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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Sur l'Obs : « Faut-il avoir peur des "nouveaux OGM" ? »

30 Septembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #OGM

Sur l'Obs : « Faut-il avoir peur des "nouveaux OGM" ? »

 

Glané en kiosque 9

 

 

Dans son numéro du 22 au 28 septembre 2016, l'Obs a publié une « enquête » sur cinq pages dont l'article principal s'intitule : « Faut-il avoir peur des "nouveaux OGM" » (sur la toile, le début est ici, l'article étant réservé aux abonnés).

 

Spotigy et Buri, les deux premiers veaux Holstein nés sans cornes, créés par édition génomique de leur ADN dans les laboratoires de Recombinetics.

 

 

Enfin un article qui ne cherche pas à faire peur...

 

Le chapô de la version papier :

 

« Du blé sans gluten, des vaches sans cornes, des cochons sans queue... Une poignée de start-up viennent de mettre au point de nouvelles techniques pour "éditer" l'ADN de plantes ou d'animaux. Voyage chez ces sorciers de l'agriculture. »

 

Le mot « sorciers » n'était peut-être pas le mieux choisi du fait de son ambivalence, mais on est assez vite rassuré : cet article s'inscrit résolument dans une vision optimiste de l'avenir, tout en posant, exercice imposé, la question épistémologique :

 

« Plantes et animaux ainsi "redésignés" constituent-ils l'horizon inéluctable d'une planète qui devra nourrir de façon durable 9 millions de Terriens en 2050, comme le plaide le chercheur-entrepreneur [André Choulika] dans son livre "Réécrire la vie" ? Ou bien illustrent-ils une dangereuse fuite en avant techno-scientiste de l'industrie agroalimentaire, comme le dénoncent les écologistes et les militants anti-OGM ? »

 

L'auteur, Mme Dominique Nora, est donc allée « à la rencontre des pratiquants de cette biotechnologie verte ». Visiter ces lieux où se construit une partie l'avenir, rapporter les propos d'entrepreneurs qui seront peut-être des Edison de la biologie, de l'agriculture et de l'alimentation (dans un monde à 9-10 milliards d'habitants), plutôt que des Chicken Little pisse-vinaigre, voilà une démarche que l'on ne voit pas souvent et qui apporte une vraie fraîcheur.

 

Dommage que l'article soit réservé aux abonnés sur la toile...

 

Aggravation Lawn Boy P Red (Bacculum x Manfred), un des premiers taureau sans cornes populaires figure au pedigree de nombreux taureaux (naturellement) sans cornes disponibles sur le marché.

Pour lire un peu sur la génétique animale

 

 

 

...mais un manque de contexte et de recul...

 

Il est bien difficile de tout caser dans trois pages... Mais l'article aurait gagné à décrire, ne serait-ce qu'a minima, les techniques en cause et de remettre certains projets à leur vraie place.

 

Pour les techniques – et les courageux – on peut s'en remettre aux fiches techniques du Haut Conseil des Biotechnologies (la contribution du CEES est ici, nous la référençons uniquement pour être complet). Science & Vie a consacré un dossier sur CRISPR-Cas9 dans son numéro de janvier 2016 (petit commentaire ici).

 

Depuis l'aube de l'humanité agricole, inconsciemment ou délibérément, nous sélectionnons et préservons des patrimoines génétiques intéressants, nous les transformons et, même, nous les créons. Les « nouveaux OGM » ne sont que les dernières productions d'une activité plurimillénaire. Ils sont créés avec des outils d'une très grande précision – incomparablement plus grande que celle des outils de l'amélioration des plantes classique. On peut se faire une idée de la brutalité et de l'imprécision des « bricoleurs de patrimoine génétique » avec l'excellent « Un blé bio génétiquement modifié, ça existe déjà ! » d'Agriculture et Environnement, une lecture incontournable. Pour les « bricoleurs d'ADN » de notre siècle – la formule est de Science & Vie – l'opération peut consister à remplacer, de manière ciblée, une seule base dans le patrimoine génétique d'une plante ou d'un animal.

 

Certes, tout n'est pas entièrement contrôlé ex ante. Comme pour l'amélioration des plantes « classique » (et la transgénèse produisant des OGM), les premières étapes sont suivies d'une sélection et, le cas échéant, de rétrocroisements (backcrossing). Et c'est somme toute comme dans la production en série : contrôles ex post et les pièces défectueuses finissent au rebut. Mais y a de quoi créer un fond de commerce pour les marchands de peur. L'effet est encore plus saisissant quand on aligne les mots savants à l'instar des injures du Capitaine Haddock.

 

S'agissant des projets des entrepreneurs, il faut aussi savoir raison garder. Les envolées lyriques des entrepreneurs ne sont pas encore les réalités de demain. La route est longue, et semée d'embûches, entre la paillasse du laboratoire et l'assiette du consommateur (ou l'usine de l'industriel). Il suffit aussi que de gros industriels de l'agroalimentaire, des chaînes de restaurant ou de grande distribution cèdent aux pressions des anti-OGM pour condamner un nouveau produit, même bénéfique pour la santé...

