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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Des pois chiches Bt en Inde : désinfo chez Swissinfo

12 Août 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #OGM, #Inde

Des pois chiches Bt en Inde : désinfo chez Swissinfo

 

 

Agricultrice indienne et sa récolte

 

 

Un article insidieusement anti-OGM en anglais est « traduit » (lire : résumé) de manière à le rendre encore plus technophobe.

 

 

 

 

Swissinfo.ch (SWI), anciennement Radio Suisse Internationale, est une plate-forme en dix langues qui traite de l’actualité suisse sous forme d’articles écrits, de photos et de fichiers audio et vidéo (Wikipedia dixit).

 

Le 26 juillet 2016, il publie « Swiss aid money used for GMO research in India » sous la plume de M Anand Chandrasekhar, un collaborateur de Swissinfo. Ce texte est « traduit » en quatre autres langues, c'est-à-dire résumé, avec perte d'informations importantes. En français cela devient : « Comment la coopération suisse finance la recherche sur les OGM en Inde ».

 

La chapô :

 

« En dépit d'une interdiction de cultiver des organismes génétiquement modifiés dans l'agriculture suisse, l'argent des contribuables est utilisé pour développer des cultures transgéniques en Inde. Une société privée liée à Monsanto a même reçu une licence pour certains résultats de cette recherche. »

 

 

Pas fous, les Suisses...

 

Il existe un programme de recherche et développement conjointement financé et dirigé par les gouvernements de l'Inde et de la Suisse, la Collaboration Indo-Suisse en Biotechnologie (ISCB). Côté suisse, l'administration de tutelle est la Direction du Développement et de la Coopération (DDC), et le maître d'œuvre l'École polytechnique fédérale de Lausanne.

 

Soyons pragmatiques et (de manière un peu excessive) cyniques : la collaboration permet aussi à la Suisse de repérer les meilleurs éléments indiens et de nouer des relations intellectuelles susceptibles de se traduire par d'intéressantes relations commerciales. En France, la politique officielle consiste plutôt à exporter les meilleurs éléments vers des cieux plus cléments pour la recherche-développement, et à dissuader les talents de l'étranger de se former en France.

 

Oh, encore un mot de dépit : l'EPFL, c'est personnifié jusqu'à la fin de l'année par M. Patrick Aebischer, une célébrité, pas seulement en Suisse. Connaissez-vous des dirigeants de grandes écoles françaises ? L'EPFL, c'est aussi Solar Impulse et ses retombées technologiques et industrielles...

 

 

 

...et très pragmatiques

 

Dans le cadre de ce programme, des recherches sont entreprises pour conférer le caractère Bt au pois chiche et l'armer ainsi contre Helicoverpa armigera, un lépidoptère s'attaquant à plusieurs espèces cultivées (dont le cotonnier) et connu comme pod borer et, en France, héliothis.

 

Le papillon                                                                                    Chenille dans une gousse

 

Ces foreurs de gousse causent des dégâts importants aux cultures. En Inde – et l'article de Swissinfo le signale dans sa version anglaise, mais pas dans les autres langues – les pertes de récolte sont estimées à une moyenne de quelque 20 %.

 

Faisons une petite pause éducative : trouver une solution à ce fléau représente, dans les conditions de l'agriculture indienne qui subit les pertes, un gain de rendement moyen de 25 % (les pourcentages en dedans et en dehors...). C'est pour l'agriculteur, un quart de plus pour un investissement en temps, en efforts et en argent quasiment identique. Et c'est le consommateur qui en bénéficie aussi au bout du compte, y compris par des pois chiches sains, notamment indemnes des mycotoxines qui s'installent dans le grain quand celui-ci a été foré.

 

Chenille sur tomate                                           Chenille pénétrant dans une capsue de cotonnier

 

 

Le truc journalistique minable de la « découverte »

 

Un pois chiche résistant à héliothis est donc un objectif important pour un programme d'aide au développement. Et ce, d'autant plus que les fondamentaux sont là : le transgène Bt est déjà utilisé sur le cotonnier pour lutter contre la même espèce.

 

Les « traductions » laissent supposer que Swissinfo a découvert un pot aux roses :

 

« Cependant, swissinfo.ch a découvert que le moratoire suisse sur les OGM n’empêche pas la Suisse d’exporter cette technologie dans d'autres pays. Sous forme de fonds de développement, l'argent des contribuables suisses est actuellement utilisé pour financer la recherche de cultures transgéniques en Inde. »

 

Ha ! Ha ! Ha ! Il suffisait de consulter le site de la Collaboration :

 

« L’objectif principal ISCB est de contribuer à la sécurité alimentaire dans le contexte indien au travers d’approches innovantes en sciences de la vie et en biotechnologie, afin de soutenir une agriculture durable qui puisse s’adapter au climat.

