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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Générations Futures et muesli : le plus déplorable, c'est encore la presse !

13 Octobre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Activisme, #Générations futures, #Perturbateurs endocriniens, #critique de l'information, #Santé publique

Générations Futures et muesli : le plus déplorable, c'est encore la presse !

 

 

« Le muesli ou musli est un mélange de céréales et de fruits secs. Il est habituellement consommé au petit déjeuner mélangé à du lait, du yaourt, ou encore du lait de soja. Il est très répandu en Suisse alémanique, région d'où il est originaire. »

Wikipedia

 

 

Oh scandale ! Il y a plein de pesticides, et surtout de perturbateurs endocriniens dans le muesli ! Et les bonnes gens si soucieuses de leur santé mélangent ça avec du lait de soja... quel cocktail !

 

Un cocktail entre risques imaginaires et des risques avérés, notamment pour les enfants

 

 

Mode d'emploi pour une manœuvre de désinformation

 

La méthode est parfaitement rodée :

 

  • On – Générations futures choisit un produit cible, de préférence connu pour nécessiter des traitements phytosanitaires en conditions de culture normales (celles qui assurent une récolte en quantité et qualité, y compris qualité sanitaire, satisfaisantes) ;

     

  • On fait analyser le produit avec une méthode ultrasensible et en ratissant large ;

     

  • Si on teste aussi des produits « bio », on prend toutefois soin de ne pas rechercher de molécules susceptibles d'y être trouvées ;

     

  • On sait d'avance qu'on ne trouvera pas de dépassement de limite maximale de résidu, sauf improbable coup de « chance » – la chance pour la communication anxiogène et le dénigrement des produits conventionnels au profit du lobby du bio qui vous finance et attend un retour sur investissement ; on communique donc sur le nombre de résidus détectés ou quantifiés, pas sur les quantités ;

     

  • Et comme il n'y a pas de dépassement de LMR, on communique sur les « perturbateurs endocriniens », la plupart « suspectés » par un organisme spécialisé dans la suspicion sur les perturbateurs endocriniens ;

     

  • Et comme ça fait encore un peu léger au niveau de l'alarmisme, on communique sur l'« effet cocktail » qui a le très grand avantage d'être un effet connu dans son principe mais inconnu dans son application dans le cas pratique, ce qui permet de susciter des inquiétudes d'autant plus grandes « qu'on ne sait pas » ;

     

  • On est aussi sur le registre de la communication militante – avec une visée mercantile comme on l'a vu précédemment, le volet mercantile incluant également la nécessité d'assurer la notoriété et la pérennité de la petite entreprise qu'est Générations Futures ; on « masse » donc les chiffres et les affirmations avec des techniques éprouvées – comme des pourcentages avec deux chiffres après la virgule pour cacher l'exiguïté de l'échantillon ;

     

  • Mais on se prétend objectif, et on prend bien soin de rédiger une « mise en garde sur les limites de l'enquête »... que l'on prend aussi bien soin d'oublier dans sa communication ;

     

  • Et, bien évidemment, on enrobe tout cela pour une superbe opération de com' à laquelle les médias amis, les médias complaisants et les médias suivistes réagissent le doigt sur la couture du pantalon.

 

Générations Futures vient de produire sa dernière livraison, un « rapport » sur les « pesticides perturbateurs endocriniens dans des mueslis ».

 

Les mueslis... superbe choix... plus il y a d'ingrédients, plus est élevée la probabilité de trouver des résidus.

 

Voyons donc quelques « résultats ». Les titres en gras et entre guillemets sont du « rapport ».

 

 

« 100 % des échantillons non bio analysés contiennent des résidus de pesticides ! »

« 0% des échantillons bio analysés contiennent des résidus de pesticides. »

 

Point de départ : 100 % = 15 échantillons ; 0 % se rapporte à 5 échantillons.

 

Pourquoi cette disparité ? Serait-ce qu'en augmentant le nombre d'échantillons bio on augmentait mathématiquement la probabilité de trouver des résidus dans cette catégorie... donc de compromettre un aspect essentiel de la communication ?

 

Comment, aussi, expliquer ces résultats ?

