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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

11 Mai 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Néonicotinoïdes, #Politique, #Activisme, #critique de l'information

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

 

 

 

 

Ben oui, pour rester sur place il faut pédaler...

 

Dans « Le paradoxe de la Reine rouge » (le Monde du 10 mai 2016 – texte complet ici), M. Stéphane Foucart a fait une découverte :

 

« En réalité, le modèle agricole dominant semble sujet au paradoxe de la Reine rouge. Dans une scène fameuse du livre de Lewis Caroll De l’autre côté du miroir, la Reine rouge explique à Alice que, dans le monde où elle a atterri, il faut sans cesse accélérer pour rester immobile. L’agriculture est lancée dans une telle course effrénée au surplace. »

 

 

Ben oui ! Le « modèle dominant » de l'agriculture – celui qui veut produire plus que Dame Nature (pas très accorte, contrairement à ce que pensent d'aucuns) ne veut bien lui laisser – doit sans cesse innover pour maintenir sa production. Imaginez une humanité qui n'aurait pas déployé son bien le plus précieux : son intelligence et son inventivité. Les vignes anéanties par l'oïdium, le mildiou, le phylloxera, etc. ; les pommes de terre par le mildiou, le doryphore, les virus ; le blé par ces rouilles qui mutent un peu comme le virus de la grippe...

 

 

C'est du reste même vrai pour le « modèle pas dominant ». Demandez par exemple aux oléiculteurs menacés par Xylella...

 

 

Ne parlons même pas d'augmenter la production. Du formidable défi de l'alimentation d'une planète à 9-10 milliards d'habitants d'ici trois décennies (deux cycles de sélection variétale), et de son corollaire, du maintien de la paix et la stabilité (certes relatives). Un défi qui laisse froid de nombreux bobos engoncés dans leur confort...

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

Le lobby médiatique au secours de l'interdiction des néonics

 

Cette découverte, venant de sa part, serait stupéfiante – et surtout applaudie – s'il ne l'avait pas inscrite dans un discours préformaté. Son idéologie lui imposait une nouvelle tentative d'influencer le cours de l'histoire française :

 

« Mardi 10 mai, le Sénat examinera le projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. Les sénateurs devraient donc se colleter avec l’épineuse question des insecticides tueurs d’abeilles, les désormais célèbres néonicotinoïdes – « néonics » pour les intimes. »

 

Le réflexe est conditionné : « néonicotinoïdes » ne saurait venir sans « insecticides tueurs d’abeilles ». C'est avec l'appréhension devant le risque de voir le propos instrumentalisé, qu'il faut préciser, d'une part, que les néonics ne sont pas les seuls et, d'autre part, que la vraie question est celle des conditions d'emploi, du rapport coût-bénéfice, et de la comparaison avec les solutions de substitution. Mais prenons ce risque, en l'assortissant toutefois de la constatation que la si vertueuse agriculture dite « biologique » utilise aussi des insecticides, dont beaucoup sont dévastateurs pour les abeilles.

 

Or donc,

 

« En l’état, le texte voté en deuxième lecture par l’Assemblée prévoit l’interdiction de ces substances dès 2018. »

 

«  En l’état », comme nous l'avons vu dans un billet précédent, la Commission de l'aménagement du territoire et du développement durable du Sénat a supprimé cette interdiction au profit d'un salmigondis législatif de compromis.

 

Mais, M. Foucart fait aussi une intéressante découverte :

 

« Rien n’est cependant acquis, tant les intérêts contrariés par cette disposition s’agitent dans la coulisse pour lui faire la peau. »

 

Effectivement : on s'agite, pas seulement en coulisse mais aussi dans les médias, pour réintroduire le diktat d'une bien-pensance « écologique » qui ne sait que diaboliser les pesticides – en s'imposant un silence pesant sur ceux qui sont déployés en agriculture « biologique » – et surtout les néonics.

