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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Bayer-Monsanto : l'information monstrueuse sur Libération

1 Juin 2016 , Rédigé par Seppi

Bayer-Monsanto : l'information monstrueuse sur Libération

 

 

Une fois de plus est coutume : nous allons traiter le sujet évoqué dans le titre après une longue introduction.

 

Mme Coralie Schaub a commis sur le Libération du 23 mai 2016 un « Bayer-Monsanto, alchimie monstrueuse ». Pour nous, c'est de l'« information » monstrueuse.

 

 

« Contrôlez le pétrole et vous contrôlerez les nations, contrôlez la nourriture et vous contrôlez le peuple, contrôlez la monnaie et vous contrôlerez le monde »

 

C'est, paraît-il de Henry Kissinger, des années 1970, et ce serait apocryphe. Mais l'aphorisme a eu du succès.

 

Au printemps de 1987, un collègue et moi avions eu l'insigne privilège d'assister – gratos ! – à une conférence au droit d'entrée fort confortable dont la cible était les investisseurs. Le message était en bref une extension de l'aphorisme précité : « Qui contrôle les semences... se fait des c... en or ».

 

Whole Foods est une entreprise de distribution alimentaire de produits biologiques.

 

C'était évidemment dit sur un mode bien plus élégant, par des jeunes gens à la mise impeccable – le pendant masculin des hôtesses de stand du Salon de l'Auto : l'augmentation de la demande mondiale en produits alimentaires ne pouvait faire de l'industrie des variétés et des semences qu'un secteur stratégique, générateur de confortables profits. Cela nous avait laissé pantois : il suffit d'observer le marché pour constater que les prix sont fixés par l'aval – en France on accuse régulièrement, non sans raison, la grande distribution d'écraser les prix et d'étrangler les fournisseurs et les producteurs – et que l'agrofourniture doit s'aligner sur la capacité d'investissement des agriculteurs.

 

Non représenté ici, Walmart, c'était 469 milliards $US de chiffre d'affaires en 2012, et 17 milliards $US de bénéfices, plus que le chiffre d'affaires de Monsanto (13,5 milliards de dollars). Carrefour, c'était 86,3 milliards € de chiffre d'affaires en 2015.

 

Un discours similaire s'était imposé sur le bord opposé de l'échiquier socio-politique. « Seeds of the earth: A private or public resource? », de Pat Roy Mooney (1979 – Les semences de la terre : une richesse publique ou privée) a été une sorte de Big Bang qui a engendré une nébuleuse d'« organisations non gouvernementales » dont le fond de commerce gravite autour des variétés et des semences, des ressources génétiques, de la « biopiraterie », des brevets sur les plantes, des OGM, etc. Ironiquement, ce discours recyclait, avec une analyse différente des conséquences, les arguments de L. William Teweles & Co, des clones de Chippendales précités.

 

Une entreprise semencière avait commandité une étude des nombreuses assertions faites dans cet ouvrage. Un tiers en était invérifiable. Sur le restant, un tiers était grossièrement faux, un tiers inexact ou discutable, et le dernier tiers correct. Mais la profession avait décidé de ne pas publier son analyse : c'eût été donner trop d'importance à un torchon... il ne faut pas lui faire de publicité. Cette attitude de renoncement s'est souvent reproduite. Certains, qui étaient des acteurs influents à l'époque, doivent s'en mordre les doigts encore aujourd'hui. L'histoire de l'influence de Pat Mooney et de sa petite entreprise sur les politiques mondiales reste à écrire. Ce furent en tout cas les débuts de la thèse du complot des multinationales.

 

Ces discours somme toute complémentaires ont probablement joué un rôle dans les parties de Monopoly qui se sont succédées au cours des quatre dernières décennies. On a vu des acteurs improbables prendre pied dans le secteur, avec des ambitions et des discours extravagants. Ainsi, la série de décisions de l'Office européen des brevets (OEB) sur les brevets « de plantes » a été ouverte par Lubrizol. La plupart des acteurs qui n'avaient rien à faire dans ce secteur sont repartis penauds.

 

La valse des fusions, acquisitions, consolidations, désengagements, restructurations, etc. a aussi eu d'autres causes, et ce n'est pas fini. Outre les mécanismes du capitalisme financier, il faut notamment citer les perspectives offertes par le génie génétique (à l'époque) et les synergies que l'agrochimie – avec son expérience du travail sur les plantes et ses réseaux de distribution – pouvait réaliser en investissant aussi dans la génétique. Il y a aussi eu de multiples raisons du côté des vendeurs, pas simplement les offres alléchantes. Imaginez par exemple une entreprise familiale dans la gêne : va-t-on vendre l'entreprise (ou ouvrir son capital), ou la maison familiale ? Je connais un obtenteur – fort prestigieux – qui a pris la seconde option ; mais c'est probablement une exception.