 

Parmi ces projets, il y a des applications des nouvelles technologies d'édition des gènes qui existent déjà – d'origine naturelle comme les bovins sans corne (tel l'Angus britannique) ou produites par l'inventivité humaine (tel le blé sans gluten développé par la voie transgénique par l'Institut d'Agriculture Durable de Cordoue, en Espagne, les pommes Arctic ne brunissant pas ou les pommes de terre Simplot ne produisant pas d'acrylamide – probablement cancérogène – à la cuisson).

 

Cela illustre le fait que ces techniques n'ont rien de spectaculaire quant à leurs résultats. Et qu'on se trouve dans un grand continuum.

 

Arctic Apple, une pomme "GM" produite par transgénèse, mais avec une séquence génétique fabriquée par l'homme (et non une séquence issue d'une autre espèce botanique) pour "réduire au silence" un gène.

 

 

...et l'incontournable et insupportable équilibre rédactionnel...

 

Un tel texte ne pouvait paraître sans donner la parole au « camp d'en face ». L'Obs interviewe donc sur une page M. Yves Bertheau, directeur de recherche à l’INRA, devenu soudainement célèbre par sa démission fracassante du Haut Conseil des Biotechnologies en février 2016.

 

Selon lui, « Les OGE seront dans nos assiettes sans qu'on le sache ! » Cette interview est reproduite in extenso sur la toile. Serait-ce un hasard ou le fruit d'une ligne éditoriale assumée ?

 

Il est particulièrement lassant de voir que les journaux lui permettent de répéter inlassablement la même histoire – une fable – sur sa démission (voir aussi ici ainsi que l'excellente analyse sur Écologie raisonnée). Depuis le temps, on sait qu'elle procède davantage d'une manœuvre politique que d'un désaccord sur le fond (nous en avons beaucoup parlé sur ce site).

 

M. Bertheau peut aussi prétendre inlassablement qu'un groupe de travail avait rédigé, et le Comité scientifique du HCB approuvé, une « note, de très mauvaise qualité ». Cédant à l'escalade d'engagement, il dit maintenant qu'il « ne pouvai[t] pas cautionner un travail dénué de fondement scientifique, essentiellement axé sur des considérations socio-économiques ». C'est, certes, une information. Mais c'est une information sur une opinion, pas sur des faits matériels.

 

Une note entérinée par un aréopage de trois douzaines de scientifiques de très haut niveau serait « de très mauvaise qualité », « dénué[e] de fondement scientifique » et « essentiellement axé[e] sur des considérations socio-économiques » ? Et lui seul aurait constaté ces lacunes ? Mais de qui se moque-t-on ?

 

 

Cette démission est devenue son argument d'autorité pour justifier une position éminemment socio-politique et non scientifique. Selon le chapô (dont l'auteur est sans nul doute la Rédaction) :

 

« les plantes génétiquement éditées doivent être considérées exactement comme des OGM ».

 

Voilà un résumé, fidèle au positionnement de l'interviewé, qui relève de la fatwa. À la question : « Il faudrait donc réguler les OGE comme des OGM ? » il répond :

 

« Oui, quelle que soit la technique employée, pour moi ce sont des OGM. A la fois parce que ce sont des manipulations in vitro des génomes, et parce que les techniques elles-mêmes induisent de nombreux effets non intentionnels difficiles à prédire, à détecter et à éliminer. »

 

Il est difficile de manifester de manière plus éclatante une posture idéologique ne reposant sur aucune considération scientifique. Remarquons simplement qu'il existe d'autres « manipulations in vitro », comme la mutagenèse sur cultures de cellules et certaines fusions de protoplastes, qui échappent à l'hystérie réglementaire anti-OGM européenne.

 

Difficile de manifester... ? Euh non ! À la question : « Comment expliquez-vous, alors, que les Etats-Unis ne régulent pas ces plantes OGE ? », il répond :

 

« Ils recherchent à tout prix un leadership économique. Les décideurs américains ont choisi, depuis Reagan, de privilégier les intérêts de leurs champions. »

 

Et une touche d'anti-américanisme... Et une grosse louche de démagogie...

 

« Ce sont des choix de société, qui doivent être débattus démocratiquement, sur la base d’études indépendantes. »

 

C'est toujours « démocratiquement »... mais sur la base d'une désinformation très largement diffusée et pour autant que le « débat » aboutisse au résultat souhaité par ceux qui le réclament... y compris après avoir démissionné du HCB, l'organe conçu pour servir de forum pour les débats.

 

Nous en resterons là, quoiqu'il y ait encore beaucoup à dire.

 

Un hommage à Norman Borlaug par les humoristes Penn & Teller

 

Alors, « [f]aut-il avoir peur des "nouveaux OGM" ? »

 

La réponse est : non !

 

Pas plus que des produits « classiques » du génie inventif humain, voire des produits de la nature.

