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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

C'est prouvé par M. Gilles-Éric Séralini : on peut boire du glyphosate, moyennant... !

4 Août 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Gilles-Éric Séralini, #Article scientifique

C'est prouvé par M. Gilles-Éric Séralini : on peut boire du glyphosate, moyennant... !

 

 

 

Source. Description : « Médicament homéopathique traditionnellement utilisé comme traitement adjuvant pour faciliter la digestion. »

 

 

Une équipe du Pr Gilles-Éric Séralini a publié un article montrant l'efficacité détoxifiante d'un remède homéopathique dans le cas d'une prise massive de Roundup GT Plus pendant huit jours. Ce faisant, elle a aussi démontré la relative innocuité de cette formulation de glyphosate. Le tout dans un article avec une fort curieuse déclaration d'absence de conflits d'intérêts.

 

 

Dans une revue de médecine « alternative »

 

Un ami nous a mis sur la piste du très confidentiel « Dig1 protects against locomotor and biochemical dysfunctions provoked by Roundup » (Dig1 protège des dysfonctionnements locomoteurs et biochimiques provoqués par le Roundup). Pensez donc ! Toujours pas d'annonce sur le site du CRIIGEN à l'heure où nous écrivons...

 

C'est un article publié par Steeve Gress, Claire Laurant, Nicolas Defarge, Carine Travert et Gilles-Éric Séralini. Les auteurs se déclarent affiliés à l'Université de Caen-Normandie, à l'Institut de Biologie [Fondamentale et Appliquée] (IBFA) et au Pôle Risques, Qualité, Environnement Durable, à l'exception de Mme Claire Laurant (Sevene Pharma). Pas de CRIIGEN à l'horizon... jusqu'aux remerciements.

 

C'est publié sur BMC Complementary and Alternative Medicine, un journal du groupe BioMedCentral (Springer) en open source, et avec comité de lecture, qui publie des « articles sur des interventions et des ressources qui complémentent ou remplacent les thérapies conventionnelles. » La publication en open source n'étant pas sans frais, les auteurs sont priés de débourser 1745 euros pour un article.

 

C'est une revue de médecine « alternative », aux frontières de la rationalité sinon au-delà ? C'est tout à fait approprié.

 

 

Démontrer l'efficacité d'un remède homéopathique... et l'absence d'effets secondaires

 

 

Les auteurs ont testé l'effet protecteur de Dig1, dont nous savons par des articles antérieurs qu'il s'agit de Digeodren, de Sevene Pharma, un médicament (nous nous abstiendrons de mettre des guillemets) homéopathique composé d'un macérat de trois plantes (épine-vinette, grande bardane et pissenlit) porté à la quatrième ou cinquième dilution. Le mot Digeodren apparaît aussi dans l'article examiné ici, mais pas souvent ; bien malin le lecteur non averti au préalable qui fait le lien entre l'abréviation, ou le nom, et un produit de Sevene Pharma. Mais l'essentiel n'est pas là.

 

 

Un protocole d'essai plus ample que pour la fameuse « étude » sur le glyphosate et le maïs NK 603

 

Les auteurs ont travaillé sur quatre groupes de 40 mâles adultes Sprague-Dawley :

 

 

 

 

Le premier groupe, C, est le témoin. Le deuxième, R, a été abreuvé de Roundup GT Plus du 60e au 68e jour de vie. Le troisième, D, a reçu du Digeodren du 53e jour au 68e jour. Le quatrième, D + R, a reçu du Digeodren sur toute la durée et du Roundup dans la deuxième moitié de l'essai.

 

Le nombre de rats par groupe est donc quatre fois supérieur à celui de la fameuse « étude » qui a valu une célébrité mondiale à ses auteurs.

 

Les analyses ont toutefois été effectuées sur un nombre limité de rats par groupe : au maximum 24 dans le cas de l'activité locomotrice, ce qui est tout de même un peu curieux puisqu'il s'était simplement agi, dans ce cas, d'installer des instruments de mesure automatiques dans les cages...

 

Nous pensons par ailleurs qu'il aurait été utile d'avoir un groupe recevant le Digeodren et le Roundup à partir du 60e jour, éliminant l'effet (supposé) protecteur de la première semaine de prise du médicament. L'expérience aurait aussi pu être poursuivie au-delà du 60e jour pour vérifier les modalités du retour à la normale... mais il s'agissait de « démontrer » l'efficacité d'un remède homéopathique...

 

 

Du Roundup à la demi-dose d'application dans l'eau de boisson

 

Oublions la dose de Digeodren ; c'est une quantité dont la signification est inintelligible.

 

Pour le Roundup, les auteurs indiquent, d'une part, qu'il a été délivré dans l'eau de boisson à une dilution de 0,5 % (soit la moitié de la dilution recommandée pour l'épandage ou le quart s'il s'agit de traiter une flore difficile) et, d'autre part, que cela correspond à une quantité approximative de 135 mg/kg poids corporel/jour. Ce n'est pas précisé, mais nous admettrons qu'il ne s'agit pas de glyphosate, mais de Roundup GT Plus – 607 g/L de glyphosate (sel d'isopropylamine) correspondant à 450 g/L de glyphosate acide.

