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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Variétés rendues résistantes à un herbicide... parlementaires rendus sensibles à la bêtise

29 Juin 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #amélioration des plantes, #Politique, #Activisme

Variétés rendues résistantes à un herbicide... parlementaires rendus sensibles à la bêtise

 

Première partie : le contexte et l'année 2015

 

 

Un peu de sciences et de techniques

 

Des herbicides agissant sur le métabolisme

 

Parmi les herbicides, certains agissent en bloquant une voie métabolique par désactivation d'un enzyme. Le fameux glyphosate, par exemple, empêche les cellules de produire une série d'acides aminés (les aromatiques), donc leurs protéines. Privée d'éléments indispensables, la plante meurt.

 

 

Il y a différents mécanismes d'action. Le glyphosate se lie à l’enzyme énolpyruvylshikimate-3-phosphate synthase (EPSPS) sur son site de fixation du substrat. D'autres herbicides se fixent ailleurs sur l'enzyme mais provoquent un changement de conformation qui déforme le site de fixation, le rendant non fonctionnel.

 

Figure 1 : Cas d'une réaction enzymatique classique sans présence d'inhibiteurs

 

 

Figure 2 : Cas d'une réaction enzymatique bloquée par un inhibiteur de l'enzyme

 

 

Figure 3 : Cas de la mutation du site de fixation de l'inhibiteur de l'enzyme

 

 

Source : Arvalis

 

 

Petite modification, grands effets

 

Dans une protéine, une différence d'un seul acide aminé peut avoir des conséquences importantes dans le repliement de la molécule et donc sa configuration spatiale, et donc sa performance dans le cas d'un enzyme. Un exemple souvent cité dans les cours de génétique est celui de l'anémie falciforme ou drépanocytose : les globules rouges prennent une forme de faucille quand un acide glutamique en position 68 est remplacé par une valine dans la chaîne bêta de l'hémoglobine.

 

 

 

Ce remplacement est dû à une différence dans le codon correspondant. GAG est remplacé par GUG, (une adénine par un uracile) et c'est l'anémie falciforme. Dans ce document, on trouve des exemples de substitutions qui confèrent une résistance au glyphosate.

 

Revenons aux plantes et aux herbicides : selon la forme de l'enzyme cible, la plante est soit sensible, soit résistante à l'herbicide. La résistance est avantageuse quand il s'agit de la plante cultivée, désavantageuse quand il s'agit d'une mauvaise herbe (ou « adventice » en langage distingué et politiquement correct).

 

 

Les mutations

 

Une plante sensible peut devenir résistante grâce à une mutation, un changement soudain de l'information génétique dû à une erreur de transcription de l'ADN. L'inverse est aussi possible, mais guère remarqué car, en cas de pulvérisation de l'herbicide, l'erreur est fatale pour la plante.

 

Soulignons que la mutation n'est pas provoquée par l'herbicide, comme on peut souvent le lire. Celui-ci ne fait que révéler, « sélectionner » les plantes mutantes, résistantes, en éliminant les autres.

 

 

Variétés rendues résistantes à un herbicide... parlementaires rendus sensibles à la bêtise

La mutation peut devenir un problème quand une mauvaise herbe devient résistante, et cela peut être intéressant quand c'est la plante cultivée.

 

Les mutations se produisent naturellement ; elles peuvent aussi être provoquées grâce à des agents mutagènes (des substances chimiques ou des radiations). Dans ce cas, elles sont aléatoires. Avec certaines méthodes modernes d'édition des gènes (new plant breeding techniques) on peut diriger la mutation, notamment remplacer un acide aminé précis par un autre dans un enzyme.

 

Le résultat, pour une mutation du même type, est strictement le même quelle que soit son origine. Il y a du reste un passage progressif de l'un à l'autre. On peut repérer un tournesol qui a résisté à un traitement herbicide dans un champ de blé : il s'agit à l'évidence d'une mutation naturelle. Le repérage d'une mutation suivi de la multiplication des plantes concernées est une activité immémoriale, remontant aux tout débuts de l'agriculture. On peut aussi, au laboratoire, soumettre des cultures de cellules à un milieu contenant la matière active de l'herbicide et sélectionner les cellules survivantes : il s'agit encore de mutations naturelles, spontanées. Ajoutez un agent mutagène, et vous ne saurez jamais avec certitude si la mutation que vous avez sélectionnée est spontanée ou a été induite par l'agent...

