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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Mortalité des abeilles sauvages et néonicotinoïdes : vite, instrumentalisons l'étude !

21 Août 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Néonicotinoïdes, #Article scientifique, #critique de l'information, #Activisme, #Abeilles

Mortalité des abeilles sauvages et néonicotinoïdes : vite, instrumentalisons l'étude !

 

 

 

 

La revue Nature a mis en ligne le 16 août 2016 un article sur l'impact (allégué) sur les populations d'hyménoptères sauvages de l'utilisation des néonicotinoïdes sur colza, ainsi qu'un commentaire de nature politique.

 

Notre analyse nous conduit à conclure que cet article – une analyse statistique complexe reposant sur des hypothèses et des simplifications sujettes à questionnement, et ne livrant pas de nombreuses données – ne démontre pas ce qui est affirmé ; on pourrait même le prendre pour une confirmation de la fragilité des accusations portées contre ces insecticides.

 

Selon le commentaire de Nature, « les preuves contre les néonicotinoïdes s'accumulent avant le réexamen par l'UE ». On est manifestement dans le registre du lobbying.

 

L'exploitation de l'article à des fins politiques a déjà commencé, en particulier – nul ne s'en étonnera – avec un article étonnant du Monde.

 

 

 

 

 

 

Faisons dans le complotisme : à quoi joue Nature ?

 

La revue Nature vient de publier « Impacts of neonicotinoid use on long-term population changes in wild bees in England » (impact de l'utilisation des néonicotinoïdes sur les modifications à long terme des populations d'abeilles sauvages en Angleterre) de Ben A. Woodcock, Nicholas J. B. Isaac, James M. Bullock, David B. Roy, David G. Garthwaite, Andrew Crowe et Richard F. Pywell. Ces auteurs sont du NERC Centre for Ecology and Hydrology, Wallingford, Royaume-Uni, et de FERA Science Ltd., Sand Hutton, Royaume-Uni.

 

Nota bene : nous utiliserons ici « abeilles » au sens large, incluant des espèces comme les bourdons et les osmies.

 

Le même jour, elle publie un commentaire – manifestement destiné à donné le « la » aux médias, et le « top départ » aux manœuvres politiques –, « Controversial insecticides linked to wild bee declines – Evidence against neonicotinoid chemicals mounts ahead of EU review » (des insecticides controversés liés au déclin d'abeilles sauvages – les preuves contre les néonicotinoïdes s'accumulent avant le réexamen par l'UE).

 

Le réexamen, c'est celui de l'interdiction, qui fut censée temporaire jusqu'à fin 2015, de l'utilisation de trois néonicotinoïdes – la clothianidine, l'imidaclopride et le thiaméthoxame – pour une série d'applications, notamment les traitements de semences, du sol et foliaires pour les plantes attractives pour les abeilles. Comme nous l'avons rapporté abondamment sur ce site, la décision a été fort controversée. Elle avait été prise le 24 mai 2013 par la Commission européenne (en l'absence de majorité qualifiée des États membres), et les restrictions devaient être « réexaminées au plus tard dans un délai de deux ans ». En clair, les experts ont été mis à contribution au début de 2016 (après l'expiration du délai...) ; ils devraient rendre leurs conclusions fin janvier 2017... après quoi s'engagera une longue, très longue période de tergiversations...

 

Tout complotiste qui a de l'expérience sait qu'il faut influencer un processus au bon moment : pas trop tard pour permettre aux instances de décision de tenir compte de vos « arguments », voire les forcer à le faire ; mais pas trop tôt pour ne pas leur laisser le temps de vérifier. L'article dont il s'agit a été reçu par Nature le 7 août 2015 et accepté quasiment un an après, le 5 juillet 2016 pour être publié le 16 août 2016...

 

L'article est certes d'une très grande complexité, écrit dans un langage qui ne brille pas par la clarté et est parsemé de coquilles, mais... Mais il nous semble que ce n'est pas la première fois que Nature publie un article ou un commentaire controversé à un moment « opportun ».

 

Dans ce cas précis, il y a aussi le commentaire, au titre explicite.