 

Pour répondre aux besoins et demandes des petits agriculteurs et agriculteurs marginaux des produits et procédés biotechnologiques innovants sont élaborés et validés. Les partenaires publics et privés encouragent leur adoption.

 

Dans la Phase IV (2013-2016) des réseaux de recherche sont financés pour travailler sur la résistance aux ravageurs, l'amélioration du rendement et la résistance climatique du manioc, de l’éleusine et du pois d'Angole ainsi que sur l'utilisation d'engrais biologiques. »

 

Des pois chiches Bt en Inde : désinfo chez Swissinfo

Précisons aussi : le moratoire qui vient d'être prolongé jusqu'en 2021 par un gouvernement qui ne tient pas à brusquer une opinion publique rétive, ne s'applique pas à la recherche et aux essais en plein champ ; le gouvernement a aussi lancé le ballon d'essai de zones dans lesquelles des OGM pourraient être cultivées à l'issue du moratoire.

 

 

Et voilà Mondiablo...

 

L'auteur de l'article original ne succombe pas à cette fanfaronnade. Il note cependant que la réponse au problème :

 

« ...implique l'utilisation de la même technologie de génie génétique que celle que la firme américaine Monsanto a utilisée pour créer son cotonnier Bt génétiquement modifié controversé, mais qui est un succès commercial. Les premiers résultats de laboratoire montrent que ces pois chiches transgéniques offrent une protection presque complète contre la chenille foreuse de gousses mais ont un rendement bien moindre. »

 

Pourquoi « controversé » ? Va-t-on continuer à colporter encore longtemps ce genre de cliché alors que le cotonnier Bt est « un succès commercial », cultivé sur près de 95 % de la sole, en 2014, par 7,7 millions d'agriculteurs indiens ?

 

Quant au rendement moindre, ce n'est pas une situation a priori anormale. Les travaux de laboratoire, d'introduction d'un transgène, ne se font pas forcément sur la variété la plus performante.

 

Source

 

 

Coucou, revoilà Mondiablo !

 

Une fois la transgénèse réalisée, il faut produire des variétés adaptées aux différentes conditions agroclimatiques de culture, puis produire et diffuser les semences. Les laboratoires ne sont pas équipés pour ce genre d'activités. C'est à ce stade que doivent intervenir les « semenciers ».

 

Et c'est là qu'intervient à nouveau Monsanto dans le récit. De la version française, qui suit de près le texte anglais :

 

« La société de semences indienne Mahyco, qui a des liens étroits avec la firme américaine Monsanto, a également obtenu une licence pour la recherche sur le développement des pois chiches transgéniques financée par la Suisse. Selon Corporate WatchMonsanto détient 26% de Mahyco. L’entreprise américaine spécialisée dans les biotechnologies agricoles a également créé Mahyco Monsanto Biotech, une coentreprise (joint-venture) qui fournit les licences de la technologie du coton transgénique Bt aux entreprises indiennes. »

 

La deuxième partie du texte est très discutable. Mahyco est un producteur de variétés et de semences, et la technologie Bt d'origine n'a pas été brevetée en Inde de sorte qu'il n'est pas exact de parler de « licences ».

 

Quant à la première partie, elle suggère une sorte d'arrangement indécent entre le programme de recherche et Mahyco.

 

Nous avons titillé l'auteur de l'article original sur ce point, et il a produit une réponse qui corrigerait la mauvaise impression laissée par le texte initial si elle y avait été incorporée : le programme collaboratif a fait une offre publique de « licences » (nous mettons des guillemets car nous n'avons pas vérifié s'il y a un brevet) et, parmi 12 entreprises semencières, seul Mahyco a répondu...

 

 

 

Mahico/Monsanto prend des risques entrepreneuriaux... et se fait montrer du doigt...

 

Qu'en conclure ?

 

Introduire une nouvelle technologie dans le monde agricole (ailleurs aussi) est un défi important. Et puisqu'il s'agit d'OGM, c'est évidemment sans compter la procédure administrative d'autorisation parsemée d'embûches et de chausse-trapes – on peut compter sur Greenpeace, Vandana Shiva, etc. pour priver le plus longtemps possible les agriculteurs et les consommateurs indiens d'un réel progrès. Seul Mahyco a donc répondu à l'appel et accepté d'investir dans le développement.

