Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Parlement européen : les œillets GM de l'Apocalypse

20 Juin 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #OGM, #Politique, #Union européenne

Parlement européen : les œillets GM de l'Apocalypse

 

Identité de la variété inconnue

 

 

Nous poursuivons notre série sur les décisions que le Parlement européen a prises lors de sa session du mardi 8 juin 2016. Dans l'épisode précédent, nous avons vu sa résolution concernant un maïs GM.

 

Le Parlement a également adopté une résolution « sur le projet de décision d'exécution de la Commission concernant la mise sur le marché d'un œillet génétiquement modifié (Dianthus caryophyllus L., lignée SHD-27531-4) (D044927/02) ».

 

Cet œillet porte des gènes de pétunia et de pensée qui lui confèrent une couleur bleu-violet, ainsi qu'un gène de tolérance aux herbicides de la famille des sulfonylurées, issu du tabac, qui avait été utilisé comme marqueur.

 

In fine, la conclusion est la même que pour le maïs : la Commission est priée de retirer son projet de décision. Mais la motivation est plus élaborée. Le Parlement, par 430 voix contre 188 et 33 abstentions :

 

« est d'avis que le projet de décision d'exécution de la Commission ne satisfait pas aux objectifs de protection de la santé et de l'environnement prévus par la directive 2001/18/CE, et qu'il va donc au-delà des pouvoirs d'exécution prévus par ladite directive ».

 

Un œillet susceptible de présenter un danger pour l'environnement ? Quand on connaît la biologie de l'œillet des fleuristes et son mode de culture (et qu'en outre, la demande d'autorisation déposée par le japonais Suntory ne concerne que la mise sur le marché par suite d'importation) ? Diantre !

 

Un danger pour la santé ? Quand on sait qu'il sera vendu – si jamais... – pour le plaisir des yeux ? Fichtre !

 

Cette résolution a incidemment l'avantage de nous présenter ce qu'il faut bien appeler un manquement des États membres à leur devoir : lorsqu'il a fallu donner un avis sur ce qui n'est, après tout, qu'une plante ornementale dont on importera(it) des bouquets, 4 États membres étaient absents et 6 (46,26 % de la population) se sont abstenus ; 7 (7,84 % de la population) ont voté contre et 11 (36,29 % de la population) pour.

 

Insistons : il s'agissait de prendre une décision somme toute triviale et plus du tiers des gouvernements (dont la mission est de... gouverner, donc décider) des États membres représentant plus de la moitié de la population européenne ont décidé... de ne pas décider.

 

 

Un « effet papillon » génétique

 

 

« Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » Telle est la formulation exacte d'Edward Lorenz, lors d'une conférence scientifique en 1972, pour illustrer le phénomène fondamental de sensibilité aux conditions initiales de la théorie du chaos.

 

Pour le Parlement européen, dans le cas de l'œillet GM, c'est une quasi-certitude. Quoique... les auteurs de la résolution n'ont pas pu occulter tout ce qui ne leur convenait pas dans le rapport de l'EFSA, qu'il a aussi fallu citer en référence. Donc :

 

« M. considérant qu'en cas de dissémination dans l'environnement par l'intermédiaire de graines viables, de pollen ou de plants racinés, le Groupe GMO estime que l'œillet SHD-27 531-4 ne ferait preuve d'aucune aptitude améliorée, sauf pour ce qui est de l'exposition à des herbicides sulfonylurées ».

 

Cela vient après de longs développements, derrière un autre considérant dont on peut estimer qu'il interrompt le raisonnement – et dissimule la conclusion. Du grand art...

 

Les auteurs de la résolution se sont aussi livrés à une paraphrase sélective : dans son rapport, l'EFSA qualifie la dissémination dans l'environnement de « très improbable ». Évidemment, « aucune aptitude améliorée » ne signifie pas « impossibilité »... il y a donc moyen de suggérer des catastrophes sur pas moins de sept considérants...