 

 

Faisons dans le commerce du doute, mais pour la bonne cause

 

Les auteurs ont étudié l'évolution des populations de 62 espèces d'hyménoptères sauvages sur une période de 18 ans (1994-2011), à cheval sur l'introduction des traitements des semences de colza aux néonicotinoïdes en 2002.

 

Entre 2000 et 2010, selon une autre étude, la surface semée en colza en Angleterre et au Pays de Galles a plus que doublé (de 293.378 hectares à 602.270 hectares) et les traitements de semences à l'imidaclopride sont passés de moins de 1 % à 75 % de la surface semée.

 

 

Source : Evidence for pollinator cost and farming benefits of neonicotinoid seed coatings on oilseed rape, G. E. Budge, D. Garthwaite, A. Crowe, N. D. Boatman, K. S. Delaplane, M. A. Brown, H. H. Thygesen & S. Pietravalle

 

 

Les auteurs de l'étude examinée ici se sont livrés à de véritables acrobaties intellectuelles et, notamment, statistiques.

 

Il convient dès lors de rappeler deux choses simples :

 

Premièrement, les sources d'incertitudes s'additionnent. Quand vous mesurez deux distances nominalement de 100 mètres chacune à 1 mètre près, votre résultat sera compris entre 198 et 202 mètres. Même principe pour les autres opérations ; la surface sera comprise entre 9.801 et 10.201 mètres carrés, soit ± 2% d'erreur. Plus vous chaînez les opérations, plus grande sera votre incertitude.

 

Ici, par exemple, il s'agit d'un enchaînement d'hypothèses et de la manipulation d'énormes bases de données qui ont dû être « épurées » avant de les soumettre à un traitement statistique. Les auteurs ont certainement pris le plus grand soin dans cette opération, et affirment que leurs procédures ont été robustes. Mais le doute demeure. La richesse en nectar des variétés de colza cultivées successivement dans le temps a-t-elle été vérifiée ? Est-il raisonnable d'attribuer à une surface limitée, correspondant en gros à une exploitation, ou encore la surface exploitée par une abeille, le taux d'adoption régional des néonicotinoïdes sur le colza ?

 

Deuxièmement, une corrélation ne signifie pas nécessairement une relation de cause à effet. « Correlation is not causation. »

 

 

Source

Source

Source

 

 

Dans le graphique précédent, la concordance des courbes des dépenses états-uniennes pour la recherche et certains suicides est purement fortuite : c'est une évidence pour tout le monde. Dans d'autres cas, il y a un lien, mais il est dû à une « variable de confusion ». Le graphique ci-dessous montre que le nombre de fautes d'orthographe faites par des écoliers diminue avec l'augmentation de la pointure des chaussures... les adeptes des pseudo-sciences seront prompts à conclure que le génie de l'orthographe réside dans les pieds... En fait, les connaissances en orthographe et la pointure augmentent avec l'âge.

 

 

Source

 

 

Pourquoi ce rappel ? Parce qu'il est si tentant de transformer en lien de cause à effet une corrélation – plus ou moins bonne – entre l'utilisation « des pesticides », ou de certains d'entre eux, et une évolution en matière de santé ou d'environnement.

 

Les populations d'abeilles déclinent alors que les traitements aux néonicotinoïdes augmentent ? Conceptuellement, la corrélation peut être fortuite. Et, à notre sens, l'article examiné ici ne permet pas d'exclure cette hypothèse.

 

On notera aussi que, selon un article de la BBC (qui a eu la bienséance d'utiliser un titre neutre, « Neonic pesticide link to long-term wild bee decline »), les auteurs ont reconnu que :

 

« ...leur étude trouve une association et ne prouve pas un lien de cause à effet entre l'utilisation de néonicotinoïdes et le déclin des populations d'abeilles. »

 

 

Qu'ont donc fait les auteurs de l'étude ?

 

Les données sur les abeilles

 

L'article est d'une lecture difficile. Un des auteurs de l'étude, M. Nicholas Isaac, vient à notre secours avec une petite explication sur le site du CEH.

