséquence, d'eau. Particulièrement au stade de la formation de la capsule. Ce n'est pas surprenant.

 

 

Y a-t-il beaucoup de suicides parmi les agriculteurs dans votre région ?

 

Sans doute, il y en a eu. Mais, il faut garder à l'esprit que le gouvernement donne un lakh (100.000) roupies aux familles des victimes en cas de suicide. Les gens peuvent être invités à fournir tout type de déclaration à la police. Il faut garder cela à l'esprit. [OP : ce qu'il a laissé entendre ici n'était pas très clair, mais je n'ai pas voulu le sonder davantage, car la conversation devenait un peu trop macabre pour moi.]

 

 

La fièvre Swadeshi

 

 

Les Indiens ont toujours eu une phobie persistante, celle d'être engloutis par l'Ouest (clairement, ce n'est pas sans rapport avec certains événements de notre histoire). Je ne pense pas que quelqu'un puisse croire que nous serons littéralement colonisés à nouveau, mais chaque nouvel empiétement culturel par l'Ouest suscite des craintes de colonisation douce – celle qui nous fait perdre notre âme culturelle ; où nous devenons dépendants et ne pouvons pas faire grand-chose d'autre que d'attendre le prochain coup, pétillant comme le cola, des sociétés occidentales.

 

Gandhi a promu cette notion comme l'autonomie ou Swadeshi. J'ai plus qu'un brin de cette phobie moi-même. La pure perturbation psychique que je ressens quand je vois une franchise McDonalds là où il y avait un stand vada pav... difficile à mettre en mots. Je crois que les semences GM suscitent cette crainte d'une manière viscérale, car c'est tout notre cycle de production alimentaire qui impliquerait désormais un recours à des produits qui sont Videshi, pas Swadeshi. Je comprends cette peur et je la ressens aussi. Le blogueur de Curry Leaf, que j'admire pour ses histoires et sa passion, exprime cette crainte dans les commentaires sur cet article.

 

 

Comme cela est une réaction émotionnelle, il n'est pas question de tort ou de raison, ni de discuter. Mais permettez-moi de vous donner un petit aperçu de mon propre dialogue intérieur sur ce sujet.

 

 

Préparation d'un champ pour les semis (source : Prakash Puppalwar)

 

 

Je ressens que les influences culturelles que nous avons déjà absorbées deviennent invisibles pour nous, et nous craignons celles qui pourraient se produire à l'avenir. Gandhi lui-même a été éduqué en Angleterre et il a écrit des livres dans un anglais impeccable. Nous débattons aussi de ce sujet la plupart du temps dans cette langue étrangère, sur un Internet créé principalement par l'Amérique. Quand les moyens de subsistance sont en jeu, comme pour les agriculteurs auxquels j'ai parlé, il devient difficile de donner la primauté à un principe abstrait qui serait au-dessus de leur propre parcours pour échapper à la pauvreté. C'est souvent : Swadeshi pour toi, mais pas pour moi.

 

Et il faut se rappeler que l'influence culturelle va dans les deux sens. Si les villes indiennes sont maintenant fortement dépendantes des ordinateurs, des téléphones portables, des logiciels et de tout le reste, principalement des entreprises américaines, il faut aussi penser aux légions d'ingénieurs indiens qu'ils embauchent. En ce qui concerne les semences GM, il y a eu dès le début une collaboration entre une société indienne et une société américaine, et maintenant il y a des entreprises indiennes qui font la recherche et la production elles-mêmes.

 

Les OGM ne représentent pas la première interdépendance que nous ayons eues avec l'Ouest, et ils ne seront pas les derniers.

 

 

Références

 

1. PB Behere, AP Behere, Farmers' suicide in Vidarbha region of Maharashtra state: A myth or reality?

 

2. Glenn Davis Stone, Field versus Farm in Warangal: Bt Cotton, Higher Yields, and Larger Questions (texte complet ici)

 

3. Lien devenu non fonctionnel, mais il doit s'agir de Ronald J Herring, N Chandrasekhara Rao, On the ‘Failure of Bt Cotton’ – Analysing a Decade of Experience

 

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* Aneela Mirchandani blogue sur ses « obsessions : l'alimentation, les OGM, la science. Intriguée par les légumes et fruits bizarres, les insectes rares, l'humour et la sagesse. On peut la suivre sur Facebook et Twitter

 

Source : https://theoddpantry.com/2014/08/17/talking-to-a-vidarbha-bt-cotton-farmer/

 

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