 

L'œillet « appartient à l'espèce Dianthus caryophyllus du genre Dianthus, dont la culture est largement répandue » ; suit une petite péroraison de botanique et de phytogéographie. En subliminal : il pourrait y avoir quelques malencontreux échanges de pollen, au sud de la Russie, en Auvergne, etc., bouleversant les écosystèmes européens. Les initiateurs de la résolution ont passé sous silence le fait que l'œillet a une production de pollen négligeable, ainsi que l'a dit l'EFSA dans son rapport. Mais qu'importe, car la résolution se poursuit ainsi :

 

« K. considérant que dans la nature, la pollinisation croisée de Dianthus spp. est le fait d'insectes pollinisateurs, notamment de Lepidoptera, qui sont dotés d'un proboscis suffisamment long pour atteindre les nectaires à la base de la fleur; que le Groupe GMO est d'avis que le risque de contamination d'espèces sauvages de Dianthus dans la nature par le pollen de l'œillet génétiquement modifié SHD-27 531-4 par l'intermédiaire de Lepidoptera ne peut être éliminé ».

 

 

C'est très subtil : il s'agit de la pollinisation croisée des espèces du genre Dianthus dans la nature – lire essentiellement : des espèces sauvages. Car, outre sa production négligeable de pollen, l'œillet des fleuristes présente de nombreux pétales qui obstruent le passage vers les nectaires et, par voie de conséquence, empêche les papillons d'accéder au maigre pollen. Et qu'a dit le groupe GMO de l'EFSA ?

 

« Le groupe OGM de l'EFSA est d'avis que la dissémination potentielle de pollen de l'œillet GM par des Lépidoptères vers des Dianthus spp. sauvages est hautement improbable et, si elle se produisait, il serait très improbable que des hybrides viables soient produits, puissent survivre et puisse avoir des effets environnementaux négatifs.

 

En outre, une production de graines viables par des fleurs coupées est très improbable […]

 

Le groupe GMO de l'EFSA a aussi examiné la possibilité d'échanges naturels de matériel génétique avec d'autres variétés d'œillets, Dianthus caryophyllus L., et d'espèces de Dianthus sauvages. Bien que des hybridations soient mentionnées dans des analyses floristiques, le groupe GMO de l'EFSA n'a pas connaissance de rapports dans la littérature sur des flux de gènes entre des œillets cultivés et des Dianthus sauvages. La probabilité d'une hybridation spontanée entre l'œillet GM et d'autres œillets cultivés ou d'espèces sauvages apparentées, suivie de l'établissement d'hybrides viables, est considérée comme très faible.

 

C'est pourquoi, tenant compte du potentiel d'hybridation et/ou de la production de semences d'œillets (GM) très bas, le groupe GMO de l'EFSA conclut que le transfert de plante à plante des gènes introduits est très improbable et, s'il se produisait, il serait improbable qu'il en résulte une production de graines viables menant à des effets environnementaux négatifs. »

 

Résumons : sur ce point, la résolution est bâtie sur de la gesticulation. Au mieux sur un raccourci qui exploite le fait qu'on ne peut pas démontrer l'impossibilité absolue d'une situation hautement improbable.

 

Elle exploite aussi un texte de l'EFSA très académique et peu compréhensible pour le non-initié ou celui qui ne veut pas comprendre. Comment évaluer la « probabilité d'une hybridation spontanée entre l'œillet GM et d'autres œillets cultivés » ? En pratique, il faut qu'il y ait un bouquet d'œillets GM, dans son vase ou sur le tas de compost, à proximité d'une plantation d'œillets non GM ; il faut un papillon qui arrive à prélever du pollen sur un œillet GM et à le déposer au bon endroit sur un œillet non GM. Ce dernier doit rester en place jusqu'à fructification ; il faut donc oublier de le cueillir. La graine doit tomber au sol, germer, produire une nouvelle plante que l'on n'aura pas arrachée... un papillon doit passer par là...

 

Ne souriez pas ! C'est le genre de scénario que l'on prend très au sérieux dans les milieux anti-OGM, par exemple au GenØk norvégien qui dispense des cours de « formation ».

 

 

Un œillet peut se bouturer

 

 

L'objection suivante est en théorie plus sérieuse :

 

« J. considérant que Chypre a émis une objection au regard de la demande et que l'EFSA adhère à l'avis exprimé par Chypre selon lequel la multiplication de l'œillet SHD-27 531-4 (par enracinement, par exemple) par des particuliers ne pouvait être exclue; que l'EFSA estime que des tiges coupées comportant des pousses végétatives pourraient être multipliées par enracinement ou par micropropagation et disséminées dans l'environnement (dans les jardins, par exemple); »

 

Mais, les initiateurs de l'objection font preuve, là aussi, d'une grande sélectivité. Que dit le rapport de l'EFSA ?