 

Composition de Jordan's Special Muesli 33% de fruits & noix

Composition de Jordan's Special Muesli 33% de fruits & noix

 

 

Les mueslis contiennent de nombreux ingrédients. Ne pas y trouver de résidus de pesticides est hautement improbable. Mais cela concerne aussi les produits bio !

 

Rappelons les résultats des enquêtes réalisées par les services nationaux et compilées par l'EFSA : 45 % des échantillons alimentaires contiennent des résidus détectables selon le communiqué de presse. Pour les produits bio, il faut aller dans le rapport détaillé : 15,5 % en moyenne, 15,1 % pour les fruits et noix, 20,3 % pour les céréales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne pas trouver de résidu dans 5 échantillons contenant chacun une dizaine d'ingrédients est statistiquement hautement improbable. Nous pensons pour notre part que les chiffres de Générations Futures ne sont pas crédibles.

 

 

« Dans les 15 échantillons non bio, 141 résidus ont été retrouvés au total dont 70 ont pu être quantifiés (soit 49.64% du total). »

 

Là on sort du domaine de la gesticulation pour entrer dans celui de l'escroquerie, au moins intellectuelle.

 

Le mécanisme est simple :

 

1 résidu de la substance X trouvée dans l'échantillon A + 1 résidu de la même substance X trouvée dans l'échantillon B = 2 résidus.

 

Bien sûr, les journalistes plus préoccupés par l'impact médiatique de leur article et de leur média employeur (enfin ceux qui n'ont pas simplement pompé) se sont précipités sur ce chiffre. Ainsi l'Obs dans « Attention au muesli non bio bourré de pesticides ! » :

 

« Dans les produits non bio (Auchan fruits et fibres, Nestlé Fitness 5 fruits ou encore Kellogg's All-Bran fruit'n fibres) ont été trouvé [sic] 141 résidus de pesticides, dont 81 sont suspectés d'être des perturbateurs endocriniens. »

 

 

« Parmi ces 141 résidus, 81 sont des PE suspectés (soit 57.44% du total) »

 

Même procédé ! Mais le point supplémentaire concerne les perturbateurs endocriniens.

 

Ils ne sont que « suspectés », la référence étant une base de données maintenue par des militants de la perturbation endocrinienne. Elle a certes le sérieux pour elle, mais il n'empêche qu'il s'agit d'une sorte de fusil automatique : une étude scientifique – ou « scientifique » – suggère que la substance X est un perturbateur endocrinien... elle est ajoutée à la base de donnée... et les organisations militantes comme Générations Futures peuvent déployer leur activisme.

 

Exemple : Générations Futures a trouvé du pyriméthanil, un fongicide, dans les 15 échantillons conventionnels. TEDX donne deux références :

 

Hurley PM, Hill RN, Whiting RJ. 1998. Mode of carcinogenic action of pesticides inducing thyroid follicular cell tumors in rodents [review]. Environ Health Perspect 106(8):437-445.

 

Orton F, Rosivatz E, Scholze M, Kortenkamp A. 2011. Widely used pesticides with previously unknown endocrine activity revealed as in vitro antiandrogens. Environ Health Perspect 119(6):794-800.

 

Prenons le résumé du premier article :

 

« Of the studied chemicals, […] pyrimethanil [...] seem to enhance the hepatic metabolism and eccretion of thyroid hormone. »

 

Il faut évidemment aller plus loin dans le texte, mais « seem to... » est bien précautionneux.

 

Quant au deuxième article, comme l'indique son titre, il s'agit de tests in vitro. Un monde sépare l'in vitro de l'in vivo.

 

L'iprodione, un autre fongicide, a été trouvé onze fois. TEXD cite une seule référence :

 

« Blystone CR, Lambright CS, Furr J, Wilson VS, Gray LE. 2007. Iprodione delays male rat pubertal development, reduces serum testosterone levels, and decreases ex vivo testicular testosterone production. Toxicol Lett 174(1-3):74-81. »

 

Un coup d'œil au résumé : les rats ont été gavés à l'iprodione et les résultats ont été obtenus à des doses de 100 et 200 milligrammes/kilogramme de poids corporel/jour. La dose maximale de résidus enregistrée par Générations Futures a été de... 0,17 milligramme/kilogramme de muesli.

