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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Courrier International : les « OGM de Monsanto » et le « téléphone arabe »

3 Octobre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #OGM, #Monsanto

Courrier International : les « OGM de Monsanto » et le « téléphone arabe »

 

 

 

Comment, en traversant l'Atlantique, sur fond de crise des prix agricoles et de rachat de Monsanto par Bayer, des « doutes sur la révolution des OGM » sont devenus des OGM – forcément « de Monsanto » – qui « ne font plus recette ».

 

 

 

Petit rappel : le jeu du téléphone arabe, ou du téléphone sans fil, consiste à faire circuler rapidement de bouche à oreille à travers une file de joueurs, une phrase inventée par le premier d'entre eux puis récitée à voix haute par le dernier.

 

 

Le Wall Street Journal écrit... le Courrier International interprète...

 

Dans le cas qui nous intéresse, ce ne fut pas un jeu et cela fut pratiqué à deux :

 

  • Un journaliste du Wall Street Journal a produit un long article sur le projet de fusion entre Bayer et Monsanto, le 14 septembre 2016, sous le titre : « Behind the Monsanto Deal, Doubts About the GMO Revolution » (derrière le Monsanto deal, des doutes sur la révolution des OGM). Il est derrière un péage, mais vous pourrez peut-être le lire ici.

     

  • Un journaliste francophone publie de larges extraits sous son propre titre – « Les OGM de Monsanto ne font plus recette » (c'est aussi derrière un péage) et avec ses propres enjolivures.

 

À ce stade, on remarque déjà la différence d'approche : le journaliste états-unien évoque les OGM en général... le français tape sur Monsanto... Le premier évoque des doutes, le deuxième une certitude.

 

 

Quand les temps sont durs pour l'agriculture...

 

L'histoire est en fait simple : les prix agricoles se sont effondrés. Il y a des agriculteurs qui sont à la recherche d'économies dans leur itinéraire de production. Le journaliste états-unien a trouvé un agriculteur qui a délivré le bon message :

 

« "Le prix que nous payons actuellement pour les semences biotechnologiques ne nous permet pas d'en capturer les bénéfices », déclare Joe Logan, un agriculteur de l’Ohio.[...] Au printemps prochain, dit-il, il prévoit de semer beaucoup de ses maïs et sojas avec des semences non biotechnologiques pour faire des économies. »

 

Et il brode sur le thème :

 

« Les agriculteurs réexaminent l'utilisation des semences biotech car il devient plus difficile de justifier leur prix élevé dans un contexte de revenus misérables tirés de l'économie agricole actuelle. »

 

Comme tout bon journaliste qui fait dans l'équilibre rédactionnel, il a aussi trouvé un agriculteur qui continuera à utiliser des OGM compte tenu des avantages qu'ils lui procurent du point de vue de l'itinéraire technique : réduction du travail du sol et des traitements, « ce qui lui a permis d'économiser plusieurs dizaines de milliers de dollars en carburant et en main-d'œuvre », protection des sols contre l'érosion.

 

 

L'agriculture... des décisions qui peuvent être complexes

 

Sur le plan de la gestion de l'activité agricole, il n'y a là rien que du normal : le compte n'est pas bon sur le plan économique ? On change. Idem pour l'itinéraire technique, par exemple si on est confronté à des mauvaises herbes devenues résistantes au glyphosate, ou si la pression parasitaire de la pyrale du maïs a considérablement baissé du fait de l'emploi généralisé des variétés Bt (mais gare au retour de bâton...). Dans un cas comme dans l'autre, mais pour des raisons inverses, on peut décider d'utiliser des variétés non transgéniques.

 

Le journaliste états-unien développe donc son propos : il se sèmera moins de maïs et de soja transgéniques et des sociétés semencières comme Beck's Hybrids et Stine Seed ont anticipé le mouvement en produisant davantage de semences non transgéniques.

