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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Virus Zika : le Monde encore une fois en transes

11 Septembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Activisme, #Zika

Virus Zika : le Monde encore une fois en transes

 

 

 

 

La lutte vectorielle, anti-moustiques tigres avec l'insecticide Naled... horreur !

 

Un essai de lutte vectorielle avec un moustique génétiquement modifié... damnation !

 

Le journalisme responsable ?...

 

 

 

 

Dans « Le Monde avec AFP : l'hystérie anti-pesticides a encore frappé », nous avons récemment décrypté une non-information – enfin au niveau où devraient se situer le Monde et l'AFP – et une manipulation : la destruction de 46 ruches en Caroline du Sud (États-Unis d'Amérique) du fait d'une série de couacs dans une pulvérisation aérienne d'un insecticide pour lutter contre le moustique-tigre (Aedes aegypti), vecteur du virus Zika (et d'autres maladies dont la dengue).

 

 

Que valent 46 ruches ?

 

Notons un commentaire apporté à cet article, signé « que penser » :

 

« Pour 3 ou 4 microcéphales c'est cher payer. »

 

Que penser, en effet ? Il y a là un intéressant sujet de philosophie journalistique qui devrait « interpeller », comme on dit, le médiateur, et surtout la direction du Monde : ce commentaire d'une bêtise crasse, ignoble, est-il venu à l'article un peu par hasard ? Ou est-ce la ligne éditoriale du Monde, en particulier de sa rubrique Planète, qui formate le lectorat et suscite ce genre de propos abject ?

 

Dans l'article précité, nous avions fait référence à « Puerto Rico Won’t Use Naled Against Zika » sur Caribbean Business du 22 juillet 2016. Celui-ci permet de citer des chiffres qui représentent une réalité de terrain et sont difficilement contestables : les services officiels ont enregistré cette semaine-là 1.145 nouveaux cas de Zika, dont 119 femmes enceintes. Au total, il y avait eu 5.582 cas déclarés, y compris 672 femmes enceintes, dont 80 ont donné naissance à des enfants en bonne santé (heureusement) ; 21 personnes ont été diagnostiquées avec un syndrome de Guillain-Barré, 65 ont été hospitalisées et une personne est décédée.

 

 

Soyons sérieux !

 

Source. C'était en février 2016, lors de l'hystérie collective sur la mise en cause d'un autre insecticide, le pyriproxifène. Le Monde avait alors produit un excellent article sous la signature de Paul Benkimoun et Claire Gatinois.

 

Comme le dit Mme Ana Ríus, secrétaire à la santé de Porto Rico :

 

« Ceci n'est pas un jeu... »

 

Voilà une réflexion largement oubliée en France métropolitaine – d'un incroyable nombrilisme car on ne s'intéresse que marginalement à la situation de l'outremer – et tout particulièrement au Monde.

 

Selon l'Institut Pasteur 70 à 80 % des cas sont asymptomatiques et échappent de ce fait aux relevés statistiques (mais les enfants à naître n'échappent pas aux séquelles). Un calcul rapide montre qu'en Guadeloupe et en Martinique, sans tenir compte du problème des sous-déclarations et des gens qui ne vont pas consulter, sachant qu'il n'y a pas de thérapie, un bon tiers de la population a été confronté au virus Zika.

 

Et le Monde produit un nouveau pamphlet obscurantiste le 5 septembre 2016 : « En Floride, des remèdes anti-Zika pires que le virus ? »

 

Le problème est finalement simple : en l'absence de vaccin et de thérapie, et face aux risques, prend-on les seules mesures de lutte possibles, à savoir la lutte anti-vectorielle ? Et lesquelles ?

 

Bien à l'abri dans sa bulle, la journaliste Stéphanie Le Bars – une spécialiste des questions de religions et de laïcité, ce qui lui donne toutes les compétences pour s'attaquer au Zika – nous délivre le message apocalyptique.

 

 

Florilège de la manipulation journalistique

 

 

Une introduction biaisée d'emblée

 

En guise d'apéritif (c'est nous qui graissons) :

 

« Pour se protéger des moustiques porteurs de Zika, les Etats-Unis n’hésitent pas employer les grands moyens : pulvérisations aériennes d’insecticide et projet de lâcher d’insectes génétiquement modifiés. Des méthodes qui inquiètent les habitants. »

 

« ...les grands moyens » ? Cela fait des décennies qu'on utilise l'avion et l'hélicoptère pour la lutte anti-moustiques, y compris en France. « ...les insectes génétiquement modifiés » ? C'est faux ; ce n'est pas encore fait.

