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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le CIRC, le café et les mycotoxines dans les pays en développement

14 Juin 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #CIRC, #Santé publique, #Afrique

Le CIRC, le café et les mycotoxines dans les pays en développement

 

 

Le nouveau classement du café se fait attendre

 

Du 24 au 31 mai 2016, un groupe de travail du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) s'est réuni à Lyon pour examiner le cas du café (classé en « cancérogène possible » en 1991), du maté (le maté chaud a été classé en « cancérogène probable » la même année) et d'autres boissons très chaudes. Notons incidemment que sur 23 membres, le Groupe comprend 12 États-uniens, qui occupent la présidence et dirigent trois sous-groupes sur quatre, 7 Européens... et pas de Français.

 

Notons aussi que le CIRC a célébré son 50e anniversaire par une conférence du 8 au 10 juin 2016. Sur 36 orateurs principaux (keynote speakers), 7 sont états-uniens, 9 britanniques, et 0 (zéro) français... pour une organisation qui jouit de l'hospitalité française ; et rien que des universitaires ou des chercheurs... l'entre-soi au plus haut degré. Mais rassurez-vous : le programme comportait des « pauses café », ainsi qu'un dîner dans lequel on a dû servir quelques cancérogènes certains...

 

Le nouveau classement du café est attendu avec impatience. Le CIRC va-t-il le mettre en perspective, comme ce fut le cas pour la viande rouge et de la viande transformée (mais pas pour le glyphosate et d'autres pesticides) ? Quelle sera la réaction des faiseurs et suiveurs d'opinion, des médias et des politiques ? Les activistes dont l'activité principale consiste à créer, entretenir et développer leur fond de commerce vont-ils lancer une grande campagne pour faire interdire le glyphosate... euh ! Le café ?

 

 

Rappelez-vous... cet article dans la Recherche, « Neuf idées reçues passées au crible de la science » par Bruce Ames et Lois Swirsky Gold :

 

« Qui sait aussi que, dans une tasse de café, la quantité de composés naturels cancérogènes pour les rongeurs est à peu près égale en poids à la dose de résidus de pesticides synthétiques absorbée par un individu en un an ? Et cela, alors même qu'à peine 3 % des substances naturelles présentes dans le café ont fait l'objet de tests adéquats de cancérogénicité. »

 

Les auteurs avaient certes précisé :

 

« Attention, cela ne signifie pas que le café ou les pesticides naturels sont dangereux ! »

 

Mais comme la mouvance chimiophobe, y compris au niveau gouvernemental et politique, a décidé que le glyphosate était dangereux et qu'il devait être banni, il devrait y avoir 365 fois plus de raisons (sur la base du poids des substances cancérogènes) de bannir le café !

 

 

Las ! Le site du CIRC est désespérément silencieux. Ce n'est pas le glyphosate, pour lequel il y avait une urgence relative en mars 2015 à publier le classement pour l'ouverture de la « semaine sans pesticides », et une urgence certaine pour interférer avec la procédure de réhomologation du glyphosate dans l'Union européenne.

 

Mais cédons au complotisme : le couperet pourrait bien tomber sur le glyphosate dans l'Union européenne le 30 juin 2016 ; misère... encore 16 jours ! Il y a donc urgence à ne pas « polluer » la scène médiatique et politique avec un nouveau classement du café susceptible de mettre celui du glyphosate en perspective...

 

 

Les mycotoxines dans les pays en développement

 

Mais la visite du site du CIRC pour faire le point de la situation n'a pas été vaine.

 

Outre les pérégrinations sur les pages relatives à cette mégaconférence qui a fait l'objet d'une digression ci-dessus, nous avons trouvé un communiqué de presse – en anglais seulement... – intitulé « New IARC report urges action against widespread mycotoxin contamination in developing countries » (un nouveau rapport du CIRC appelle à l'action contre la contamination par les mycotoxines fréquente dans les pays en développement).

 

 

Il est daté du 17 février 2016. Manifestement, il n'a pas eu un grand écho médiatique. Même notre ami Albert Amgar, qui dispose d'un sens spécial pour flairer les articles relatifs à la sécurité sanitaire des aliments, ne l'a pas trouvé. C'est dire...

 

C'est qu'il s'agit de mycotoxines et de pays en développement (cette remarque s'applique aux médias, pas à M. Amgar)...

 

Source

 

En voici le texte, traduit par nos soins :

 

Un groupe de travail d'experts de renommée mondiale convoqué par l'Agence Internationale de Recherche sur le Cancer (CIRC) avec le soutien de la Fondation Bill & Melinda Gates (BMGF) a examiné les effets sur la santé des aflatoxines et des fumonisines. Le panel a conclu que ces mycotoxines ne sont pas seulement une cause d'intoxication aiguë et de cancer, mais qu'elles sont aussi un facteur contribuant aux niveaux élevés de retards de croissance chez les enfants dans les populations touchées. Le Groupe de travail a aussi identifié des mesures efficaces pour réduire l'exposition dans les pays en développement. Ces recommandations ont été publiées dans le rapport Lutte contre les mycotoxines dans les pays à revenu faible et intermédiaire, disponible en anglais, espagnol et français.