 

« Le groupe GMO de l'EFSA a par conséquent examiné les conséquences de telles disséminations potentielles et a conclu que, si elles devaient se produire, l'œillet SHD-27531-4 ne présenterait aucun potentiel supérieur, d'adaptation ou d'envahissement par rapport à sa variété parentale. »

 

Revenons aussi sur terre : un quidam achète des œillets, les bouture et les plante dans son jardin. Il y a même un papillon qui passe par là... Que se passe-t-il ? Rien ! Le quidam les abandonne à leur sort. Que se passe-t-il ? Elles disparaissent !

 

 

L'EFSA n'a pas tout étudié...

 

Sans commentaires :

 

« L. considérant que, une fois sa valeur ornementale caduque, l'œillet transgénique Dianthus caryophyllus L. , lignée SHD-27 531-4 devient un déchet qui, suivant les principes de l'économie circulaire, peut être mis au compost, et que l'EFSA n'a pas analysé l'incidence de cette dissémination dans l'environnement ».

 

 

Des œillets en salade...

 

 

Voici une objection qu'on a déjà vu fleurir en France, portée par les réfractaires aux OGM du Comité économique, éthique et social (CEES) du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) :

 

« D. considérant que, selon l'avis de l'EFSA, le Groupe scientifique sur les organismes génétiquement modifiés (groupe GMO) fait état de l'habitude alimentaire de certaines populations qui consomment des pétales d'œillet en garniture;

 

E. considérant que le Groupe GMO de l'EFSA n'a toutefois pas évalué les conséquences éventuelles de la consommation intentionnelle d'œillets génétiquement modifiés par des humains;

 

F. considérant que l'ingestion intentionnelle et accidentelle d'œillets génétiquement modifiés par des animaux ont été exclues de l'avis de l'EFSA ».

 

Cette série de considérants s'arrête là. Il faut en conclure qu'ils servent de support à l'avis selon lequel la décision d'exécution de la Commission ne satisfait pas aux objectifs de protection de la santé.

 

En France, la réponse du Comité scientifique du HCB avait été la suivante selon le rapport sur les délibérations du CEES :

 

« Selon le CS, les données obtenues sur l’une des lignées indiquent que la consommation, si elle devait avoir lieu (l’étiquetage du produit indiquant que tel ne doit pas être le cas), ne devrait pas être toxique. En effet, les molécules issues des transgènes ou des produits de l’activité des protéines transgéniques existent dans d’autres plantes couramment consommées (fruits rouges notamment). »

 

C'est du simple bon sens. Mais il s'agit d'une objection à un OGM... le bon sens n'est plus au rendez-vous.

 

Notons que la cuisine moderne se livre à d'extraordinaires manipulations dans la quasi-indifférence, provoquant de temps à autre des dizaines d'intoxications alimentaires ; des charlatans peuvent aussi vendre des produits miracles, graines exotiques ou des tisanes prétendument détoxifiantes par exemple, qui peuvent même être vantées par des militants chercheurs qui se sont fait une spécialité de dénigrer les OGM... mais la simple évocation de la possibilité que quelqu'un puisse mâcher et avaler un pétale d'œillet GM...

 

 

Quand un herbicide devient médicament...

 

L'œillet transgénique contient le gène SuRB codant une acétolactase synthétase (ALS) mutante, qui lui confère une résistance aux sulfonylurées. Donc :

 

« P. considérant que les sulfonylurées sont répandus en tant que traitement de deuxième intention du diabète de type 2 et qu'ils sont associés à une risque d'incident cardiovasculaire plus élevé que d'autres médicaments antidiabétiques(8) ;

 

Q. considérant que la création d'un marché pour les plantes résistantes aux sulfonylurées encouragera l'utilisation de ce médicament contre le diabète en tant qu'herbicide à l'échelle mondiale;

 

R. considérant que l'utilisation d'un médicament à des fins autres que de santé publique, qui entraîne sa dissémination incontrôlée dans les écosystèmes, peut avoir une incidence négative d'envergure mondiale sur la biodiversité et provoquer la contamination chimique de l'eau potable ».