 

Cet effort intervient juste à l'ouverture des débats au Sénat : suffisamment tôt pour que le billet soit lu ; suffisamment tard pour que les réponses ne puissent pas emporter des convictions fragiles.

 

 

 

En bonne propagande, le message doit être simple

 

Le propos est somme toute simple – extraordinairement simpliste... de la bonne propagande.

 

« ...en France, l’utilisation de pesticides croît ainsi sans fléchir mais les rendements de l’orge, du blé et du maïs n’augmentent plus depuis le milieu des années 1990, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Ceux du colza plafonnent depuis le milieu des années 1980. Ceux du tournesol depuis la fin des années 1970. »

 

Donc – mais on laisse au lecteur le soin de conclure – les néonics ne servent à rien (sinon à tuer les abeilles...) :

 

« Ainsi, au début des années 1990 – soit avant la mise sur le marché des fameux néonics –, les rendements des grandes cultures françaises n’étaient globalement pas très différents de ceux d’aujourd’hui, mais la production de miel (un indicateur de la santé des pollinisateurs) était alors plus de trois fois supérieure à l’actuelle, selon l’Union nationale de l’apiculture française… »

 

Les amalgames sont grossiers.

 

L'utilisation des pesticides « croît ... sans fléchir » ? Où sont les statistiques – correctement interprétées pour tenir compte, notamment, des pressions changeantes des ravageurs ? Et en quoi cela doit-il influer sur le débat sur les néonics ?

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart
Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

Si les rendements n'augmentent plus – à supposer que ce soit vrai – cela peut-être dû à bien des facteurs. On a ainsi pu vouloir incriminer le changement climatique. On ? Notamment un Stéphane Foucart offrant une tribune à M. Jean-François Soussana, Directeur scientifique environnement de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). Mais en quoi la prétendue stagnation des rendements doit-elle influer sur le débat sur les néonics ?

 

Passons sur le fait que l'UNAF – une organisation liée à des projets socio-politiques – n'est peut-être pas la meilleure source de statistiques. Le fait est que la situation de l'apiculture dépend de nombreux facteurs, notamment des pratiques apicoles, des parasites et maladies (varroa, nosema, virus), de l'alimentation, etc.

 

Il suffit de chercher un peu – au-delà de la zone éclairée par les lampadaires de la recherche à but socio-politique – pour s'apercevoir que le lien entre les néonics et la mortalité des abeilles n'est pas aussi simple. Des pays qui recourent largement aux néonics ont ainsi des apicultures florissantes. En France, les apiculteurs de la Marne témoignent aussi :

 

« Philippe Lecompte, président du Réseau biodiversité pour les abeilles, a présenté un brillant exposé démontrant, chiffres à l’appui, que les difficultés rencontrées par la filière n’étaient pas liées aux néonicotinoïdes.

 

Il existe, selon lui, une corrélation évidente entre la ressource alimentaire disponible et le développement de la production. Il remet en cause, par contre, les évolutions de la PAC successives qui ont supprimé les lisières de bois, les évolutions des techniques culturales,… au détriment de l’offre alimentaire pour l’ensemble des pollinisateurs. »

 

Ou encore :

 

«  Francis Etienne [apiculteur, président du Rucher vitryat] : Nous avons traité 11 000 ruches dans la Marne (80 % contre le Varroa). En 2014, la mortalité de nos ruches était de 9,83 %, soit une moyenne acceptable pour cette filière alors que nous sommes en pleine zone de grandes cultures. Certaines associations environnementales et dogmatiques font croire injustement qu’il y a 50 % de mortalité dans notre région, c’est faux. Et les médias plongent en plein dans ce buzz qui, effectivement, si c’était vrai, pourrait inquiéter. »

 

 

Quand on ne peut pas manipuler les chiffres, on les interprète

 

On connaît le mot célèbre de Winston Churchill : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et quand on ne peut pas les falsifier, on les interprète.