 

La Bees, Wasps and Ants Recording Society (BWARS) collecte les observations sur les populations d'abeilles sauvages de centaines de naturalistes amateurs – amateurs mais compétents et bénéficiant d'un encadrement de qualité. Les auteurs ont utilisé 86.184 rapports de la BWARS couvrant 4.056 kilomètres carrés. Ils ont mis les données retenues en relation avec des carrés (cellules) de 5 kilomètres de côté, pour lesquels ils ont déterminé les surfaces en colza et estimé les doses appliquées de néonicotinoïdes, de manière à évaluer la « persistance » des abeilles, espèce par espèce, en fonction de la dose.

 

L'exercice a été mené pour 62 espèces d'hyménoptères sauvages. Elles ont été classées en deux groupes – 34 connues pour butiner sur le colza et 28 ne visitant pas le colza – sur la base d'observations faites pendant un total de 114 heures sur 30 fermes anglaises, y compris dans des régions de grande diversité faunistique. Les auteurs notent :

 

« En raison de différences dans les méthodes utilisées pour recueillir les données à partir desquelles elle a été compilée, cette liste est uniquement qualitative, et ne fait aucune évaluation de l'utilisation relative de la culture par les différentes espèces. »

 

Nous traduisons : c'est un peu selon la méthode du doigt mouillé. C'est un jugement qu'on peut considérer à l'emporte-pièce, mais il sert à illustrer l'exercice de haute voltige auquel les auteurs se sont livrés ; contraints et forcés, car c'est un ingrédient de la recette de telles études.

 

 

Présence/absence, et non abondance

 

Si nous avons bien compris, la « persistance » s'évalue par le fait que l'espèce en cause est présente ou absente à un moment donné dans un carré (« occupation »), sans prise en compte de la fréquence d'observation des individus, de l'« abondance ». Exprimé autrement : une présence/absence est mise en relation avec, d'une part, la surface en colza et, d'autre part, l'utilisation de néonicotinoïdes sur le colza.

 

Les auteurs notent aussi :

 

« Nous avons limité notre analyse à des cellules d'1 km2 avec des observations dans au moins deux des 18 années pour produire un ensemble de données final qui contient 31.818 observations pour 4.056 km2, qui ont été imbriqués dans 1.658 cellules de 25 km2»

 

 

Les données sur la culture du colza et l'emploi des néonicotinoïdes

 

Les données sur la culture du colza ont été tirées des statistiques du Department for Environment, Food and Rural Affairs (DEFRA), le ministère de l'agriculture. Les données sur l'utilisation des néonicotinoïdes ont été dérivées de la UK Pesticide Usage Survey, des statistiques bisannuelles établies par sondage de 1.200 fermes à l'échelle de huit grandes régions. L'exposition aux néonicotinoïdes dans une cellule de 25 kma été estimée comme le produit de la surface cultivée en colza et de la proportion de cette culture traitée aux néonicotinoïdes dans la région.

 

 

La mise en forme

 

Pour chaque espèce, les auteurs ont produit des diagrammes avec, en abscisse, les années et, en ordonnée, l'« occupation » (ligne rouge dans le graphique ci-dessous, la surface en rose indiquant l'intervalle de confiance à 95 %).

 

 

 

Dans le graphique ci-dessus, l'espèce est présente au départ dans environ 60 % des cellules. À la fin, on ne l'a plus trouvée que dans 35 % des sites. Partant de 2001, les auteurs ont construit une simulation de l'évolution qu'aurait eu l'espèce s'il n'y avait pas eu de néonicotinoïdes ou si ceux-ci étaient sans effets (ligne bleue et surface en bleu indiquant l'intervalle de confiance). Sauf erreur de notre part, ils ne précisent pas leur mode opératoire dans l'article.

 

Selon le graphique, l'espèce se serait retrouvée dans 45 % des sites. La différence (45 – 35 =) 10 points de pourcentage représente, pour simplifier, le déclin attribuable aux néonicotinoïdes.