 

« Le rapport souligne la nécessité d'une réponse internationale coordonnée au problème de la contamination des aliments par les mycotoxines », explique le Dr Christopher Wild, Directeur du CIRC. « Son impact sur la santé a été négligé pendant trop longtemps. Nous avons les outils pour faire une différence. Maintenant, nous devons trouver la volonté politique. »

 

On estime que 500 millions de personnes les plus pauvres de l'Afrique subsaharienne, en Amérique latine et en Asie sont exposées aux toxines naturelles omniprésentes que sont les aflatoxines et les fumonisines, sur une base quotidienne, en mangeant leur nourriture de base composée d'arachide, de maïs et d'autres céréales. L'exposition a lieu tout au long de la vie à des niveaux bien au-delà des normes internationalement reconnues. Cela contraste fortement avec la situation dans les pays développés, où les gens et les animaux sont protégés par de bonnes pratiques agricoles, la réglementation et la législation.

 

L'exposition aux mycotoxines à ces niveaux élevés augmente considérablement la mortalité et la morbidité. L'aflatoxine est une cause de cancer du foie chez l'homme, et des décès par intoxication aiguë par l'aflatoxine surviennent en Afrique et en Asie. Les résultats des études sur la population et sur les effets des toxines chez les animaux suggèrent aussi que les mycotoxines contribuent à un retard de croissance chez les jeunes enfants.

 

« Dans le monde, plus de 160 millions d'enfants de moins de 5 ans sont victimes d'un retard de croissance. Améliorer le contrôle des mycotoxines pourrait avoir des avantages pour la santé de grande envergure », explique le Dr J. David Miller, président du groupe de travail du CIRC. « Il est temps de mettre en œuvre les connaissances et la technologie existante pour lutter contre la contamination des aliments par les mycotoxines dans les pays à faible revenu. »

 

Le groupe a aussi évalué 15 interventions contre les mycotoxines, compte tenu du poids de la preuve ainsi que de son caractère exhaustif et de la possibilité de transposition au niveau de l'individu, de la communauté ou de la nation. Quatre des mesures ont été jugées prêtes pour la mise en œuvre.

 

« Les recommandations du rapport du groupe de travail du CIRC fournissent une base fiable pour les investissements publics, des organisations non gouvernementales, et des fonds privés pour faire face à ce problème négligé », dit le Dr Sindura Ganapathi du Programme de santé mondiale de la BMGF. « Ce qu'il faut maintenant est la traduction effective du vaste corpus de connaissances jusqu'aux agriculteurs de subsistance et aux petits exploitants afin de faire une différence. »

 

Source

 

L'aggiornamento c'est pour quand ?

 

On peut ne pas apprécier les cris de victoire de ce communiqué de presse d'ouvriers de la onzième heure. Caqueter comme la poule qui vient de pondre son œuf est peut-être la loi du genre. Mais quand on conclut par « [c]e qu'il faut maintenant... », on ne se contente pas de mettre un communiqué de presse – de plus en anglais seulement – sur le site du CIRC et de, en quelque sorte, archiver le rapport dans l'arrière-boutique. Quand le titre aura disparu du bandeau défilant des publications récentes, qui saura qu'il faut le chercher sous l'onglet «book and report series », dans la rubrique « IARC Working Group Reports » ?

 

Encore une fois, le CIRC a été beaucoup plus actif dans le cas du glyphosate, même avec des comportements et des propos que nous estimons contraires aux normes de conduite applicables à la fonction publique internationale.

 

Ce qui est possible quand il y a un agenda politique (oui, oui...), l'est aussi quand il s'agit du développement et des populations les plus pauvres du monde.

 

 

La désinvolture – sinon le je-m'en-foutisme – se remarque aussi à de petits détails. Ainsi, le communiqué de presse ne comporte pas de lien direct vers les versions espagnole et française du rapport. La page d'accueil du rapport en français comporte des onglets en anglais comme s'il fallait un effort héroïque pour traduire. L'onglet « Table of Content » fait télécharger un court document que l'on aurait pu afficher directement sur la page.

 

Mais il y a beaucoup plus important. Ce rapport a pu voir le jour grâce à une subvention de la Fondation Bill & Melinda Gates. Faut-il penser que cette subvention était une condition sine qua non ? Autrement dit, que le CIRC a préféré mettre ses fonds dans des monographies de pesticides obsolètes, en voie de disparition du marché, comme le DDT et le lindane ?

 

La liste des participants au groupe de travail est aussi des plus intéressantes : à part deux agents de la Fondation Bill & Melinda Gates (mais dans la catégorie des « délégués »), rien que des membres du secteur public, essentiellement académique. Et 11 sur 22 des États-Unis d'Amérique. Le CIRC est-il interdit aux experts du secteur privé ? Même quand un chapitre est consacré aux « Stratégies d′intervention visant à réduire l′exposition humaine aux aflatoxines et aux fumonisines » ?

 

On peut faire la même remarque à propos des références : rien que des publications scientifiques.

 

Le programme de la conférence du cinquantenaire est tout aussi symptomatique : on y a parlé de sa survenue, des causes et des avenues pour la prévention... pas du traitement... serait-ce parce que la virginité académique aurait dû s'exposer à la débauche pharmaceutique ?

 

L'impression est que ces gens vivent dans une tour d'ivoire, dans une communauté fermée.

 

Quand s'ouvriront-ils aux réalités du monde et aux réalités du monde ?

 

 

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