 

Rappelons que des courgettes issues d'une mutation naturelle ou d'un croisement avec des coloquintes peuvent tuer. Qu'il y a eu des accidents avec des pommes de terre, notamment, 'Lenape' et 'Magnum Bonum', comme nous l'avons rapporté plusieurs fois sur ce site, par exemple ici (ce sont les exemples emblématiques des spécialistes de l'amélioration des plantes). Que des sites sérieux et responsables avertissent les consommateurs sur certains produits, par exemple les piments très brûlants.

 

Ce qui importe, au final, c'est la nature du nouveau produit, pas la méthode qui a servi à l'obtenir.

 

C'est la raison pour laquelle des scientifiques – des vrais, pas des idéologues ou des militants – préconisent d'éditer la législation européenne pour accommoder l'édition des gènes, à l'image de ce que fait le Canada pour les « végétaux à caractères nouveaux ».

 

 

 

L'altermondialisme ridicule

 

Il y a aussi une demi-page sur : « Agrochimie ou agroécologie », comme si – à condition qu'on puisse les définir avec précision – ces termes étaient antinomiques. L'auteur a déroulé un bréviaire altermondialiste déplorable.

 

Petit exemple :

 

« Les nouvelles techniques d'édition génomique ont sans doute le potentiel de faire progresser l'agriculture, comme la médecine. Mais elles ne sont pas la panacée. Comme pour chaque innovation, la question de fond est : qui finance leurs applications et dans quel but ? »

 

Cela mène inéluctablement au « risque » – ah, toujours le risque ! – du grand complot de la récupération par le grand capital,

 

« par un système agrocorporatiste qui place systématiquement le profit avant l'éthique ».

 

Et si ces gens commençaient à prendre la question par l'autre bout ? Qui, dans la filière agricole et alimentaire, achètera des produits proposés par un « système agrocorporatiste qui place systématiquement le profit avant l'éthique » et qui, implicitement, se moque des intérêts de ses clients agriculteurs et des consommateurs ?

 

Quand cessera-t-on, dans les milieux urbains (et bobos), de prendre les agriculteurs pour des demeurés ?

Alors, « [f]aut-il avoir peur des "nouveaux OGM" ? »

 

La réponse est : non !

 

Pas plus que des produits « classiques » du génie inventif humain, voire des produits de la nature.

 

Rappelons que des courgettes issues d'une mutation naturelle ou d'un croisement avec des coloquintes peuvent tuer. Qu'il y a eu des accidents avec des pommes de terre, notamment, 'Lenape' et 'Magnum Bonum', comme nous l'avons rapporté plusieurs fois sur ce site, par exemple ici (ce sont les exemples emblématiques des spécialistes de l'amélioration des plantes). Que des sites sérieux et responsables avertissent les consommateurs sur certains produits, par exemple les piments très brûlants.

 

Ce qui importe, au final, c'est la nature du nouveau produit, pas la méthode qui a servi à l'obtenir.

 

C'est la raison pour laquelle des scientifiques – des vrais, pas des idéologues ou des militants – préconisent d'éditer la législation européenne pour accommoder l'édition des gènes, à l'image de ce que fait le Canada pour les « végétaux à caractères nouveaux ».

 

 

L'altermondialisme ridicule

 

Il y a aussi une demi-page sur : « Agrochimie ou agroécologie », comme si – à condition qu'on puisse les définir avec précision – ces termes étaient antinomiques. L'auteur a déroulé un bréviaire altermondialiste déplorable.

 

Petit exemple :

 

« Les nouvelles techniques d'édition génomique ont sans doute le potentiel de faire progresser l'agriculture, comme la médecine. Mais elles ne sont pas la panacée. Comme pour chaque innovation, la question de fond est : qui finance leurs applications et dans quel but ? »

 

Cela mène inéluctablement au « risque » – ah, toujours le risque ! – du grand complot de la récupération par le grand capital,

 

« par un système agrocorporatiste qui place systématiquement le profit avant l'éthique ».

 

Et si ces gens commençaient à prendre la question par l'autre bout ? Qui, dans la filière agricole et alimentaire, achètera des produits proposés par un « système agrocorporatiste qui place systématiquement le profit avant l'éthique » et qui, implicitement, se moque des intérêts de ses clients agriculteurs et des consommateurs ?

 

Quand cessera-t-on, dans les milieux urbains (et bobos), de prendre les agriculteurs pour des demeurés ?

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Jean-Claude Bregliano 30/09/2016 11:24

Ce monsieur Yves Bertheau ne connaît vraiment pas grand chose à la génétique. Il ne sait manifestement pas que de "simples" croisements entre variétés (la première étape pour obtenir des nouvelles variétés dans les techniques d'amélioration des plantes les plus classiques) peuvent provoquer des perturbations du génome bien plus importantes (voire catastrophiques) que la transgenèse ou les nouvelles biotechnologies. C'est pourtant un phénomène connu depuis près de 50 ans !