 

On voit aisément le profit que l'on peut tirer des pourcentages. Par rapport à la fréquence d'origine (60 %), ces 10 points représentent 17 % ; par rapport à la baisse totale (60 – 35 =) 25, ce sont 40 %.

 

Dans un cas, c'est : la présence de l'espèce a décliné de 17 % à cause des néonicotinoïdes ; dans l'autre : 40 % du déclin est dû aux néonicotinoïdes. Jouez encore sur les mots... utilisez par exemple « extinction ». M. Isaac s'est essayé à un exercice de clarification avec au bout, on peut le craindre, encore davantage de confusion.

 

 

Qu'ont trouvé les auteurs ?

 

Pour l'ensemble des espèces

 

Les résultats ont été donnés sous forme visuelle dans les deux graphiques suivants, dont la lisibilité n'est pas la qualité première (cela rappelle une célèbre « étude » sur les rats...). Dommage : ce sont à notre sens, en partie, les données les plus crédibles.

 

 

Estimates of the net effect of neonicotinoid exposure on wild bee species that forage on oilseed rape.

Species population persistence trajectories are based on fitted values from individual species models (red line) and are compared with an idealized model in which no neonicotinoids were applied following their first widespread use in 2002 (blue line). Shaded areas show 95% credible intervals.

 

 

 

 

Estimates of the net effect of neonicotinoid exposure on wild bee species that do not forage on oilseed rape.

Species population persistence trajectories are based on fitted values from individual species models (red line) and are compared with an idealized model in which no neonicotinoids were applied following their first widespread use in 2002 (blue line). Shaded areas show 95% credible intervals.

 

 

Les butineuses et les non-butineuses

 

En nous faisant grâce des détails statistiques :

 

« En regroupant les abeilles selon qu'elles butinent ou non sur le colza (butineuses = 34 espèces ; non-butineuses = 28 espèces), nous avons trouvé des preuves substantielles pour les impacts négatifs des néonicotinoïdes sur les abeilles sauvages. La persistance était corrélée négativement avec l'exposition aux néonicotinoïdes tant pour les espèces butinant sur le colza (moyenne = -1,37 [...]) que pour les espèces ne butinant pas (moyenne = -0,46 [...][...]. La différence entre les tailles d'effet de ces deux groupes (0,91[...]) indique que l'effet négatif de l'exposition aux néonicotinoïdes sur la persistance est trois fois plus élevé pour les butineuses de colza que pour les espèces non butineuses. »

 

Ce n'est pas un modèle de clarté. M. Isaac écrit quant à lui (semble-t-il en se référant à un article de presse non identifié) :

 

« Le modèle estime l'occupation (la proportion de sites occupés) de chaque espèce dans chaque année, de sorte que le déclin de 13 % du titre (la moyenne des 62 espèces) était relativement facile à extraire. »

 

Si nous avons bien compris, ces 13 %, c'est la baisse totale entre 1994 et 2011, sur 18 années. Ce chiffre ne saurait être annuel car, en ce cas, les espèces auraient toutes disparu.

 

 

L'influence des néonicotinoïdes

 

L'article scientifique poursuit :

 

« Lorsque les occupations des espèces individuelles entre 1994 et 2010 ont été comparées aux occupations prévues dans le cadre de la modélisation qui exclut l'usage des néonicotinoïdes, il est clair que la perte détectée d'occupation des espèces était typiquement faible [...]. Par conséquent, alors que les traitements de semences aux néonicotinoïdes sur le colza sont corrélés avec une réduction de la persistance des populations pour certaines abeilles sauvages, cet effet n'a pas conduit à l'extinction de la population à l'échelle nationale. Nous estimons que la dose de néonicotinoïdes est à elle seule responsable d'une perte de plus de 20% des cellules de la grille pour Halictus tumulorumLasioglossum fulvicorneL. malachurumL. pauxillum et Osmia spinulosa depuis 2002 (> 15% pour 11 espèces,> 10% pour 24 espèces). »

 

Perte moyenne ? Sauf erreur de notre part, elle n'est pas dans l'article !

