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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Parlement européen : la bien-pensance sur les « solutions technologiques pour une agriculture durable dans l'Union européenne »

27 Juin 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Union européenne, #Politique

Parlement européen : la bien-pensance sur les « solutions technologiques pour une agriculture durable dans l'Union européenne »

 

 

 

Parole, parole

 

« À mesure que la population mondiale croît, le défi de répondre à la demande d'une nourriture saine et d'une nutrition optimale devient un des plus importants auxquels le monde est confronté. La demande mondiale de denrées alimentaires devrait augmenter de 70 % d'ici à 2050. La raréfaction des terres disponibles, la dégradation et la disparition de l'environnement, les pénuries d'eau, l'accroissement de la demande en énergie et l'apparition des nouveaux ravageurs et de maladies nouvelles mettent une pression considérable sur les milieux naturels. Il en résulte que les agriculteurs rencontrent de plus en plus de difficultés à produire des denrées de manière durable.

 

L'innovation technologique a une part essentielle dans la solution. Les technologies de l'agriculture, en particulier, offrent la potentialité de rendre les cultures plus productives et plus durables. Les agriculteurs, eux-mêmes, en ont conscience et s'en réjouissent. Ils sont en fait nombreux à voir dans la technologie – le génie génétique, la mécanisation et, de plus en plus, la numérisation – la seule façon réaliste de relever les défis de l'heure.

 

L'Union européenne devrait devenir un leader mondial pour ce qui concerne la technologie, l'innovation et la durabilité en agriculture. Le présent rapport a pour objet d'assurer à l'Europe un secteur agricole vibrionnant qui développe une large gamme d'innovations et de technologies pour tous les types d'exploitations, qu'elles soient qualifiées de conventionnelles, de biologiques ou autrement. Nous devons garantir que les avantages du progrès technique soient à la disposition de tous nos agriculteurs. Il est aussi important de découvrir des solutions qui valent à petite taille dans nos communautés rurales que de relever les défis qu'affrontent nombre de nos gros exploitants. »

 

C'est le début de l'exposé des motifs d'une proposition de résolution soumise au vote du Parlement européen le 7 juin 2016 et adoptée, avec des modifications, par 454 voix pour, 177 voix contre et 42 abstentions. La majorité s'est formée avec le centre droit (EPP), le centre (ADLE), le centre gauche (S&D) et le Groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR – dont l'ossature est composée des conservateurs britanniques et polonais).

 

 

Schizophrénie parlementaire

 

 

En 71 paragraphes plus l'inévitable « charge son Président de transmettre la présente résolution au Conseil et à la Commission », cette résolution non contraignante balaient les points suivants :

 

  • Agriculture de précision (AP)

  • Mégadonnées et informatique

  • Gestion de l'eau et des nutriments des sols

  • Diversité génétique

  • Sélection de précision

  • Développement des compétences et transfert des connaissances

  • Recherche et priorités de financement

  • Garder l'Europe au centre du développement scientifique et de l'innovation

 

On peine à croire que les parlementaires européens aient pu adopter une telle résolution. Essentiellement, elle regarde l'avenir en face, avec toutefois quelques considérations stupéfiantes et des lacunes comme les OGM (mais ce n'est pas surprenant). Dans le même temps, les parlementaires ont insulté cet avenir avec deux résolutions d'opposition à la mise en marché de maïs et d'œillets GM et une résolution sur la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition (voir ici, ici, ici et ici).

 

Il serait fastidieux de passer tous les points en revue. Nous nous limiterons à quelques-uns et, surtout, aux principales modifications adoptées en séance.

 

 

Diversité génétique

 

La Réserve mondiale de semences du Svalbard

 

Le Parlement se fait autorité scientifique :

 

« 16. estime que la perte de diversité génétique subie au siècle dernier menace la sécurité alimentaire et qu'elle entrave les politiques de l'Union en matière d'agriculture durable et de protection de la biodiversité, ainsi que ses stratégies d'atténuation du changement climatique; est d'avis que les monocultures et l'absence de rotation des cultures est un des principaux facteurs à l'origine de cette perte; estime que toutes les variétés végétales et espèces animales, y compris les races rustiques et leurs parents sauvages et semi-sauvages, ainsi que les variétés anciennes et pionnières sont essentielles au maintien de la diversité génétique, aux programmes de sélection et à la production d'aliments nutritifs et sains en quantité suffisante ».