 

Il se trouve que cette affirmation d'une stagnation des rendements – qui est incroyable, extraordinaire et extravagante de par son instrumentalisation – a donné lieu à une bataille sur Twitter. On trouvera ci-dessous les réponses de M. Gil Rivière-Wekstein, d'Agriculture et Environnement.

 

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart
Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart
Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

C'est édifiant. Mais répondre à cette « chronique » du Monde n'apporte rien au débat en cours. 

 

 

Ne pas céder, ne pas concéder

 

M. Foucart a cru bon de répondre.

 

Il y eut une petite salve de graphiques(il fallait sélectionner...)  délibérément trompeurs : pour masquer une tendance (ou inversement l'agrandir), il suffit de bien choisir sa période et de réduire (ou d'augmenter) l'échelle des ordonnées. Le coup avait déjà été fait par Heinemann et al... ce qui donna lieu au mémorable « Rendements du maïs transgénique : petite partie de ping-pong avec Stéphane Foucart » de l'ami Anton Suwalki.

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

Et il y eut un graphique plus complet. Les rendements n'augmentent certes plus à la même vitesse qu'au moment du décollage de l'agriculture française... mais de là à prétendre qu'ils stagnent...

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

M. Foucart a cru trouver une martingale avec « Les rendements du blé et du maïs ne progressent plus ». Et de plastronner :

 

« Amusant ce déni de ce que les rendements (blé, maïs, orge) n'augmentent plus...Le ministère le notait déjà en 2008 ! »

M. Foucart a cru trouver une martingale avec « Les rendements du blé et du maïs ne progressent plus ». Et de plastronner :

 

« Amusant ce déni de ce que les rendements (blé, maïs, orge) n'augmentent plus...Le ministère le notait déjà en 2008 ! »

 

On en tombe bouche bée ! Le ministère aurait noté une tendance à long terme, valant pour l'avenir, en 2008 ?

 

C'est amusant aussi, car le texte note :

 

« Contrairement à la fertilisation, les forts rendements vont de pair avec une utilisation importante des produits phytopharmaceutiques. De trois traitements en dessous de 50 quintaux à l’hectare, on passe à cinq pour obtenir de 60 à 70 quintaux, et à huit traitements au-delà de 90 quintaux. »

 

C'est très mal écrit, et cela ne reflète pas les données du tableau commenté. Pour la fertilisation, on a exprimé le fait que la dose moyenne d'azote par quintal de blé produit diminue avec le rendement. Pour les traitements, le tableau donne des IFT : 2,1 pour moins de 50 quintaux ; 5,3 pour la tranche 90-100 quintaux.

 

Mais la vraie question est celle des moyens de lutte contre les ravageurs mis à la disposition de nos agriculteurs... de ceux qui pourvoient à notre alimentation. Et du sort que le législateur réservera aux néonics.

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

On en tombe bouche bée ! Le ministère aurait noté une tendance à long terme, valant pour l'avenir, en 2008 ?

 

C'est amusant aussi, car le texte note :

 

« Contrairement à la fertilisation, les forts rendements vont de pair avec une utilisation importante des produits phytopharmaceutiques. De trois traitements en dessous de 50 quintaux à l’hectare, on passe à cinq pour obtenir de 60 à 70 quintaux, et à huit traitements au-delà de 90 quintaux. »

 

C'est très mal écrit, et cela ne reflète pas les données du tableau commenté. Pour la fertilisation, on a exprimé le fait que la dose moyenne d'azote par quintal de blé produit diminue avec le rendement. Pour les traitements, le tableau donne des IFT : 2,1 pour moins de 50 quintaux ; 5,3 pour la tranche 90-100 quintaux.

Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

Mais la vraie question est celle des moyens de lutte contre les ravageurs mis à la disposition de nos agriculteurs... de ceux qui pourvoient à notre alimentation. Et du sort que le législateur réservera aux néonics.

 
Le paradoxe de la Reine rouge et de Stéphane Foucart

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