 

Il va de soi, cependant, que les autres semenciers ne manqueront pas de sauter dans le train du progrès génétique, économique, sanitaire et écologique si d'aventure Mahyco réussissait à surmonter tous les obstacles. Ainsi va la vie des affaires.

 

En attendant – et malheureusement pour encore longtemps – le diable c'est...

 

 

Ah, l'éthique en toc !

 

Il est d'ailleurs peint sur la muraille, avec un effet de manche sur le contribuable suisse plutôt lamentable :

 

« Est-il éthique que la Suisse exporte la technologie des cultures d'OGM à un pays en développement sous couvert de l'aide au développement? Est-il acceptable qu’une société multinationale aussi controversée que Monsanto bénéficie de ce transfert de technologie financé par le contribuable suisse? »

 

Voilà une rhétorique de bas étage. La Suisse n'a rien exporté du tout : elle a contribué à un projet de développement ayant fait l'objet de décisions concertées avec les autorités indiennes et consistant à étendre au pois chiche une technologie déjà largement éprouvée. Ce n'est pas « sous couvert de... » mais « pour le développement ».

 

Nous répondrons encore une fois : la perspective d'éviter 20 % de pertes de rendement est une extraordinaire contribution au développement.

 

 

Exporter nos phobies...

 

Et est-il éthique que la Suisse du militantisme anti-OGM exporte ses phobies ?

 

Les « ONG » voient évidemment la démarche de la Collaboration Indo-Suisse en Biotechnologie d'un très mauvais œil :

 

« "Si la Suisse utilise l'argent public pour financer le développement des aliments génétiquement modifiés, ce n'est pas cohérent avec sa politique nationale. De plus, il n’existe aucune preuve que les semences génétiquement modifiées sont une solution valable pour lutter contre la faim et la malnutrition", explique Tina Goethe, de l’ONG suisse Pain pour le prochain.

 

Rhétorique doublement lamentable.

 

Mais que faut-il attendre de ces entités ? Elles sont incapables de se remettre en cause et font dans l'escalade d'engagement. L'anti-OGMisme est bon pour leur fond de commerce, qui dépend de la générosité des donateurs en majorité sceptiques sur les OGM pour cause de désinformation à haute dose. Et, comme elles dépendent aussi dans une assez large mesure des fonds publics, elles ont... un gros conflit d'intérêts : ce qui va à la Collaboration ne tombe pas dans leur escarcelle. Quant à l'exigence de preuves, ces entités mènent une politique qui empêche précisément de faire la preuve dans le domaine de l'alimentation ;une preuve qui n'est plus à faire pour le cotonnier Bt en Inde, ou les maïs GM en Afrique du Sud.

 

Au Département Fédéral des Affaires Étrangères, on ne s'en laisse pas conter. Le porte-parole :

 

« Les recherches portant sur les cultures transgéniques ne sont pas incluses dans le moratoire sur les OGM en Suisse. »

 

Quel contraste avec la France, dont la recherche publique est absente du secteur du développement et qui ne finance plus, grâce à des idéologues déconnectés des réalités, des projets de développement impliquant le génie génétique ; résultat : pour le développement de son secteur variétal et semencier, l'Afrique francophone qui fut notre chasse gardée se tourne vers les États-Unis d'Amérique (et bientôt le Brésil).

 

 

...et nos fantasmes

 

La traduction se termine par l'inévitable promotion de l'agriculture idéologique :

 

« Certaines ONG suisses comme Swissaid proposent des alternatives aux OGM par le transfert de savoir-faire. "Nous avons eu de bons résultats avec nos projets d'agriculture biologique en Inde. Ils sont mieux adaptés au pays et plus résistants au changement climatique", explique Caroline Morel, directrice de l’ONG Swissaid. »

 

Où sont les résultats ?

 

Il est bien sûr trop compliqué pour Swissaid – qui émarge aussi au budget de la Direction du Développement et de la Coopération – d'admettre, d'une part, que l'un n'empêche pas l'autre, d'autre part, qu'on a forcément de bons résultats quand on applique des mesures simples à un système agricole à la ramasse et, au surplus, que les résultats seraient encore meilleurs si l'on surmontait les blocages idéologiques.

 

 

Et le gouvernement indien dans tout ça ?

 

Les traductions pour les Helvètes et d'autres lecteurs s'arrêtent là : le mot de la fin, c'est « agriculture biologique ».

 

Mais l'article en anglais continue sur le « scénario indien ». Nous trouverons notre mot de la fin dans cette partie très confuse :

 

« Il est clair que les Suisses canalisent des fonds vers ce qui est perçu comme des "secteurs de croissance" par le gouvernement indien et le monde de la science. »

 

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