 

Les sulfonylurées médicaments ne sont pas les mêmes que les sulfonylurées herbicides. On voit mal comment un petit marché d'œillets GM peut créer « un marché pour les plantes résistantes... » et, excusez du peu, « à l'échelle mondiale » ; des plantes qui, du reste, existent déjà. On voit mal aussi l'« incidence négative d'envergure mondiale sur la biodiversité » : les sulfonylurées herbicides sont déjà utilisées depuis des décennies comme herbicides.

 

Nombre d'observateurs se lamentent du fait que la politique l'emporte sur la science. Ici, c'est aussi sur le bon sens. On est au stade du delirium tremens politique.

 

 

Et pour parachever le délire...

 

Il ne s'est trouvé aucun parlementaire pour dénoncer ces stupidités. Que dire de celle-ci :

 

« O. considérant que selon PAN UK, "certains herbicides sont hautement toxiques pour les plantes à très faible dose, tels que les sulfonylurées, les sulfonamides et les imidazolinones. Les sulfonylurées ont remplacé d'autres herbicides qui sont plus toxiques pour les animaux. Des experts ont averti que l'utilisation de sulfonylurées à grande échelle 'pourrait avoir des effets dévastateurs sur la productivité de cultures non ciblées et sur la composition des phytocénoses et des chaînes alimentaires de la faune sauvage'"(7) ».

 

Être « hautement toxiques pour les plantes à très faible dose », n'est-ce pas une qualité recherchée pour les herbicides ? Qui peut se lamenter – rappel : ce considérant se veut apocalyptique – du fait qu'une classe d'herbicides en remplace d'autres « qui sont plus toxiques pour les animaux » ?

 

Qui sont ces « experts » qui ont « averti... » ? PAN UK n'a pu citer qu'une seule équipe, laquelle a examiné en... 1993, les risques environnementaux potentiels associés aux sulfonylurées herbicides alors nouveaux, et ce, en partant d'allégations d'arboriculteurs qui ont attribué des pertes de récoltes à des dérives d'herbicides.

 

Les auteurs de la résolution ont donc cité texto PAN UK – sans conteste une haute autorité scientifique (ironie) – qui a cité une étude unique, de l'antédiluvien, extrayant un passage – tronqué – de l'introduction, c'est-à-dire de l'exposé du problème. La phrase complète est la suivante :

 

« Si de faibles concentrations de composés sulfonylurés dérivants perturbent effectivement la reproduction des plantes, alors il s'ensuit que l'utilisation à grande échelle de ces substances à travers le monde – suit ici le texte cité dans la résolution – pourrait avoir des effets dévastateurs sur la productivité de cultures non ciblées et sur la composition des phytocénoses et des chaînes alimentaires de la faune sauvage. »

 

Sur la base d'une telle introduction apocalyptique, les auteurs ont fait un essai sur le seul... cerisier et ont trouvé que celui-ci est très sensible au chlorsulfuron. Des problèmes liés aux dérives d'herbicides ? Rien de neuf sous le soleil.

 

Notons aussi que cet œillet GM porte un gène de résistance aux sulfonylurées répandu (la résistance aux sulfonylurées a été observée sur une centaine d'espèces) utilisé à titre de marqueur. Il est hautement improbable que des producteurs d'œillets utilisent des herbicides de cette famille pour désherber leurs plantations.

 

Ce considérant est donc du pur remplissage. Mais qui l'a soufflé aux auteurs de la résolution ? Sans nul doute un lobbyiste qui, se drapant dans sa dignité, qualifie son activisme de « plaidoyer ».

 

 

Du Parlement au communicant : de Charybde en Scilla

 

Pour les communicants du Parlement européen, celui-ci s'est prononcé sur des « œillets de décoration OGM coupés SHD-27531-4, résistants aux herbicides sulfonylurées ».

 

Leur message essentiel :

 

« Autoriser les œillets OGM reviendrait à encourager l’utilisation comme herbicide d’un antidiabétique. ».

 

Les communicants ne peuvent certes pas tout savoir, mais de temps en temps, on peut se demander si ce n'est pas à ça qu'on les reconnaît...

Partager cet article

Commenter cet article