 

« ...les habitants » ? Lesquels et combien ? Sur quelle base ? Que penser quand des protestataires refusent obstinément d'écouter les officiels des services de santé, les représentants dues CDC et les experts du Naled ?

 

 

 

Insecticide = danger... forcément

 

Suit une image avec pour sous-titre :

 

« Un insecticide controversé est pulvérisé dans certains quartiers de Miami, comme ici Miami Beach, le 19 août 2016. »

 

 

Quel insecticide ? La journaliste serait bien en peine de le préciser... Mais c'est, selon le sous-titre suivant :

 

« Un produit interdit en Europe ».

 

Arrivera-t-on un jour à faire comprendre aux journalistes quelles sont les conclusions susceptibles d'être tirées du fait qu'un produit n'est pas autorisé/homologué en Europe ? Que « ne pas être autorisé » ne signifie pas « être interdit » du fait d'un motif d'un problème de santé publique ou d'environnement ? On peut aussi penser qu'il y a des journalistes qui le savent mais ont décidé, sciemment, d'enfumer le lectorat.

 

Les autorités états-uniennes prennent des mesures de protection...

 

« Mais les moyens envisagés pour se protéger ou se débarrasser de l’Aedes aegypti, porteur du virus, ne sont pas du goût de tous... »

 

C'est sans nul doute vrai. Mais là encore qui sont-ils, combien sont-ils et quelles sont leurs motivations ? Pour le Monde, ce qui visiblement importe, c'est qu'il y ait des réfractaires. La minorité visible et audible doit prévaloir sur la majorité raisonnable (on pourra me reprocher ici un sophisme, mais c'est un raccourci pertinent).

 

Poursuivons :

 

« ...Des pulvérisations aériennes d’un insecticide puissant ont commencé début août sur certains quartiers. Interdit en Europe, le produit utilisé serait hautement toxique... »

 

Forcément « puissant » l'insecticide... d'ailleurs à quoi cela servirait-il d'utiliser un produit qui ne serait pas efficace ? Et, bien sûr, le conditionnel est de circonstance. L'implication est que les autorités (qui ont beau expliquer) sont prêtes à intoxiquer la population. On se demande où est ici l'irresponsabilité.

 

« ...En Caroline du Sud, des apiculteurs ont découvert, le 29 août, des millions d’abeilles mortes dans leurs exploitations... »

 

Nous en avons déjà parlé : 46 ruches... et pas « des apiculteurs », mais une seule entreprise.

 

Superbe ordre de priorité !

 

« ...Des scientifiques s’interrogent également sur ses effets sur l’homme. Les autorités sanitaires de Floride ont toutefois assuré que, diffusé "à petites doses", l’insecticide était sans danger. Et les pulvérisations continuent… »

 

Il eût été étonnant qu'il ne se soit pas trouvé « [d]es scientifiques » – lesquels et avec quels arguments et quels éléments de preuve ? – pour « s'interroge[r] ». Pas besoin de faits et de preuves, il suffit qu'ils « s’interrogent ». Et la sémantique de cet extrait est telle que la journaliste prend implicitement position contre les autorités sanitaires, dont les assurances sont présentées en mineure ; des assurances, du reste, qui ne sont nullement contredites par les autorités nationales, ou encore l'OMS.

 

 

L'orthographe est hésitante... ce sont des experts

 

 

Les moustiques Oxitec

 

Mais passons aux Îles Keys dont l'une devrait accueillir un essai de moustiques génétiquement modifiés pour produire une descendance qui n'arriverait pas à maturité, ce qui réduirait leur population.

 

« A l’extrême sud de l’Etat, [...] les craintes de certains habitants les ont conduits à se mobiliser. Une pétition a obtenu plus de 150 000 signatures. […] Là encore, les habitants s’inquiètent des effets sur l’homme et, refusant d’être considérés comme des "cobayes", dénoncent une "Jurassic science". »

 

Les craintes d'une minorité ont préséance sur l'intérêt général, pourvu qu'elles soient conformes au référentiel idéologique du Monde.

 

Remarque: le mâle n'est pas "stérile". Il porte un gène qui empêche la larve de se développer.

 

Il suffit cependant de trois clics pour trouver la pétition sur Change.org pour découvrir l'énormité de la manipulation. La pétition a en effet été lancée par une seule personne, que son texte est délirant, et que les signatures sont (en principe) mondiales. « Une pétition a obtenu plus de 150 000 signatures » ? Combien des Keys (quelque 80.000 habitants) et plus particulièrement de Key Haven ? Nous sommes là en présence d'un journalisme véritablement putassier.