 

Que de lieux communs ! Sortira-t-on un jour de cette rhétorique primaire qui s'est imposée comme parole d'Évangile ? La mesure de la diversité est très complexe, et la disparition d'une variété des champs des agriculteurs ne signifie pas qu'elle soit irrémédiablement perdue. Et même si elle était perdue, ses gènes peuvent subsister dans sa descendance variétale. On pourra lire avec intérêt, à ce sujet, par exemple, « Évolution de la diversite genetique des varietes commercialisees chez différentes espèces de grande culture » de M. Bernard Le Buanec, ou encore « Évolution de la diversité génétique des variétés de plantes cultivées » de M. André Gallais.

 

Mais ne récriminons pas trop : cette rhétorique largement abusive est une incitation bienvenue – sauf lorsqu'il s'agit d'ouvrir le porte-monnaie, car là, les esprits se ferment – à la promotion de la conservation des ressources génétiques.

 

C'est aussi, hélas, le socle de la contestation de cet ordonnancement technique, juridique et réglementaire du secteur de l'activité variétale et semencière qui a apporté une contribution majeure au développement de l'agriculture européenne. La résolution y succombe. Ainsi :

 

« 23. fait valoir que la manière la plus efficace de préserver la diversité génétique dans l'agriculture est de l'utiliser in vivo; fait remarquer que parmi les trois critères DUS (distinction, uniformité et stabilité) appliqués aux catalogues de semences officiels de l'Union, l'uniformité et la stabilité ne sont pas des propriétés naturelles des végétaux génétiquement divers; observe que l'adaptation au changement climatique nécessite une forte variabilité génétique; constate que les marchés de semences sont de plus en plus concentrés et que la variabilité par variété est toujours plus réduite; salue le rôle joué par les systèmes et échanges de semences agricoles, qui redonnent le pouvoir aux agriculteurs, et voit dans la sélection participative une longue tradition d'innovation dans les communautés rurales ».

 

La « sélection participative » ? Combien de variétés ? Combien d'hectares ?

 

Et, franchement, les « communautés rurales » en Europe au 21e siècle...

 

 

Sélection de précision

 

 

C'est là un intitulé un peu vague qui renvoie essentiellement aux nouvelles méthodes de transformation génétique (les NPBT, new plant breeding techniques), fort controversées.

 

Le Parlement :

 

« 27. soutient la nécessité de progrès constants dans les méthodes innovantes de sélection par l'application de techniques sûres et éprouvées destinées à accroître non seulement la gamme des traits de résistance aux ravageurs ou aux maladies dans les plantes cultivées mais aussi celle des matières premières alimentaires proposées sur le marché avec des caractéristiques nutritionnelles et bénéfiques pour la santé ».

 

Bla bla bla... « soutient la nécessité de progrès constants... », formule creuse... On peut même s'étonner de ne trouver que deux objectifs de sélection.

 

Ce qui est plus intéressant ici, c'est ce qui a été supprimé avant le vote pour assurer son succès. Tout d'abord :

 

« 28. reconnaît l'importance de la sélection assistée par marqueurs (SAM) et de la sélection assistée par marqueurs et techniques de reproduction avancées (dite SMART, pour Selection with Markers and Advanced Reproductive Technologies), qui sont désormais bien intégrées dans de nombreux programmes de sélection, mais admet aussi le potentiel des techniques de sélection de précision pour l'amélioration des cultures, notamment le recours dans l'édition génomique aux nucléases à doigts de zinc (ZFN, pour Zinc Finger Nuclease) et aux courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées (CRISPR, pour Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats), la mutagénèse orientée par oligonucléotide (ODM, pour Oligonucleotide-Directed Mutagenesis) ou l'emploi d'hybrides à stérilité mâle cytoplasmique (CMS, pour Cytoplasmatic Male Sterility) dans la fusion de protoplastes, ainsi que les méthodes fondées sur les cultures tissulaires ».

 

Ne parlons pas de choses qui fâchent !