 

Retenons donc quatre conclusions :

 

  • La gesticulation et l'alarmisme portent sur des substances déclarées « perturbateurs endocriniens suspectés » ;

     

  • Les suspicions sont parfois, voire souvent, fondées sur des études contestables ou déconnectées de la réalité (et quand nous voyons le nom d'Andreas Kortenkamp nous devenons très suspicieux) ;

     

  • Les autorités de régulation et plus généralement les pouvoirs publics ne sont pas alarmés par ces suspicions, en particulier parce que les « suspicions » ne reflètent pas des situations réalistes, notamment du point de vue des doses (voir par exemple ici la fiche SAgE canadienne pour le pyriméthanil : c'est un pertubateur endocrinien potentiel, mais : « Les effets chez l'humains sont susceptibles de se produire à fortes doses et au niveau chronique seulement »).

     

  • les valeurs mesurées par Générations Futures sont faibles, voire très faibles, sinon insignifiantes (voir aussi plus loin).

 

Il faut ajouter que nous vivons entourés de perturbateurs endocriniens, certains ingurgités à haute dose... par exemple le lait de soja quand on le mélange avec le muesli...

 

De quoi le consommateur de muesli hypocondriaque qui le mouille avec du lait de soja doit-il s'inquiéter ? Des résidus de pesticides ou des isoflavones, notamment de la génistéine, du soja ?

 

 

« Le laboratoire a détecté 30 molécules différentes dans l’ensemble des échantillons analysées dont 19 sont des PE suspectés (soit 63.33 % du total). »

« 14 : c’est le nombre maximal de résidus trouvé dans un échantillon non bio analysé. »

« 6 : c’est le nombre minimal de résidus trouvés dans les échantillons non bio analysé. »

« 9,4 résidus en moyenne ont été trouvés dans les échantillons non bio -la médiane est à 10. Dont 4,66 ont été quantifiés en moyenne. »

 

Là, on approche de la vérité (pour autant que l'on considère les résultats comme crédibles). Mais quelle déluge de chiffres sans grande signification. Pour noyer le lecteur, on ne s'y prendrait pas autrement !

 

C'est agrémenté de deux graphiques. Pourquoi montrer les médianes ? Parce qu'elles sont supérieures aux moyennes ! Notez aussi la bévue du premier graphique, la ligne censée représenter 5 au niveau de 6...

 

 

Mais il y a un problème plus sérieux : Générations Futures fait dans le flou pour la méthode employée. Certes :

 

« Il [le laboratoire] a appliqué la méthode multi résidus par GC-MS/MS et LC-MS/MS ciblant plus de 500 composés pour la quantification de pesticides dans les fruits et légumes, les céréales, les sols et l’eau. »

 

Quelles ont été les molécules recherchées (on doute que ce fût 500...) ? Quelles sont les limites de détection et de quantification ? Combien d'échantillons analysés par marque (sachant que, comme les sources d'approvisionnement varient, le résultat trouvé pour un échantillon n'est pas représentatif de la marque et du produit) ? Nous n'en saurons rien.

 

La plus petite valeur indiquée est 0,01 mg/kg... Un morceau de sucre et demi par tonne de muesli...

 

 

« 0.177 mg/kg : c’est la concentration moyenne de résidus quantifiés par échantillon analysé, soit 354 fois la Concentration maximale admissible (CMA) tolérée dans l’eau de boisson pour l’ensemble des pesticides ! La concentration minimale est de 0,045 mg/kg par échantillon analysé. La Concentration maximale est de 0,350 mg/kg. »

 

On est à nouveau, au mieux, dans la gesticulation, au pire dans l'escroquerie intellectuelle s'agissant de la première partie. Additionner des milligrammes de résidus différents n'a guère de sens. C'est du même niveau que :

 

1 kg de galets + 1g de diamant = 1,001 kg de pierres.