 

Et il y a une cause bien plus triviale : le panurgisme ! Petite anecdote : un jour, lors du traditionnel cocktail donné en relation avec une réunion internationale, il fut demandé à un délégué pourquoi son entreprise, bâloise, avait investi dans les semences. Réponse : parce que le voisin d'en face l'avait fait avant eux... C'était du temps de Ciba Geigy et Sandoz.

 

 

La saga Monsanto

 

Une entreprise éclectique

 

La Monsanto Company a été créée en 1901. Elle a déployé ses activités principalement dans la chimie, de manière assez éclectique, et a été un des moteurs de l'innovation industrielle. Qui sait, par exemple, qu'elle fut la première entreprise à fabriquer des LED ? Pas grand monde... l'« histoire » de la firme a été écrite et réécrite par des personnages qui se sont acharnés à décrire l'entreprise comme le Mal personnifié sur Terre.

 

 

Un intérêt pour le génie génétique, puis les semences

 

Monsanto s'est intéressé très tôt au génie génétique végétal émergent en prenant part à la grande aventure initiale qui a commencé – la désinformation nous le fait oublier – à l'Université de Gand, en Belgique, avec MM. Jeff Schell et Marc Van Montagu, et à la Washington University à St. Louis avec Mme Mary-Dell Chilton. La course à la première plante transgénique (résistante à la kanamycine) a été remportée en 1983 par Monsanto et l'équipe de M. Robert T. Fraley (mais la première plante transgénique mise dans le commerce, en 1994, fut la tomate FlavrSavr de Calgene, une entreprise acquise par la suite par... Monsanto).

 

Qui a été le vrai vainqueur de la course ? La science et la société (enfin, la société dans les pays qui veulent bien faire une place à la science dans leur société). Notons encore que, le 19 juin 2013, le World Food Prize 2013, une sorte de Nobel de l'agriculture, a été décerné à Marc Van Montagu (au milieu dans la photo ci-dessous), Mary-Dell Chilton et Robert T. Fraley (Jeff Schell est décédé en 2003).

 

 

Mais revenons à Monsanto. L'entreprise s'est de plus en plus impliquée dans le secteur des variétés et des semences à partir du milieu des années 1980, à la fois par ses activités propres et par l'acquisition de toute une série d'entreprises. Rappelons une évidence qui n'échappe qu'aux gens mal intentionnés et à ceux, bien plus nombreux, qui ont été intellectuellement escroqués : qui veut faire du génie génétique dans le domaine des plantes – au-delà de la paillasse de laboratoire – doit avoir une « fabrique » de variétés de plantes performantes pour y introduire ses transgènes et un réseau commercial pour les faire arriver dans les champs des agriculteurs. Ce sont des outils très longs à constituer (créer une nouvelle variété est ainsi une entreprise nécessitant souvent une bonne décennie) ; le plus simple, pour un nouvel entrant, est de les acquérir.

 

 

1999-2000 : le nouveau Monsanto est arrivé...

 

En décembre 1999, les conseils d'administration de Pharmacia & Upjohn Inc. et Monsanto Co. approuvèrent une fusion entre égaux destinées à transformer deux groupes de milieu de tableau en un acteur majeur de la pharmacie. N'ayant pas leur place dans cette « nouvelle » Pharmacia, les activités dans l'agrofourniture de l'« ancienne » Monsanto furent parquées dans une filiale à 100 %, le « nouveau » Monsanto, géré à partir de l'ancien siège de Creve Coeur, Missouri. En octobre 2000, Pharmacia s'est complètement désengagé du « nouveau » Monsanto.

 

 

Un deal étrange aux conséquences funestes

 

Cependant, il avait été convenu que le « nouveau » Monsanto indemniserait la « nouvelle » Pharmacia pour toutes les obligations et condamnations résultant de litiges relatifs aux activités passées des divisions « chimie lourde » et « fibres » de l'« ancien » Monsanto. Celui-ci s'était désengagé de ce secteur en 1997 en créant Solutia (laquelle fut acquise en 2012 par Eastman Chemical Company).

 

Ainsi donc, le « nouveau » Monsanto a gardé le nom de l'« ancien » Monsanto – rétrospectivement, quelle erreur ! – et récupéré ses casseroles et les emm... Quant aux activités pharmaceutiques, la « nouvelle » Pharmacia a été achetée par Pfizer dans un accord intervenu en 2002 et finalisé en 2003.