 

Ces chiffres ne sont guère parlants. Voici des repères :

 

  • Rapportés à un homme de 60 kg – standard en toxicologie – ces 135 mg/kg p.c./j correspondent à 8.100 mg ou 8,1 grammes de Roundup, soit une demi-cuillerée à soupe.

     

  • Ces 8,1 grammes de Roundup correspondent à 3,65 grammes de glyphosate acide.

 

  • La dose journalière admissible (DJA) est de 0,3 mg/kg p.c./jour, soit, pour l'homme de 60 kg, 18 mg. La dose apportée aux rats, rapportée à l'homme, représente donc près de 200 fois la DJA.

 

  • La limite maximale de résidus (LMR) est, par exemple dans le cas du blé et du pois, de 10 mg/kg. Pour absorber les 3,65 grammes de glyphosate acide, notre homme devrait consommer, journellement, 365 kilos de blé (autant de pain, sinon plus) avec des résidus au taquet de la LMR.

 

La dose journalière n'y est pas encore !

 

Il n'y a là rien d'anormal : pour tester l'efficacité d'un médicament qui protège d'une toxicité, autant utiliser une forte dose de toxique. Mais cela a des implications intéressantes dans le contexte des polémiques actuelles.

 

 

Quod erat demonstrandum...

 

Les auteurs sont allés à la pêche aux alphas (voir les article de M. Philippe Stoop sur Forumphyto). Ils trouvent en résumé que, sur un total de 29 paramètres mesurés, 8 ont été significativement affectés par l'absorption de Roundup en l'espace de 8 jours (le résumé ajoute « seulement » pour ajouter à l'anxiogénèse). Sur ces 8 paramètres, 5 ont été entièrement restaurés par la prise en préventif et curatif de Digeodren, un a été presque rétabli et deux n'ont pas été restaurés.

 

Les auteurs concluent donc que le Digeodren, « sans aucun effet secondaire dans ces conditions, présentait de fortes propriétés préventives et thérapeutiques in vivo après une intoxication de courte durée par le pesticide largement utilisé Roundup»

 

 

 Activité locomotrice des rats. Pour C, R, D et D + R, voir ci-dessus. À gauche (a) : activité totale ; au centre (b) : activité horizontale ; © activité verticale.

Les activités ont été mesurées sur une période de 30 minutes par des cellules photo-électriques à infra-rouges dans un actimètre. La figure représente les moyennes (barres horizontales) (et paraît-il les écarts-types) et les activités individuelles (ronds, carrés...). Seils de signification : p < 0.05 (*), p < 0.01 (**) et p < 0.001 (***)

 

 

L'activité locomotrice est un moyen utile d'évaluer l'effet global d'un toxique. Si l'on comprend bien cette activité a été mesurée une fois, pendant 30 minutes à la fin de l'essai («  by the end of the treatment »). La figure ci-dessus résume les observations.

 

 

Notre conclusion iconoclaste

 

La conclusion générale est peut-être la suivante (à condition de prendre l'article au sérieux) : si vous voulez vous amuser à prendre une cuiller de Roundup GT Plus (la dose de concentré qui doit permettre de désherber quelque chose comme un are), prenez du Digeodren...

 

Mais, franchement, il y a mieux à faire avec le Roundup : désherber !

 

 

Post Scriptum

 

Le financement a été assuré par Sevene Pharma, avec l'Université de Caen, Alibio Institute, et les Fondations Ekibio et Denis Guichard. Le CRIIGEN a appuyé les travaux (« supported the work », à vous d'interpréter...).

 

« Les auteurs déclarent qu'ils n'ont aucun conflit d'intérêts. Le développement de Dig1 [Digeodren] par Sevene Pharma a été réalisée de manière totalement indépendante de son évaluation. Les scientifiques de l'Université de Caen-Normandie en charge de l'évaluation de l'effet xénobiotique de R [Roundup] et les effets des extraits de plantes déclarent n'avoir aucun intérêt financier ou autre dans le développement commercial de ce produit. »

 

Ah ! Nous ne sommes pas les seuls à nous être étonnés lors de l'épisode précédent des « études » sur des cellules mises à baigner dans des boîtes de Petri.

 

Mais plutôt que de labourer à nouveau la « part d'ombre » (avec droits de réponse), les « liaisons dangereuses » ou la frontière entre intox et détox (droit de réponse ici), il nous paraît plus utile de voir comment font les autres. Le hasard de nos pérégrinations nous a fait rencontrer dans l'article d'hier « Unintended Compositional Changes in Genetically Modified (GM) Crops: 20 Years of Research » de Rod A. Herman, Dow AgroSciences, et William D. Price, retraité de la U.S. Food and Drug Administration.

 

Voici leur déclaration :

 

« Les auteurs déclarent le(s) conflit(s) d'intérêts financiers suivant(s) : RH est employé par Dow AgroSciences qui produit et vend des semences de PGM. WP est un retraité de la US FDA et ses vues ne représentent pas nécessairement celles del'agence. »

 

 

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Maeelk 05/08/2016 13:08

"Les analyses ont toutefois été effectuées sur un nombre limité de rats par groupe : au maximum 24 dans le cas de l'activité locomotrice, ce qui est tout de même un peu curieux puisqu'il s'était simplement agi, dans ce cas, d'installer des instruments de mesure automatiques dans les cages."

Pourquoi est-ce que le terme de cherry picking me vient à l'esprit sans que je puisse rien y faire ?