 

Notre confrère en rationalisme Matt McOtelett a produit dans « Le Muesli du matin n’est PAS bourré de pesticides » – c'est à lire ! – un tableau fort utile que nous reproduisons ici :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résultat principal : il faut manger beaucoup, vraiment beaucoup, de muesli pour atteindre une dose journalière admissible ! Et la DJA est une norme ultra-protectrice.

 

La « Concentration maximale admissible (CMA) tolérée dans l’eau de boisson pour l’ensemble des pesticides » relève quant à elle de l'escroquerie pure, à commencer par la formulation. Mais elle est classique (voir par exemple ici et ici, pour le glyphosate dans l'urine).

 

La norme de 0,5 µg/L pour le total des substances trouvées dans l'eau potable n'est pas une limite maximale de sécurité sanitaire mais un objectif de qualité, fixé arbitrairement, sur la base d'une décision essentiellement politique. La potabilité de l'eau et les mesures à prendre sont définies par la valeur sanitaire maximale (VMAX) définie pour chaque molécule et une grille de décision, qui tient compte de la durée des dépassements. À titre d'exemple, la VMAX du glyphosate est de 9.000 µg/L. Vous avez bien lu : 90.000 fois plus élevée que la limite de qualité par pesticide définie de manière arbitraire (0,1 µg/L) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment interpréter ce tableau pour le glyphosate ? L'eau est utilisable sans restriction si le glyphosate est présent à moins de 9.000 µg/L pendant moins de 30 jours par an ; ou à moins de 1.800 µg/L (20 % de la Vmax) pendant plus de 30 jours par an.

 

 

Mais, bien sûr, les médias irresponsables ou complaisants (et forcément aussi irresponsables) se sont précipités. Ainsi, l'Obs, déjà cité, dans une phrase boîteuse :

 

« La concentration moyenne de 0,177 mg/kg de résidus de produits chimiques quantifiés par échantillon, ce qui, selon Générations futures, est 354 fois la "concentration maximale admissible tolérée dans l'eau de boisson pour l'ensemble des pesticides". »

 

 

« Aucune Dose journalière Admissible (DJA) n’apparaît pouvoir être dépassée pour les résidus retrouvés dans les échantillons analysés, et ce pour une consommation de 50 à 100 g par jour de produit. »

 

Quelle formulation alambiquée pour l'aveu sur la portée réelle de ce « rapport » par Générations Futures !

 

 

Des médias irresponsables

 

Générations Futures s'est fait un plaisir de mettre en lien les articles de presse. Un autre confrère en rationalisme, la Chèvre Pensante, en a fait une analyse dans « Générations Futures dénonce : manger 17 500 bols de Mueslis par jour est nocif ! » :

 

 

Sa grille de lecture :

 

« Critique : l'article ne doit pas être alarmiste, et il doit être majoritairement critique

Nuancé : L'article doit au moins émettre une critique.

Alarmiste : Relaie l'information sans esprit critique. »

 

Après le rush initial sont tout de même venus au moins deux articles plus critiques, outre le billet de M. Erwan Seznec (il faut s'inscrire et obtenir le sésame) et l'analyse de M. Matt McOtelett, précitée :

 

 

Ces articles ne sont évidemment pas référencés par Génération Futures !

 

 

De l'utilité des pesticides

 

On trouve des résidus de pesticides dans un produit alimentaire à des niveaux qui devraient ne susciter aucune préoccupation particulière ? C'est que les ingrédients, ou une partie d'entre eux au moins, ont été traités pour garantir leur qualité sanitaire, et donc la sécurité du consommateur.

 

Pas de protection phytosanitaire, en particulier fongicide, et le risque de mycotoxines – dont certaines sont de redoutables perturbateurs endocriniens... – augmente. Notez bien le mot « augmente » : le risque n'est nul dans aucun des modes de production et des itinéraires techniques ; mais sa valeur varie selon les circonstances.

 

 

Mais que fait l'ANSES ?

 

En définitive, le consommateur doit choisir entre deux risques, l'un imaginaire et l'autre réel, après avoir été informé de l'ensemble des données.

 

En Allemagne, confronté à une désinformation du style de celle de Générations Futures, le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR) aurait déjà publié une mise au point. Que fait l'ANSES ?

 

 

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