 

Cela permet aux activistes – des plus cyniques aux plus naïfs – de faire d'énormes amalgames. Monsanto, en fait le « nouveau », est ainsi l'une des trois entreprises les plus haïes au monde ; et certainement celle qui essuie les haines les plus médiatisées (pour le plus grand profit financier de certaines organisations et « organisations », et certains individus).

 

 

Illustration de ce cynisme : quand, à la fin des années 1990, ce qui s'appelait alors RAFI de Pat Mooney, découvre le brevet US5.723.765, délivré le 3 mars 1998 sur la base d'une demande du 7 juin 1995 et intitulé « Control of plant gene expression », il s'empresse de l'affubler du nom de Terminator, de lancer une campagne de peur – un complot pour rendre les semences de la terre stériles – et d'y associer au premier chef Monsanto. Le brevet, délivré nominalement aux inventeurs selon la législation états-unienne, a été assigné conjointement à Delta and Pine et au États-Unis d'Amérique représentés par le Secrétaire à l'agriculture (la recherche avait bénéficié d'un financement public). Le truc ? Monsanto lorgnait sur Delta and Pine (il finit par l'acquérir en 2007, après avoir dû céder deux autres acteurs du cotonnier, Stoneville à... Bayer, et NexGen à Americot). Pour Mme Vandana Shiva, cela devient par exemple, encore en 2013 : « ...les semences ultimes du suicide sont la technologie Terminator brevetée de Monsanto qui crée des semences stériles ».

 

Le mythe, imperturbablement répété, et la réalité en Inde

 

Sur Libération, le 11 juillet 2003, « Un OGM peut en cacher un autre », MM. Noël Mamère et Jacques Massey évoquent « Terminator, conçu par Monsanto, connue pour le défoliant militarisé "agent orange". » Mais là, on peut se demander s'il s'agit bien de cynisme. Quoique... « Dans ce souci d'assurer un contrôle économique sur le producteur, il faut voir une convergence, au moins formelle, avec le bioterrorisme. » Ou encore : « Loin de lutter contre la faim, comme le prétendent les semenciers, les OGM peuvent surtout servir à faire la guerre. » Ou encore la conclusion : « Ne laissons pas le complexe militaro-industriel américain transformer l'agriculture en arme génétique du XXIe siècle. »Il y eut une mise au point de M. Jean-Pierre Princen.

 

 

 

Le Monopoly continue

 

L'année dernière (2015), Monsanto a tenté de racheter la bâloise Syngenta. Spécialisée dans la chimie et l'agroalimentaire, celle-ci est issue de la fusion en novembre 2000 des divisions agrochimiques des sociétés AstraZeneca et Novartis. La première est un groupe pharmaceutique, né de la fusion en avril 1999 du suédois Astra et du britannique Zeneca ; le second est né en 1996 de la fusion de Ciba-Geigy et Sandoz. Ce bref pedigree illustre une tendance générale : dans la valse capitalistique, les nouveaux groupes ont expulsé leurs activités dans l'agrochimie... trop peu rentables.

 

La tentative de rachat a été abandonnée en août 2015, et Syngenta est en train de se faire racheter par ChemChina, un conglomérat de chimie chinois, pour apparemment, 43 milliards de dollars (près de 40 milliards d’euros). Le Monde note à cet égard, fort justement :

 

« Cette transaction prouve à quel point l’agriculture est considérée comme stratégique par Pékin. Nourrir la plus importante population mondiale est plus que jamais un enjeu crucial. D’autant que la demande grandissante s’accompagne d’une mutation des habitudes alimentaires. La Chine est d’ailleurs devenue le plus grand importateur de matières premières agricoles et joue un rôle majeur dans leurs fluctuations. »

 

Il est bien entendu que « [n]ourrir la plus importante population mondiale » reste vrai si on simplifie le morceau de phrase en « [n]ourrir la population mondiale ».

 

Quant à Monsanto, il fait l'objet d'une offre de Bayer pour 62 milliards de dollars (55 milliards d’euros). Les tractations sont en cours. Les médias ont un os à ronger...

 

 

Journalisme de caniveau

 

Il y a différentes manières de voir...

 

On peut considérer ce projet de création d'un mégagroupe de diverses manières.

 

On peut s'en inquiéter... c'est tellement vendeur l'inquiétude, surtout quand elle est colportée par des marchands de peurs, des activistes de l'anticapitalisme ou de la chimiophobie. Ainsi, sur l'Obs,

 

« François Veillerette, porte-parole de Générations Futures, ancien président de Greenpeace France, s’alarme de la possible alliance du leader allemand de la pharmacie et de la chimie avec le roi des OGM ».