 

Néanmoins, le Parlement :

 

« 29. estime qu'il est important de garantir un soutien constant au développement et à l'utilisation de futurs outils technologiques qui pourraient permettre, dans le contexte de la sélection, d'affronter efficacement les défis sociétaux à venir »

 

Comment interpréter cela ? L'observateur désabusé de la production législative européenne considérera que c'est le reflet de la médiocrité habituelle. Le puriste – et sans nul doute le juge européen s'il avait à interpréter cette disposition – constatera que sont exclus les outils déjà connus – notamment ceux qui fâchent – ainsi que les défis actuels.

 

Dans la foulée, le Parlement a donc supprimé :

 

« 30. souligne qu'il est essentiel de ne pas entraver l'application et l'expérimentation de techniques de sélection de haute précision – sans motif scientifique valable, et que la législation devrait être adaptée afin de tenir compte de l'évolution dans ce domaine sans créer de charge supplémentaire;

 

31. reconnaît les possibilités liées aux nouvelles technologies pour le développement et la sélection de caractéristiques spécifiques chez les animaux, y compris celles qui contribuent au bien-être et à la santé animale, comme l'absence de cornes chez les bovins et la résistance aux maladies à prions; souligne la nécessité d'étudier et de réglementer ces techniques comme il se doit, avant qu'elles ne soient appliquées, compte tenu de leurs incidences possibles sur la santé humaine, la santé et le bien-être des animaux ainsi que l'environnement et la biodiversité ».

 

 

Produits phytopharmaceutiques (PPP)

 

 

Les pesticides, c'est l'ennemi. Par principe. Une matière active innovante avec un meilleur profil toxicologique et écotoxicologique que les matières existantes reste un ennemi. Pas question de les promouvoir. Le Parlement a donc supprimé deux articles :

 

« 46. observe que des procédures plus rapides d'approbation augmenteraient la présence sur le marché de produits phytopharmaceutiques à faible risque et réduiraient le risque de développer des résistances aux substances actives ainsi que les effets sur des espèces non ciblées, liés à l'utilisation habituelle des PPP;

 

47. estime que des procédures plus rapides d'approbation encourageraient la recherche industrielle à développer de nouvelles substances actives, dont des substances nouvelles et innovantes à faible risque, ce qui permettrait aux agriculteurs de disposer de suffisamment d'outils phytosanitaires disponibles et de passer plus rapidement aux PPP durables et de renforcer l'efficacité de la lutte intégrée contre les organismes nuisible ».

 

Ne chipotonscependant pas : le Parlement a maintenu :

 

« 32. insiste sur l'urgente nécessité de revoir la mise en œuvre du cadre réglementaire des PPP et de développer un système d'évaluation et d'agrément cohérent, efficient, prévisible, fondé sur les risques et une argumentation scientifique; estime important de réduire le plus possible la dépendance des agriculteurs aux pesticides, étant entendu que la production d'aliments destinés à l'alimentation humaine et animale s'effectue dans un environnement international concurrentiel; estime qu'il est important de développer des PPP rentables, sûrs et respectueux de l'environnement ».

 

Mais ne dites pas : « glyphosate »...

 

 

La méthode Coué

 

 

Voici un paragraphe qui se suffit à lui-même, en gardant à l'esprit les suppressions opérées par le Parlement :

 

« 70. constate un large soutien à l'adoption du principe d'innovation, qui demanderait que les propositions législatives de l'Union soient pleinement évaluées par rapport à leur impact sur l'innovation ».

 

Nous ne ferons pas l'exégèse de cette disposition, fort cryptique. Un nouveau principe ? De nouvelles évaluations, de nouvelles polémiques, de nouveaux blocages...

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Thibault 28/06/2016 12:56

Sur la diversité : deux phases, celle de 1880 jusquà 1930 qui a supprimé les variétés pop donc on a surtout fait fes clones (diversité intraspecifique). Mais la diversité interspécifique n'a pas été modifié, elle a évolué. Il y a aussi eu des pertes après la guerre... Sinon on cultivait surtout les mêmes espèces, ça un peu augmenté depuis les années 80 mais on a rien perdu en soi. Voir http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2839474/