 

L'existence, au sein d'une espèce cultivée, de variétés sensibles et de variétés résistantes à un herbicide n'est pas nouvelle. C'est le cas du blé par rapport au chlortoluron (dans ce cas, la résistance est due à une détoxication). Notons que l'usage a quasiment imposé « tolérance » pour désigner la résistance à un herbicide dans le cas d'une plante cultivée ; ce n'est pas très heureux, mais c'est ainsi.

 

Mais l'arrivée de variétés de colza et de tournesol « tolérantes à des herbicides » (VTH) ou « rendues tolérantes à des herbicides » (VrTH) a créé des polémiques : la mouvance alter et anti s'y oppose.

 

http://www.romon.ch/PDF/Desherbage_Tournesol_soja_CETIOM.pdfhttp://www.romon.ch/PDF/Desherbage_Tournesol_soja_CETIOM.pdf

http://www.romon.ch/PDF/Desherbage_Tournesol_soja_CETIOM.pdf

Un peu de rationalité

 

Pourtant, toutes les plantes sont résistantes à au moins un herbicide ! C'est le principe même des herbicides « sélectifs » utilisés en post-levée sur une culture implantée. Les amateurs de gazons impeccables exempts de pissenlits (au grand dam des abeilles...) utilisent de tels herbicides.

 

Les VTH et VrTH ne font que transformer un herbicide qui était précédemment fatal à leur espèce en herbicides sélectifs. Le couple formé d'une VTH ou VrTH et de l'herbicide correspondant offre donc aux agriculteurs une nouvelle solution de désherbage et, plus généralement un nouvel itinéraire technique possible.

 

Ces solutions et ces itinéraires ne sont évidemment pas sans problèmes ni risques... mais ceux-ci ne sont pas non plus sans solutions. Nous disposons aujourd’hui de connaissances, d’outils de veille (moléculaire par exemple) et d’expériences qui permettent d’intégrer au mieux ces nouveaux outils dans le paysage agricole.

 

En parcourant la toile, on peut trouver des documents forts intéressants (exemple) sur le sujet, qu'ils soient produits par les « semenciers » et « agrochimistes », par les organisations de producteurs ou les organismes de vulgarisation.

 

En fait, il y a même mieux : la profession a mis en place un plan d'accompagnement, avec une charte.

 

Mais ce n'est évidemment pas assez bon pour une opposition de nature idéologique et économique (tout ce qui pénalise l'agriculture « productiviste » diminue l'écart économique avec l'agriculture « paysanne » et « biologique »).

 

Variétés rendues résistantes à un herbicide... parlementaires rendus sensibles à la bêtise

Mais non, ils ne font pas de lobbying

 

Le projet de loi « pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » a constitué un point d'entrée pour une nouvelle restriction ou interdiction. Il a évidemment fallu faire preuve de réalisme, ne pas voir trop grand. Le Collectif Semons la Biodiversité a donc produit des propositions d'amendement à l'intention de parlementaires amis et alliés pour la première lecture au Sénat (M. Joël Labbé a admis l'influence du collectif) et la deuxième lecture à l'Assemblée nationale :

 

« L’utilisation, la culture et la commercialisation de semences de colza et de tournesol tolérantes aux herbicides issues de mutagenèse sont suspendues sur l’ensemble du territoire national. »

 

Mais ce n'était pas du lobbying. C'est bien connu, seuls les gens d'en face, les méchants, font du lobbying.

 

Variétés rendues résistantes à un herbicide... parlementaires rendus sensibles à la bêtise

 

 

Il s'agit en fait, comme le montre cet exemple, d'un lobbying avec des arguments au mieux déloyaux.

