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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le monde ambigu de Phyto-victimes et les outrances du Pr Charles Sultan

10 Juin 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Activisme, #Santé publique

Le monde ambigu de Phyto-victimes et les outrances du Pr Charles Sultan

 

 

Le monde ambigu de Phyto-victimes et les outrances du Pr Charles Sultan

Elle serait admirable si elle se limitait à ses objectifs premiers

 

C'est une association pour laquelle on devrait avoir la plus grande considération : assister dans leurs démarches et soutenir les victimes, dans ce cas des produits de protection des plantes, est un objectif louable et, en fait, une mission indispensable. Que les victimes soient réelles ou alléguées – le lien de cause à effet entre pesticides (et nombre d'autres agents) et maladie n'est pas facile à établir. Que l'état de santé résulte, à tel ou tel niveau de preuve, d'un accident ou de l'exposition prolongée ou répétée. Et qu'il y ait eu méconnaissance des bonnes pratiques, inconscience, imprudence ou fatalité. On est là dans un domaine qui n'est pas unique.

 

 

Mais l'Association Phyto-victimes s'inscrit dans un projet plus vaste de contestation des fondements de notre société – un « altermondialisme » qui ne veut pas décliner sa véritable identité – et plus spécifiquement des pesticides (de synthèse). Serait-ce une conviction, les séquelles de sa création sous les auspices de Générations futures, le fruit d'un opportunisme bien compréhensible et d'alliances synergiques, l'instrumentalisation ? Peut-être un peu de tout ça. Le profil de l'association est ainsi brouillé et on peut ressentir un certain malaise devant les ambiguïtés.

 

C'est en particulier le cas quand des membres de l'Association militent pour le « bio » – pour l'opinion publique désinformée, c'est pour la fin des pesticides (alors que dans le cas de la vigne ce serait plutôt pour un usage accru...) – et que des victimes continuent de les employer sur leur exploitation. Ou encore quand on incrimine « les pesticides » côté public, mais le benzène côté privé.

 

 

Combien de « phyto-victimes » ?

 

Phyto-victimes a tenu son assemblée générale à Lattes, près de Montpellier, le 21 mai 2016. Agoravox en a fait un compte rendu qui livre aussi des impressions, très orientées ; c'est écrit par un « éducateur à l’environnement et au développement durable ». Quelqu'un à qui on confie l'avenir de notre société par la formation – faut-il dire : le formatage ? – de nos enfants.

 

L'Association comptait 129 membres en 2015, dont 22 en Charente et 18 en Gironde. C'est à la fois trop – l'idéal serait zéro victime – et en même temps peu. « On » répondra certainement « omerta » (voir par exemple ici). C'est facile (comme de « réfuter » les chiffres d'Agrican d'un argument qui se réduit à : « c'est faux ») mais guère crédible à la lumière de l'agitation anti-pesticides qui est déployée, non pas tellement par Phyto-victimes, mais surtout par d'autres entités qui instrumentalisent les agriculteurs.

 

La répartition géographique est aussi intéressante : reflet des problèmes posés par les produits phytosanitaires ou de la notoriété de l'Association (ou des deux) ?

 

 

 

Un événement public pour l'information ou le bruit médiatique ?

 

L'après-midi a été consacré à un événement public. Phyto-victimes écrit :

 

« Le public a pu échanger avec le journaliste d’investigation du documentaire, Martin Boudot, en duplex du Canada. »

 

Journaliste d'investigation... on arrêtera là... les trois points de suspension peuvent déjà former matière à plainte en diffamation (leur susceptibilité est en relation inverse avec la qualité de leurs productions...), bien que la preuve ait été plus que faite du caractère outrancier et désinformateur de ce fameux épisode de Cash Investigation...

 

Un caractère outrancier que l'on retrouve dans les propos tenus :

 

« On a rarement vu un secteur (en parlant des fabricants de pesticides) qui nie tout en bloc malgré les preuves. »

 

On ne voit et n'entend que trop fréquemment des... enfin des gens qui croient tout savoir parce qu'ils ont fabriqué un document... (complétez à votre guise).

 

Il y eut ensuite quatre interventions plus ciblées (enfin...) : le Dr Borhane Slama, chef de service au service hématologie et oncologie médicale au centre hospitalier d’Avignon ; le Pr Jean-François Rossi, hématologue au pôle clinique médicale au CHU de Montpellier ; le Pr Charles Sultan, chef du service d’hormonologie au CHU de Montpellier et responsable de l’unité d’endocrinologie pédiatrique, et Mme Annie Thébaud-Mony, docteur d’État en sciences sociales, directrice de rechercher honoraire INSERM en santé publique (IRIS/GISCOP 93) et présidente de l’association Henri Pézerat (santé, travail, environnement).

 

 

Science ou inconscience ?

 

Le Dr Borhane Slama a fait l'honneur au public de laisser une présentation, certes plutôt formelle, mais témoignant du sérieux de sa démarche.