 

M. Isaac articule les chiffres de 7 % en moyenne pour l'ensemble des espèces et 10 % pour les espèces exposées.

 

 

Influence de la sole de colza et des traitements foliaires

 

Les auteurs ont trouvé par ailleurs que la persistance était corrélée positivement avec l'importance des cultures de colza dans le cas des butineuses (moyenne = 1,06), mais pas dans le cas des non-butineuses (moyenne = –0,09). Toutefois, l'effet positif de la culture ne compensait pas l'effet négatif des néonicotinoïdes.

 

Quant aux applications d'insecticides foliaires (non néonicotinoïdes), la corrélation est « légèrement » négative (moyenne = –0,017 pour les butineuses et –0,013 pour les non-butineuses).

 

 

Les limites de l'étude

 

Dans leur introduction, les auteurs notent que le déclin des hyménoptères sauvages est mondial et qu'il a été lié à la perte et la fragmentation des habitats, aux pathogènes, au changement climatique et aux insecticides.

 

Plus loin, tout en se livrant à des extrapolations hasardeuses, ils précisent que l'étude porte sur des corrélations :

 

« Alors qu'elle relève de la corrélation, l'identification des niveaux de persistance réduits suggère que les effets sublétaux signalés par des études précédentes 'changent l'échelle' pour provoquer des extinctions de populations sur des durées longues. Les espèces d'abeilles sauvages qui se nourrissent sur le colza étaient trois fois plus négativement affectées par l'exposition aux néonicotinoïdes que les non-butineuses. Cela appuie l'hypothèse selon laquelle l'application de ce pesticide sur le colza est un mécanisme principal [nous corrigeons une coquille] d'exposition pour les communautés d'abeilles sauvages. »

 

Non, leur étude ne permet aucune conclusion apocalyptique sur les extinctions.

 

Et la dernière phrase est une lapalissade, au moins dans les conditions de l'agriculture anglaise.

 

 

Que penser ?

 

Un objectif politique ?

 

Les auteurs écrivent dans le résumé :

 

« Les espèces butinant sur le colza profitent de la couverture de cette culture, mais étaient en moyenne trois fois plus négativement affectées par l'exposition aux néonicotinoïdes que les non-butineuses. Nos résultats suggèrent que les effets sub-létaux des néonicotinoïdes pourraient augmenter jusqu'à provoquer des pertes de la biodiversité des abeilles. Des restrictions sur l'utilisation des néonicotinoïdes peuvent réduire le déclin des populations. »

 

Dans le texte :

 

« Ces résultats fournissent une importante contribution au socle de preuves sur lesquelles s'appuie le moratoire actuel sur l'utilisation de cet insecticide dans l'Union européenne. »

 

Ce sont là, en grande partie, des affirmations très osées, et nous pensons qu'elles ne sont pas étayées par l'étude. « ...nos résultats suggèrent... », c'est la manière typique d'instrumentaliser à des fins politiques des résultats de recherche, certes intéressants dans le cas présent, mais au final peu convaincants.

 

Que disent du reste les auteurs ?

 

« Lorsque les occupations des espèces individuelles entre 1994 et 2010 ont été comparées aux occupations prévues dans le cadre de la modélisation qui exclut l'usage des néonicotinoïdes, il est clair que la perte détectée d'occupation des espèces était typiquement faible [...].

 

 

Des contorsions qui interrogent

 

Les auteurs trouvent aussi une corrélation négative entre néonicotinoïdes sur colza et espèces ne butinant pas sur le colza. C'est a priori surprenant. Fidèles à ce qui relève à notre sens de l'opinion préconçue et du parti pris, ils s'empressent d'expliquer :

 

« Une interprétation est que les espèces 'non butineuses' ont été exposées à des néonicotinoïdes exprimés dans des plantes non cultivées qui poussent dans des sols contaminés par des néonicotinoïdes. Ces mécanismes indirects d'exposition sont de plus en plus identifiés comme un problème potentiel dans les systèmes agricoles arables pour les abeilles sauvages et peuvent présenter un risque pour les espèces qui sont actives en dehors de la période de floraison du colza. Une explication alternative, mais pas mutuellement exclusive, est que certaines de ces espèces peuvent aussi butiner sur le colza à un niveau suffisamment élevé pour subir des réductions dans la persistance des populations, mais suffisamment faible pour avoir échappé à l'identification en tant butineuses de colza. »