 

Recommandons-lui les pilules de Bayer pour calmer les angoisses...

 

On peut considérer que c'est loin d'être fait. Et que la transaction devra se plier aux décisions des autorités de concurrence, notamment européennes et états-uniennes.

 

On peut aussi estimer que ce rachat fera contrepoids à la fusion, mise en route en décembre 2015 et prélude à une vaste réorganisation, de Dow Chemical et DuPont.

 

 

On peut être blasé : une mégafusion de plus, avec ses bénéfices pour les actionnaires (y compris les fonds de pensions et les fonds d'investissement qui font fructifier nos éconocroques quand nous en avons...) et ses malheurs pour nombre de travailleurs...

 

On peut aussi se faire un peu euro-optimiste (oui, on peut encore...) et considérer qu'une entreprise allemande, avec incidemment une forte implantation en France, pourrait devenir un leader mondial de l'agriculture ; un important pôle de décisions stratégiques sur notre avenir en mains essentiellement européennes, face à la concurrence états-unienne et chinoise (et bientôt indienne).

 

 

...et la manière Libération

 

On peut aussi fouiller les poubelles de l'histoire et ramasser les raclures de l'infosphère.

 

Pour Libération, la proposition de rachat devient une « alchimie monstrueuse » – en bref l'alliance du Zyklon B et de l'Agent orange.

 

Pour le téléspectateur subissant la publicité, le patient ayant besoin de médicaments, le propriétaire de chiens ou de chats à protéger des puces et tiques, l'agriculteur et le jardinier amateur, Bayer, c'est « Science for a Better Life ». Pour Libération, c'est :

 

« ...Avec d’autres piliers de la chimie allemande comme BASF, il est l’héritier du conglomérat IG Farben, fournisseur du zyklon B utilisé dans les camps de la mort nazis. Il a aussi été mis en cause dans plusieurs affaires (médicament anticholestérol soupçonné d’avoir causé de nombreux décès, vente de produits sanguins contaminés par le VIH…). Aujourd’hui, ses pesticides néonicotinoïdes, vendus sous les marques Gaucho ou Proteus, alarment apiculteurs et chercheurs, car ils tuent les abeilles mais aussi moult autres bestioles, et leur impact sur notre santé inquiète. »

 

 

Quant à Monsanto, le lecteur a droit :

 

  • à la « marche mondiale contre Monsanto » illustrée de « slogans tels que [...] "Monsanto entreprise criminelle " » ;

 

  • au coup de pub' pour l'ignominieuse mascarade du « tribunal international pour "juger les crimes imputés à la multinationale américaine dans le domaine environnemental et sanitaire et contribuer à la reconnaissance du crime d’écocide dans le droit international» ;

 

  • et bien sûr à l’Agent orange, les PCB, le Roundup « souvent vendu en association avec ses OGM "Roundup Ready" [...] [s]oupçonné d’être cancérogène ».

 

Le grand soir de l'agriculture, organisé par des entreprises assoiffées de profits à tout prix, est évidemment aussi de la partie. Le journalisme militant n'arrive pas à comprendre que si Bayer-Monsanto veut vendre, il faut qu'il y ait des agriculteurs pour acheter...

 

Le journalisme militant prend bien garde de ne pas interroger des acteurs qui pourraient égratigner l'idéologie militante et obliger à des révisions déchirantes. Place est faite dans Libé, exclusivement, aux prédictions apocalyptiques et délires obsessionnels de « Guy Kastler, de la Confédération paysanne » et « Arnaud Apoteker, ex de Greenpeace et coorganisateur du "tribunal contre Monsanto" ». Ce dernier déclare :

 

« ...si ces fusions dans l’agrochimie se font, tout le système agricole mondial se trouvera entre les mains de trois conglomérats en mesure d’imposer des politiques agricoles basées sur les semences OGM et leurs pesticides associés ».

 

C'est tellement vrai que ces conglomérats (censés être une demi-douzaine présentement) n'arrivent pas à « imposer » la culture d'OGM en Europe (et ailleurs), voient des usages de produits de protection des culture comme le glyphosate et les néonicotinoïdes interdits, voient des autorisations de produits retirées en bloc...

 

Ce discours de la dictature du capital et de la main-mise de l'agrofourniture sur l'agriculture et l'alimentation... cela fait quelques décennies qu'il est décliné en de multiples variations...

 

Libération écrit :

 

« La firme [Monsanto] est devenue pour eux [les détracteurs de Monsanto] le symbole de tout un secteur, une "caricature de multinationale prédatrice" ».

 

On peut craindre que Libération...

 

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