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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le point de vue d'une agricultrice : des célébrités font la promotion du coton « bio », mais est-il plus durable ?

23 Mai 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique, #Activisme

Le point de vue d'une agricultrice : des célébrités font la promotion du coton « bio », mais est-il plus durable ?

 

Michelle Miller*

 

Elle, c'est Emma Watson

 

 

Récemment, l'actrice hollywoodienne Emma Watson a été vue sur un tapis rouge, vêtue d'une belle robe conçue par Calvin Klein en collaboration avec le cabinet vert Eco-Age. Le but avait été de créer un ensemble qui pouvait être porté de plusieurs façons et était vraiment respectueux de l'environnement. Elle avait été fabriquée en grande partie à partir de plastique recyclé, avec un corsage en soie bio et coton bio.

 

« Chaque partie de cette robe a été réalisée avec la durabilité à l'esprit », a déclaré Watson.

 

Ça sonne bien, non ?

 

Eh bien, pas vraiment. En tant qu'agricultrice, j'ai parfois l'impression que « durabilité » est la nouvelle tendance des mots à la mode du marketing. Le dictionnaire la définit comme « la conservation de l'équilibre écologique en évitant l'épuisement des ressources naturelles ». Mais s'agissant de la conservation des ressources naturelles, il est important de comprendre ce que cela signifie vraiment. Parlons agriculture, et plus particulièrement coton, puisque Emma Watson a soulevé la question. Le coton bio est-il vraiment meilleur pour l'environnement comme elle le prétend ?

 

Pour le savoir, je me suis adressée à la Texas Organic Marketing Cooperative. Ce que j'ai trouvé, c'est que le coton bio peut être une entreprise très risquée, ce qui explique en partie pourquoi son prix est plus élevé.

 

Selon une idée fausse très répandue, « bio » signifie « sans pesticides ». Si, en fait, de nombreuses exploitations agricoles biologiques utilisent des pesticides, il est vrai que les producteurs de coton bio n'en font généralement pas usage. C'est que 90 pour cent du coton bio cultivé aux États-Unis provient d'une petite région du Texas qui a le bonheur d'avoir des conditions de culture idéales : 400 millimètres de précipitations annuelles, une altitude plutôt élevée, un sol léger et du vent. Ces conditions ne sont pas réunies dans la plus grande partie de la Cotton Belt.

 

 

Les États producteurs de coton sont en jaune. Le taille de l'image indique leur part dans la production totale de coton des États-Unis.

 

 

« Le cotonnier est une culture à croissance lente très délicate, car c'est un arbre qui est cultivé en rangs espacés pour permettre le passage des cueilleuses. Compte tenu de sa fragilité, il est extrêmement important d'éliminer les mauvaises herbes dans les six premières semaines, au risque de voir vos rendements tendre vers zéro », m'a dit le Dr Kator Hake, vice-président pour l'agriculture et la recherche environnementale chez Cotton Incorporated.

 

Les producteurs de coton bio n'utilisant pas d'herbicides de synthèse, le contrôle des mauvaises herbes est un problème énorme. Chaque ligne doit être travaillée à chaque fois qu'il y a un peu d'humidité ou une petite pluie. Parfois, les agriculteurs doivent être au champ dans le noir, avec une lampe, rien que pour surveiller leurs cultures, presque comme c'était le cas pour l'agriculture dans les années 1950. Ces méthodes sont fortement tributaires du travail du sol, des passages du tracteur et de la houe rotative. Parfois, il faut travailler le sol et passer le cultivateur deux à trois fois par semaine ! Cela implique beaucoup plus d'émissions issues du carburant et d'usure du matériel, avec une empreinte carbone plus élevée.

 

Les insectes peuvent avoir des effets dévastateurs sur les plantations de cotonnier, mais les agriculteurs biologiques sont limités quant aux insecticides qu'ils peuvent utiliser. Ils ne peuvent pas faire grand chose quand les insectes envahissent leurs champs. Cela peut se traduire par une perte de rendement de 50 pour cent ou plus et une fibre de qualité inférieure. Les cultures peuvent aussi avoir besoin de plus d'irrigation, ce qui mobilise plus de ressources. Comme ils n'utilisent pas d'engrais de synthèse, ils ne peuvent pas rivaliser avec les méthodes de production modernes pour le rendement et la qualité. Il y a cependant des insecticides approuvés pour l'agriculture biologique comme l'huile de margousier (neem) ou Bacillus thuringiensis, également connu sous l'abréviation Bt.

 

Alors que les agriculteurs biologiques traitent leurs cultures avec du Bt, ceux qui utilisent des semences de cotonnier génétiquement modifié profitent du Bt naturel intégré dans les plantes, réduisant leurs traitements à presque rien. Les phytogénéticiens ont conçu cette solution il y a environ 20 ans en utilisant la technologie transgénique. Avant l'apparition de cette solution, les agriculteurs devaient toujours se battre pour contrôler des insectes tels que le ver de la capsule du cotonnier, les charançons du cotonnier ou le ver rose du cotonnier. La lutte contre ces ravageurs nécessitait beaucoup de traitements, et l'USDA a dû déployer tout un programme pour éradiquer le charançon très destructeur.