 

L'« explication » se poursuit longuement. À aucun moment n'est envisagée l'hypothèse que le problème pourrait résider dans la modélisation d'une situation sans néonicotinoïdes après 2002, ou dans l'intervention d'autres facteurs hâtivement confondus avec l'influence axiomatique des néonicotinoïdes. Quant à l'hypothèse d'un butinage suffisamment fort pour produire une baisse des populations et suffisamment faible pour échapper aux observateurs...

 

 

Manque de recul et parti pris

 

Pour étayer l'affirmation d'un recul des populations d'abeilles sauvages, l'article se réfère notamment à un chercheur que nous considérons comme discrédité, M. Dave Goulson, et son Decline and Conservation of Bumble Bees. Le résumé de cet article s'ouvre par : « Le déclin des espèces de bourdons au cours des 60 dernières années est bien documenté en Europe […]. » Les graphiques de l'article en discussion ici ne montrent pas de réduction de leur présence, mais plutôt une augmentation jusqu'à l'arrivée des néonicotinoïdes, et une stabilité après.

 

L'affirmation de M. Goulson et ce que montrent les graphiques se situent certes sur des plans très différents, mais on peut penser que des chercheurs cherchant à établir des faits plutôt que de confirmer une hypothèse se seraient posé des questions sur l'état des connaissances, et aussi sur leurs hypothèses de travail.

 

 

Le verre à moitié plein...

 

Il serait présomptueux de discuter des chiffres d'une étude aussi complexe – qui, de surcroît n'a pas livré tous les résultats intéressants et utiles – dans le cadre de ce billet.

 

On peut toutefois remarquer que les baisses annoncées ne confortent pas les discours catastrophistes ambiants, ni sur le déclin des populations en général, ni sur les effets des néonicotinoïdes. Ces effets, de toute manière, sont évalués dans cet article par des simulations et font l'objet d'inférences au moyen de corrélations.

 

Les graphiques, aussi peu lisibles soient-ils, montrent une situation contrastée.

 

Sur les 34 espèces classées comme butineuses sur le colza, deux montrent une tendance à la hausse, malgré les néonicotinoïdes ; plus d'une dizaine sont stables. En comptant large, une demi-douzaine seulement d'espèces présentent en 2011 une disjonction entre les intervalles de confiance des « occupations » réelles et des occupations simulées.

 

Est-il raisonnable de supposer que les néonicotinoïdes ont un effet à ce point différent selon les espèces ? N'est-il pas raisonnable de supposer que si les néonicotinoïdes étaient des produits aussi nocifs que cela est clamé – notamment par cette association française d'apiculture si prompte à les « charger » pour toutes les mortalités d'abeilles –, il faudrait constater une forte rupture de pente des courbes après 2002 ?

 

Si l'on prenait le ton péremptoire si cher au monde de la contestation qui chérit les pseudo-sciences, on pourrait conclure – péremptoirement il va de soi – que cet article démontre l'innocence des néonicotinoïdes ; ou l'innocuité dans les conditions dans lesquelles ils sont (ont été... moratoire oblige...) utilisés. L'objectivité requiert de constater que si cet article enrichit notre corpus de connaissances, il ne démontre pas grand chose, ni dans un sens, ni dans l'autre.

 

 

L'exploitation politique... le Monde... hélas...

 

C'est la revue Nature qui a manifestement ouvert le bal avec « Controversial insecticides linked to wild bee declines – Evidence against neonicotinoid chemicals mounts ahead of EU review » (des insecticides controversés liés au déclin d'abeilles sauvages – les preuves contre les néonicotinoïdes s'accumulent avant le réexamen par l'UE). Oui il y a un lien... chronologique. Plus que cela ? Peut-être, peut-être pas, l'article scientifique ne permet pas de conclusion claire contrairement à ce qui est prétendu.