 

Retenons aussi, incidemment, ce morceau de bravoure :

 

« Il existe deux types de dissémination de résistance à un herbicide. La première consiste à disséminer simplement le gène mis dans une culture VrTH. La seconde consiste à créer une pression de sélection favorable à l'apparition d'un gène de résistance par l'usage intensif de cet herbicide. La culture de variétés VrTH rend ces deux types de dissémination matériellement possible ! C'est aussi ce qui s'est passé avec l'amarante aux États-Unis d'Amérique qui est devenue tolérante au glyphosate et rend des dizaines de milliers d'hectares impropres à la culture sauf à utiliser des herbicides plus toxiques … Comment chiffrer une telle nuisance ? »

 

Ce consortium milite aussi pour l'interdiction du glyphosate... sans nul doute pour le remplacer par des herbicides plus toxiques...

 

 

Et au Parlement...

 

Assemblée nationale, première lecture, mars 2015

 

La mouvance alter et anti engage la rapporteur du texte. – Le texte précité a été mis en ligne, semble-t-il, le 7 mars 2016. Un texte similaire a été mis en ligne le 2 février 2016 en vue des travaux de la Commission du développement durable ; et, antérieurement, le 16 janvier 2016 en vue des travaux en séance plénière du Sénat (ce dernier texte est daté en bas de page du 5 janvier 2016.

 

Revenons à 2015.

 

Le 11 mars 2015, Mme Geneviève Gaillard a déposé une proposition d'amendement (No 492) qui correspond au texte du Collectif, y compris pour les éléments essentiels de l'argumentation. On ne saurait voir là une simple coïncidence.

 

Et, surtout, l'identité de l'auteure n'est pas anodine : il s'agit de la rapporteure du texte !

 

Mme Gaillard disposait à l'évidence de toutes ses prérogatives de parlementaire. Mais était-ce conforme à l'esprit de la démocratie de s'investir, en tant que rapporteur, en faveur d'un intérêt catégoriel – sur le sujet des VrTH et bien d'autres ? Nous pensons qu'il s'agit là d'un sérieux accroc à la déontologie.

 

 

Les Verts ont une proposition encore plus radicale. – Les députés Verts avaient déposé le lendemain une proposition différente (No 1049) :

 

« I. – La mise en culture de plantes génétiquement modifiées pour délivrer un ou des insecticides ou résister à un ou des herbicides est interdite sur le territoire national.

 

II. – Le respect de l’interdiction de mise en culture prévue au I est contrôlé par les agents mentionnés à l’article L. 250-2 du code rural et de la pêche maritime. Ces agents disposent des pouvoirs prévus aux articles L. 250-5 et L. 250-6 du même code.

 

En cas de non-respect de cette interdiction, l’autorité administrative peut ordonner la destruction totale ou partielle des cultures. »

 

Ce texte couvrait-il aussi les VrTH, que la mouvance alter et anti considère comme des OGM ? Il est difficile de le savoir. Toujours est-il que c'est un copier-coller de la loi No 2014-567 du 2 juin 2014 relative à l'interdiction de la mise en culture des variétés de maïs génétiquement modifié.

 

L'exposé des motifs sommaire mérite examen :

 

« En France, la transition de notre modèle agricole vers l’agro-écologie ouvre des perspectives historiques pour réorienter notre modèle agricole vers une agronomie du vingt et unième siècle. Cette transformation s’inscrit résolument dans le cadre de la souveraineté alimentaire, de pratiques agricoles nouvelles productives et respectueuses de l’environnement et des dynamiques humaines territoriales. La perspective de voir autoriser le recours à des modes de production potentiellement dévastateurs pour la biodiversité et les sols s’inscrivant dans une logique agro-industrielle peu pourvoyeuse d’emplois et peu valorisante pour les savoir-faire agricoles serait contradictoire.

 

En effet, lorsque l’on observe des systèmes agricoles basés sur des manipulations génétiques de semences, les effets sont souvent désastreux. Les manipulations telles que le clonage des plants de vignes par exemple peut conduire à la propagation très rapide de maladies, comme la Xylella Fastidiosa, aujourd’hui menaçant tout le secteur agricole français. Arriver en Corse par l’Italie, elle a déjà détruit des dizaines de milliers d’hectares d’oliveraies.