 

La technologie Bt est devenue si populaire parmi les producteurs de coton qu'elle est maintenant utilisée sur 94 pour cent des plantations de coton américaines. Les agriculteurs n'ont plus besoin de traiter leurs cultures avec des produits chimiques toxiques et malpropres plusieurs fois par semaine. L'Inde a aussi adopté le cotonnier Bt, et son usage est passé de zéro il y a 15 ans à plus de 90 pour cent aujourd'hui. Pourquoi ? Des entomologistes comme Angus Catchot de la Mississippi State University disent que c'est parce que ça marche !

 

« Voici pourquoi nous plantons du coton Bt : 100 % de pertes dans les rangs de non-Bt du fait du ver de la capsule. »

 

 

Pour en savoir plus, j'ai parlé au Dr Randy Boman, directeur de la recherche et responsable du programme de vulgarisation pour le cotonnier à Oklahoma State :

 

« Depuis l'avènement du Bt, les rendements de coton upland ont doublé dans l'Oklahoma en vingt ans. L'éradication du charançon de la capsule a également eu un impact significatif à cet égard. Nous utilisons de meilleures méthodes de contrôle des mauvaises herbes et battons des records pour la qualité de la fibre ; l'utilisation des insecticides est en baisse d'au moins 50 %. La génétique est vraiment performante dans des conditions de sécheresse, et les sélectionneurs l'ont compris. »

 

Qu'en est-il du contrôle des mauvaises herbes dont il parle ? L'actrice de Hollywood Emma Watson a été citée comme disant :

 

« Le coton conventionnel est l'une des cultures ayant l'impact le plus élevé sur l'environnement, car il utilise plus de produits chimiques que toute autre culture dans le monde. Le coton biologique, en revanche, est cultivé sans utilisation de produits chimiques parmi les plus nocifs et est donc meilleur pour l'environnement et les gens qui travaillent sur le coton. »

 

Si le bio nous avait donné toutes les réponses, je suis sûre que nous serions en train de cultiver le cotonnier selon ce mode. Saisit-elle vraiment la durabilité dans son intégralité ?

 

Pour répondre, regardons le scénario dans une perspective globale. Imaginez que le monde est une pomme. Coupez-la en deux, et coupez-la encore jusqu'à avoir 32 secteurs. L'un de ces secteurs représente la terre dont nous disposons pour l'agriculture ; sa peau représente la couche arable qui nous nourrit et nous vêtit. Il faut environ une centaine d'années pour que se constitue un pouce (2,5 cm) de sol, et une intempérie sur un week-end pour le détruire. Une des actions aux effets les plus bénéfiques que nous pouvons avoir sur le sol est de ne pas le perturber, en utilisant des méthodes sans labour, des cultures de couverture, des rotations de cultures, etc., ce que nous utilisons sur nos champs de coton. Ces méthodes de conservation peuvent réduire sensiblement les pertes par ruissellement et érosion, mais on ne peut pas éviter le travail du sol sans l'utilisation d'herbicides.

 

Il semble qu'aujourd'hui, utiliser la chimiophobie des consommateurs est un moyen populaire de vendre un produit. Mais tous les agriculteurs sont formés et agréés pour utiliser les produits de protection des plantes. La plupart les utilisent de façon responsable pour protéger les personnes, y compris leurs familles, et l'environnement. L'hectare de coton conventionnel produit environ 3,75 balles, soit environ 900 kg, selon la région. Chaque balle passe par des contrôles de qualité stricts et des inspections auprès du bureau régional de classement de l'USDA-AMS, et peu importe le mode de culture, les résidus de pesticides sont à zéro, ou non détectés. Vous pouvez en lire la preuve ici, dans un article soumis à comité de lecture.

 

À mon avis, c'est une honte quand des célébrités utilisent leur voix dans l'intention de contribuer à protéger l'environnement, mais que ce dont elles font la promotion est contre-productif. Peut-être que si Emma Watson et Calvin Klein voulaient faire une robe Eco-Age durable, ils devraient utiliser le coton de la plus haute qualité génétiquement modifié. Il ne faut pas oublier d'inclure les agriculteurs dans la discussion.

 

______________

 

* Michelle Miller, Farm Babe (@thefarmbabe), élève des moutons et des bovins de boucherie, tout en aidant son compagnon sur 800 hectares de cultures dans le nord-est de l'Iowa. Elle est une « agvocate » passionnée et croit qu'il est important de combler le fossé entre les agriculteurs et les consommateurs. En plus d'alimenter son blog, www.facebook.com/IowaFarmBabe, elle fait des piges et donne des conférences.

 

Source : https://www.geneticliteracyproject.org/2016/05/19/farmers-view-celebrities-embrace-organic-cotton-gmos-sustainable/

 

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