 

Sur Agoravox, l'auteur du compte rendu a surtout retenu une intervention :

 

« ...le professeur Charles Sultan a fait effet : "vous n’êtes pas les représentants des victimes des pesticides" a-t-il démarré : "nous sommes tous des phytovictimes" c’est 100% de la population qui est touchée. Et de dire tout de suite qu’on trouve 250 produits chimiques dans le cordon ombilical des nouveaux nés dont les ¾ sont des pesticides. Il ajoute "je suis stupéfait par l’insupportable légèreté des responsables"... »

 

Nous, nous ne pouvons qu'être stupéfaits par l'insupportable légèreté d'un discours qui fait exploser tous les référentiels de la rationalité, de la science et du civisme. Mais ce n'est pas nouveau : c'est l'occasion de relire une analyse épatante du Dr Jean-Daniel Flaysakier, « Le mandarin, le distilbene, les pesticides et les médias », ainsi que les commentaires (dans lesquels M. Flaysakier persiste et enfonce le clou).

 

En fait, il suffit de lire le compte rendu dans Agoravox :

 

« Il termine sa harangue en disant : "je demande le bannissement des pesticides" » (c'est nous qui graissons).

 

Le notable de l'idéologie de la chimiophobie qui veut « créer un contre-pouvoir sans aucune attache politique » – rien que ça... – parlait évidemment à un public acquis et conquis. Mais on peut déplorer le mélange des genres, ou au contraire s'en féliciter : preuve est faite (une fois de plus) que le discours en principe scientifique est pollué par des prises de position socio-politiques.

 

 

 

Escalade délétère

 

Il y eut manifestement une escalade verbale.

 

« ...des institutions qui ne font pas le boulot qu’il faut faire » – quel que soit l'auteur de ce propos – est une accusation sérieuse et grave qu'on ne saurait laisser en suspens. Ou c'est vrai, et il faut agir ; ou c'est faux, et il faut dénoncer le propos.

 

Quelqu'un a dit : « Nous voulons briser l’impunité des industriels qui nous empoisonnent ». C'est du même tonneau. Qui empoisonne ? Qui jouit de l'impunité ?

 

Lorsqu'un agriculteur met la tête dans la cuve du pulvérisateur pour vérifier si elle est vide, la responsabilité doit-elle incomber à l'agriculteur ? Au fabricant du pulvérisateur ? Au vendeur du produit qui n'a pas donné le conseil adéquat ? Au producteur du pesticide pour défaut (allégué) d'étiquetage ?

 

Une autre accusation a été portée depuis la salle :

 

« Le monde médical ne se mouille pas beaucoup, il ne s’interroge pas sur les causes de la maladie. »

 

On peut certes comprendre qu'une personne convaincue de ce qu'elle croit être un fait s'en prenne à une profession qui, dans sa majorité, adopte une démarche raisonnée. Mais on ne peut que regretter qu'elle soit ainsi vilipendée dans sa généralité et que cela soit répercuté dans des médias. C'est d'autant plus insupportable que les connaissances épidémiologiques progressent précisément parce que les médecins, dans leur majorité, s'interrogent sur les causes des maladies.

 

 

 

Insultant pour la santé publique !

 

Mais revenons à M. Sultan :

 

« Je demande le bannissement des pesticides. »

 

Cette « harangue » relève de la clownerie, tout comme cet « appel de Montpellier » de novembre 2013 dont il a été un des signataires (avec Phyto-victimes) et qui a reçu moins de 6.000 signatures sur le sulfureux site Change.org (voir l'excellent article de Que Choisir de juin 2016).

 

M. Sultan devrait – surtout avec ses nouvelles ambitions de Monsieur Propre politique – nous expliquer comment il compte faire. Car s'il faut bannir les « pesticides », il faut commencer par tout ce qui nous entoure directement, les insecticides domestiques, les antimites, les antipuces, les antipoux, les produits contre les mycoses, etc.

 

M. Sultan devrait aussi nous expliquer comment il compte régler des problèmes de santé publique tels que les maladies vectorielles – le paludisme, la dengue, le chikungunya, zika, etc. Les punaises de lit... La gale...

 

M. Flaysakier écrivait dans le billet précité :

 

« Il faut que de temps en temps, celles et ceux qui détiennent une parcelle de la connaissance n’hésitent pas à la partager au risque de froisser certaines susceptibilités de notables. »

 

L'association Phyto-victimes fait partie de ceux qui détiennent plus qu'une « parcelle de la connaissance ». En outre, c'est elle qui a offert une tribune à la démagogie. Ce ne serait que faire preuve de civisme de remettre un peu d'ordre. Quitte à « froisser certaines susceptibilités de notables ».

 

 

 

Une association qui fait œuvre utile

 

Mais l'association fait par ailleurs œuvre utile. On apprend ainsi qu'elle traite 45 dossiers de victimes (réelles ou alléguées) et qu'elle a obtenu 12 décisions favorables.

 

Des décisions qui, à notre avis, ne devraient pas être surinterprétées dans le sens d'une reconnaissance d'un lien avéré entre maladie et pesticides à des fins socio-politiques. Car plus on insiste sur ce lien, plus on relève la barre du niveau de preuve pour les cas futurs.

 

M. Paul François, président de Phyto-victimes, a aussi fait part de son expérience dans la vulgarisation des bonnes pratiques : 19 interventions en 2015 avec le grand public et 4 avec les scolaires. À l'en croire, il y a encore fort à faire.

 

Alors, plutôt que de regretter que « les firmes entrent dans les lycées agricoles » (des firmes qui ont tout intérêt à ce que leurs produits soient utilisés correctement), pourquoi ne pas le faire en commun ?

 

 

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