 

Un règlement de l’Union européenne est en cours d’adoption pour autoriser les OGM à la carte d’un Etat à un autre. Par cet amendement, nous souhaitons réaffirmer le choix de la France de s’opposer à tout OGM sur notre territoire. »

 

Il y a les effets oratoires... et il y a l'ignorance du fait que la vigne fait l'objet de clonages depuis des millénaires...

 

 

L'Assemblée rejette. – Les deux propositions sont rejetées le 19 mars 2015.

 

Les explications de Mme Gaillard valent le détour :

 

« Vous connaissez la problématique. Le colza est une brassicacée, dont les pollens sont extrêmement légers et se répandent beaucoup. Les plantes de cette famille s’hybrident très facilement, ce qui multiplie les risques de contamination par le pollen.

 

Les conséquences sont particulièrement graves sur les parcelles en agriculture conventionnelle. Ces plantes ne disent pas leur nom mais ce sont en fait des OGM. Il faut multiplier les doses d’herbicides pour se débarrasser des adventices parce que, qu’il s’agisse de cultures céréalières ou d’autres, elles deviennent elles aussi de plus en plus résistantes. C’est donc un cercle vicieux, la culture de telles semences oblige à utiliser de plus en plus de produits phytosanitaires.

 

En plus, les graines ne germent pas toutes en même temps. Il y en a qui germeront cette année, d’autres l’année prochaine et d’autres encore dans deux ans. Cela favorise encore plus la dissémination de ces gènes, et on utilise donc au fur et à mesure de plus en plus de phytosanitaires.

 

Tous les agriculteurs sont concernés, y compris les céréaliers, puisqu’ils doivent utiliser de plus en plus de phytosanitaires, y compris les agriculteurs traditionnels, et, dans ces conditions, il ne peut y avoir véritablement de culture biologique puisque des contaminations sont possibles. »

 

De la réponse de M. Antoine Herth :

 

« Le cœur de votre argumentation, c’est de dire que la résistance de certaines cultures à des herbicides est un scandale. Pourtant, toutes les grandes cultures sont résistantes à des herbicides – certes, pas aux mêmes, parce que les herbicides ont été spécifiquement choisis pour être sélectifs et n’attaquer que la mauvaise herbe ou la plante qui n’est pas désirable sur le champ, ou bien parce que la plante a été sélectionnée de diverses façons pour présenter une sélectivité vis-à-vis de l’herbicide. C’est vraiment le b.a.-ba de la production agricole aujourd’hui ! »

 

 

Sénat, première lecture, travaux en commission, juillet 2015

 

 

Les propositions sont consignées dans un document unique.

 

La proposition (No COM-181) – le texte du lobby Semons la biodiversité – est introduite le 6 juillet 2015 au Sénat par Mme Evelyne Didier et les membres du Groupe communiste républicain et citoyen, avec un exposé des motifs très sommaire.

 

M. Joël Labbé, Mme Marie-Christine Blandin, M.Ronan Dantec et les membres du Groupe écologiste proposent quant à eux, le 3 juillet 2015, une interdiction (No COM-353) :

 

« L’utilisation, la culture et la commercialisation de semences de colza et de tournesols tolérantes aux herbicides issues de mutagénèse sont interdites sur l’ensemble du territoire national à compter du 1er janvier 2016. »

 

L'exposé des motifs ? Vous l'aurez deviné...

 

Les propositions sont rejetées.

 

Qu'en a dit le rapporteur, M. Jérôme Bignon ?

 

« Les amendements nos COM-181 rectifié et COM-353, quasiment identiques, visent, pour l'un à suspendre, pour l'autre à interdire à compter de 2016, l'utilisation, la culture et la commercialisation de semences de colza et de tournesol tolérantes aux herbicides issues de mutagenèse. J'y suis défavorable, d'abord parce qu'on attend un rapport de l'Anses et qu'il est impossible de prendre position sur un sujet aussi complexe sans expertise scientifique, ensuite parce qu'ils posent un problème de conformité au droit européen. »

 

 

(À suivre)

 

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