 

 

Les chausse-trapes du journalisme approximatif

 

On n'échappe toutefois pas aux chausse-trapes :

 

« Si les varités transgéniques représentent encore environ 86 % des ventes de semences de maïs Beck's, le volume de semences conventionnelles vendues par l'entreprise a augmenté de 17 % par rapport à 2014. »

 

Les 86 %, c'est la fraction du total des ventes. Les 17 %, c'est par rapport à la seule fraction conventionnelle (14 % du total en 2016). En gros, le conventionnel a repris 2,4 % de parts de marché à l'aune des ventes de Beck's (qui ne sont probablement pas représentatives du marché global).

 

 

Conclusion : on est très loin du « Les OGM de Monsanto ne font plus recette » du Courrier international et de son chapô :

 

« ...nombre de cultivateurs n’ont plus les moyens d’acheter des semences génétiquement modifiées. »

 

 

Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir...

 

L'un a écrit – et l'autre a copié, dans ce cas, le téléphone arabe a fidèlement reproduit le propos :

 

« La vague de fusions en cours dans le secteur de l’agrochimie accompagne une mutation de l’agriculture américaine : la suprématie des semences génétiquement modifiées est menacée. »

 

C'est pour le moins une inférence très osée :

 

« Le ministère de l’Agriculture américain [US Department of Agriculture, USDA] estime que les variétés transgéniques représentent cette année 94 % des surfaces cultivées en soja et 92 % de celles cultivées en maïs. »

 

Cela ne dit certes rien sur l'année prochaine et les années suivantes, mais à près de 100 % des soles de soja et de maïs, les variétés GM ne sont pas prêtes d'être détrônées. Une « suprématie […] menacée » ? Il y a de la marge...

 

 

...et quand on ignore des données importantes

 

L'analyse de M. Jacob Bunge – essentiellement fondée sur les différentiels de prix entre les denrées et les semences et entre GM et non GM et sur des faits et déclarations anecdotiques – pêche aussi par une incroyable myopie.

 

Les premiers brevets commencent à expirer et de nouveaux acteurs proposant des variétés GM (avec des traits de la première génération, tombés dans le domaine public) sont susceptibles de prendre pied sur le marché avec des semences moins chères (voir aussi ici).

 

L'expiration des brevets signifie aussi, aux États-Unis d'Amérique, que les agriculteurs pourront produire leurs propres semences de soja GM (toujours des anciennes générations).

 

Pour l'agriculteur, enfin, l'équation doit aussi tenir compte de la génétique des variétés qu'il cultive. En toute hypothèse, la meilleure génétique se trouvera dans les variétés GM de dernière génération, et ce pendant encore longtemps. En d'autres termes, il pourra ne pas vouloir un trait GM mais quand même choisir une variété GM, plus coûteuse à l'achat de semences, pour sa génétique. Mais il est vrai que les prix bas des grains incitent aussi à extensifier... Mais extensifier, cela peut aussi vouloir dire ne pas lésiner sur la semence et la génétique, mais épargner sur d'autres intrants...

 

Les agriculteurs sont placés devant une équation difficile. Les chiffres fournis par Mme Jennie Schmidt et ses commentaires sont une bien meilleure base pour juger de la situation et de son évolution que des déclarations de deux ou trois agriculteurs.

 

L'agriculture, c'est compliqué pour les journalistes... même pour un journaliste agricole du Wall Street Journal... même quand on s'appelle Jacob Bunge.

 

Quant au Courrier International, le journaliste-traducteur-adaptateur a fait parler ses opinions .

 

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vigneron 03/10/2016 13:01

Peut-être qu'un jour certains beaux parleurs sortiront de la caricature et comprendront la fonction dérivée dite du coût marginal et saisiront qu'elle s'applique éminemment en agriculture, ce que font des paysans quand ils comparent le coût marginal de leurs quintaux de maïs GM supplémentaire quand, par exemple, le prix du maïs passe de 260 à 140 euros entre 2012 et 2014 et diminuent leur rendement optimum technique.