 

 

L'illustration de la pétition sur Change.org

 

 

Cela frise l'escroquerie : la pétition date de 2012, d'une époque où on ne parlait pas encore de Zika et de ses ravages. D'une époque aussi où les connaissances sur la technique étaient bien moindres et où, notamment, on n'avait pas encore les résultats – concluants – d'un essai effectué au Brésil. Change.org, ce site de clictivisme, a beau camoufler certaines réalités (notamment en ne datant pas ses pages), elles finissent souvent par apparaître... sauf pour certains journalistes.

 

Des informations ont aussi été reprises du New York Times, en particulier la référence à la « Jurassic science ». C'est le propos d'un habitant, pas « les habitants »... Les informations qui ne servent pas la cause de la fabrique du doute, si ce n'est du mensonge, sont passées à la trappe.

 

Avec du lyrisme !

 

« La compagnie britannique Oxitec, prête à libérer ces fauves d’un nouveau genre... »

 

Le lien avec la « Jurassic science » est subtil. Mais le propos est immédiatement contredit sur le plan du calendrier parce que l'entreprise attendra les résultats d'un vote de paille qui aura lieu le 8 novembre 2016...

 

La désinformation se poursuit grâce à deux mots :

 

« Faute d’éléments probants sur de possibles risques pour l’homme, la Food and Drug Administration (FDA) a, elle, donné son accord à l’expérimentation début août. »

 

Non, ce n'est pas « faute d'éléments », mais après avoir examiné tous les éléments disponibles, ainsi que des milliers de commentaires (sans nul doute des copier-coller largement redondants) que la FDA a conclu à une absence d'impact significatif (le rapport complet est ici).

 

 

C'est pour quand le journalisme responsable ?

 

Nous critiquons ici un article du Monde, mais il est en bonne compagnie dans l'exploitation insensée des peurs et la création d'une « opinion publique » qui dit « non » à presque tout. En l'espèce à une matière active utilisée à grande échelle dans la lutte vectorielle depuis les années 1950 (ce refus est sans importance directe en France, le Naled n'étant pas inscrit sur les listes européennes de biocides) et à une technologie d'éradication de moustiques prometteuse.

 

Source : « Can GMO mosquitoes really help us stop Zika? A closer look ». Excellent article de vulgarisation.

 

Il y peut y avoir une ligne éditoriale, au Monde, tout comme au Guardian britannique par exemple. Mais il y a aussi le fond de commerce.

 

Offrir une tribune à un obscurantisme – outre que c'est souvent plus facile que d'expliquer les tenants et les aboutissants de la vraie réalité –, c'est un article. Et faire trembler dans les chaumières, c'est vendeur. Les manifestations, les tergiversations administratives et politiques, les dérapages, ce sont d'autres articles. Les conséquences néfastes de l'obscurantisme que l'on aura promu... ce seront d'autres articles encore...

 

L'art du « journalisme » à l'éthique chancelante, c'est aussi la création de controverses et leur gestion avisée : cela fait des piges et une présence médiatique.

 

Voici les propos de M. Ricky Arriola, Miami Beach Commissioner :

 

« J'ai un enfant qui n'est pas encore né dont je m'occupe, et je suis inquiet à propos du Zika. Pourrai-je me regarder dans le miroir si quelque chose arrivait à mon enfant ou à l'un de vos enfants ? La réponse est non. »

 

Qu'en pense Mme... en fait le nom n'a pas d'importance... ? Qu'en pense-t-on au Monde ?

 

 

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Bugul Noz 11/09/2016 15:22

Le Monde étant, comme le monde, plutôt gris que noir et blanc, je vous invite à prendre connaissance d'une tribune de votre journaliste préféré de votre journal préféré sur le thème des moustiques OGM contre la dengue (article de 2014, donc avant l'épidémie de zika) :

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2014/04/19/bresil-le-transmoustique_4404223_3244.html?xtmc=foucart_moustique&xtcr=2

Quelques extraits pour ceux qui n'y auraient pas accès :

"En réalité, les réticences des associations écologistes [à l'utilisation de moustiques OGM] sont incompréhensibles."

"Une technologie [toujours les moustiques OGM] qui permet de se passer de ces produits [les vilains insecticides] et qui, contrairement aux biotechnologies végétales, n'a pas comme corollaire la privatisation du vivant, devrait être applaudie par les défenseurs de l'environnement. Qu'elle ne le soit pas est un insondable mystère."

Charles 18/09/2016 23:05

Il joue les ingénues notre Foucart national, parce que cela n'a rien d'un mystère: la technologie en question porte les trois lettres sataniques, l'affaire est donc entendue.