 

En France, c'est évidemment le Monde qui s'est précipité avec « Les pesticides triplent la mortalité des abeilles sauvages ». C'est bien connu : c'est le commentaire initial qui imprime le ton.

 

Mais ce titre choc est faux, ne serait-ce que parce qu'il incrimine les pesticides en général (mais un matière de désinformation, il n'y a pas de limites, n'est-ce pas?...).

 

Ce triplement allégué semble venir d'une affirmation des auteurs que l'on trouve reflétée comme suit par Reuters :

 

« Les résultats […] ont trouvé que les abeilles butinant sur du colza traité étaient trois plus susceptibles de voir leur population décliner que les abeilles butinant sur d'autres plantes cultivées ou sauvages. »

 

Dans le billet de M. Nicholas Isaac précité (dans lequel il tente de préciser les choses mais ajoute en fait à la confusion), c'est :

 

« Notre résultat principal est que la persistance des populations d'abeilles décline avec l'utilisation accrues de néonicotinoïdes, et que la corrélation est trois fois plus négative pour les espèces connues pour butiner sur le colza que pour celles qui ne le font pas. »

 

L'article du Monde vient aussi avec une ouverture tonitruante :

 

« Les insecticides de la famille des néonicotinoïdes, les plus efficaces jamais synthétisés, tuent massivement abeilles et bourdons. Il n’y a plus désormais que les firmes agrochimiques pour le nier. Ou du moins pour sous-évaluer le rôle de ces pesticides dans le déclin catastrophique des colonies d’insectes butineurs. Ces sociétés préfèrent le réduire à un facteur pathogène parmi d’autres : virus, monocultures réduisant et fragmentant leurs habitats, champignons, invasion de frelons, réchauffement climatique… ».

 

Nous n'irons pas plus loin dans cette... chose... Il suffit de constater que les causes de déclin autres que les néonicotinoïdes sont également avancés par le monde de la recherche, y compris par les auteurs de l'article examiné ici (dans l'introduction), et même par ceux qui ont un agenda politique comme le décrié Dave Goulson.

 

Tout comme par un des auteurs de l'étude. Citons, à titre d'exemple, la Tribune (avec AFP) et son « Pesticides : les néonicotinoïdes multiplient par trois le déclin des pollinisateurs sauvages » :

 

« L'auteur principal de l'étude, Ben Woodcock, insiste toutefois sur l'aspect multi-factoriel du déclin des pollinisateurs : si l'utilisation des néonicotinoides est "un facteur majeur" de ce déclin, le scientifique rappelle qu'il est aussi dû à la perte d'habitat, à des agents pathogènes, au changement climatique et à d'autres insecticides. »

 

Mais ce n'est pas conforme à la ligne éditoriale du Monde...

 

 

Le mot de la fin est à un des auteurs

 

Il y a manifestement eu des hésitations dans la communication. Mais c'est la BBC qui nous fournit, nous semble-t-il, le compte rendu le plus équilibré et, surtout le plus réaliste. Elle donne la parole à M. Woodcock :

 

« "Quand vous cultivez du colza, vous ne pouvez pas le faire sans pesticides, il y a là une réalité sous-jacente", a déclaré le Dr Woodcock.

 

"Si vous dites tout simplement 'n'utilisez plus les néonicotinoïdes', la probabilité est qu'un autre pesticide sera utilisé à la place ; cela aura des répercussions sur le ruissellement vers les cours d'eau et sur d'autres espèces que vous pouvez contrôler."

 

"Il faut prendre une perspective très holistique ; vous ne pouvez pas simplement dire qu'aussi longtemps que nous pouvons sauver les abeilles tout le reste peut aller au diable, ce n'est pas là où vous voulez être.»

 

Pour le Monde, il fallait vite donner le ton.

Pour le Monde, il fallait vite donner le ton.

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Alain Coetmeur 02/09/2016 17:07

cet article qui note que les abeilles chinoise se portent bien est peut être intéressante
http://www.asianscientist.com/2016/09/in-the-lab/china-bee-colony-losses/

je ne peux pas juger.
c'est peut être une porte ouverte sur de nouvelles idées