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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les OGM – Pourquoi la France n'en cultive plus ? (de Bernard Le Buanec)

6 Avril 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Recension, #OGM

Les OGM – Pourquoi la France n'en cultive plus ? (de Bernard Le Buanec)

 

Les OGM – Pourquoi la France n'en cultive plus ? (de Bernard Le Buanec)

C'est l'histoire d'une erreur française, d'un accident de parcours européen, et d'une catastrophe mondiale.

Après des débuts plutôt sereins, la France s'est fermée à la culture des plantes transgéniques sur son sol – par ses agriculteurs. Nécessité faisant loi, et les règles du commerce international aidant, la France et l'Europe importent en masse maïs et surtout soja transgéniques. On voit déjà l'irresponsabilité et la lâcheté politiques : on a cédé aux arguments anxiogènes du lobby anti-OGM, y compris quand il a agité les dangers pour la santé... tout en important...

L'agriculture française et son économie ont donc été privés de remarquables solutions technologiques ; précisons : des OGM particuliers qui se sont avérés profitables pour tous (« OGM », tout seul, ne veut pas dire grand chose). Les perdants sont les agriculteurs, mais aussi le reste de la filière, jusque et y compris le consommateur. Comme nous avons (encore) les moyens, on peut penser que ce n'est pas grave. Mais les pouvoirs politique et législatif ont réussi l'exploit d'insulter aussi l'avenir en adoptant une loi – à article unique et sans le moindre exposé des motifs – interdisant la mise en culture des variétés de maïs génétiquement modifié... quel que soit l'événement de transformation (transgène) et l'intérêt pour, par exemple, la santé publique ou l'économie nationale. Ainsi, les variétés qui tolèrent mieux la sécheresse estivale, dans les tuyaux... pas pour les agriculteurs français...

Comment en est-on arrivé là ?

Cette lamentable histoire, M. Bernard Le Buanec – ingénieur agronome, membre de l’Académie d’agriculture de France et membre fondateur de l’Académie des technologies – la brosse dans un opuscule de 80 pages. Un opuscule dont on regrettera que – du fait de sa minceur et d'un titre peu lisible sur la tranche – il passe largement inaperçu sur les étagères des libraires (enfin de ceux qui ne remplissent pas complètement leurs étagères avec les prescriptions délirantes d'un certaine bobo-littérature).

Les OGM – Pourquoi la France n'en cultive plus ? est publié aux Presses des Mines et vous coûtera 15 euros, bien investis.

 

La première partie est fort normalement consacrée à un panorama chronologique que l'auteur découpe en cinq séquences :

 

  • 1976-1996 : une histoire qui commence bien

  • 1996-1997 : le début des oppositions, les jeux d'acteurs et l'émergence du politique

  • 1997 : la première autorisation de culture de maïs GM

  • 1998-2007 : la culture du maïs GM est légale mais la production reste limitée

  • 2007-2014 : la prééminence du politique.

 

On ne s'attarde pas trop. L'histoire est connue dans ses grandes lignes et surtout largement accessible grâce aux archives de l'Internet. Et il y a des épisodes qu'il est plus prudent de ne pas évoquer dans le détail... car la justice est maintenant instrumentalisée...

 

C'est donc la suite qui est du plus haut intérêt. Elle est déclinée en trois parties :

 

  • Les Français et les OGM : le façonnage de l'opinion publique

  • Les responsabilités de la recherche publique

  • L'attitude hésitante des agriculteurs français.

 

Ce ne sont que trois douzaines de pages sur les événements en coulisse, dans l'ombre ou en dehors du champ visuel des médias. Mais l'essentiel y est – surtout la matière à réflexion. On ose espérer que quelqu'un prendra le relais pour entrer dans le détail et, surtout, pour tirer les leçons de ce qui est sans nul doute un fiasco. Ce quelqu'un, évidemment, ne peut pas être un de ces personnages qui sont officiellement des chercheurs, historiens des sciences, et qui font dans le post-modernisme. Un post-modernisme évidemment orienté.

 

Ce ne sera sans doute pas M. Le Buanec. Car ce n'est pas son style. Acteur majeur de la filière française des semences et plants, il a notamment été le directeur des programmes de recherche du groupe Limagrain de 1984 à 1993, quand les OGM étaient en gestation. Ses activités ont pris une dimension mondiale, de 1993 à 2008, quand il a été le secrétaire général de l'ASSINSEL, Association Internationale des Sélectionneurs pour la Protection des Obtentions Végétales, et de la FIS, Fédération Internationale du Commerce des Semences, maintenant unis en tant qu'ISF, Fédération internationale des semences.

 

Car son style, c'est plutôt le direct, l'efficace. Quand, par exemple, on est observateur pour le compte de la filière des variétés et des semences au sein de l'organe de la FAO qui a négocié (âprement) ce qui est devenu le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture (TIRPAA), que la parole vous est chichement accordée, on n'a pas le loisir de pontifier. Il y a du reste une confidence intéressante sur ces travaux dans une note à la page 38.

 

Il m'est arrivé de rencontrer M. Le Buanec du temps où il était chez Limagrain, avec un professeur d'économie brésilien, Decio Zylbersztajn. Un fort long déplacement en une journée pour apprendre pourquoi, à l'époque, Limagrain avait fermé ses centres de recherche au Brésil. La réponse a fusé, claire et nette : pas de propriété intellectuelle. Ce style direct, on le retrouve dans les OGM...

 

Le pedigree de l'auteur peut susciter des doutes – ah, les doutes, nouveaux moteurs de l'action et de l'inaction, particulièrement pour les OGM... – sur son impartialité. Raté : cet opuscule est une litanie de faits.

 

La matière à réflexion ? La cause est probablement perdue à l'échelle, au moins, de la décennie pour les OGM en France. Mais la cause est en train de se perdre sur d'autres sujets – l'élevage et la boucherie, les produits phytosanitaires... – et on a l'impression que les mêmes causes produisent les mêmes effets. On ne saurait donc que recommander la lecture d'OGM... aux décideurs de la filière agricole qui ont un rôle à jouer dans la définition de son avenir.

 

Au fait, pourquoi, au début « erreur », « accident », « catastrophe » ? On peut probablement discuter sur le choix et l'ordre des termes. Car l'erreur pour l'agriculture française est probablement une catastrophe pour l'avenir sur d'autres plans.

 

En refusant les variétés de maïs Bt, nous avons refusé une technologie qui économise les insecticides et sécurise la production agricole (et soulage des angoisses chez les agriculteurs... mais se préoccupe-t-on des agriculteurs). Une technologie qui bénéficie aussi à la santé publique car des maïs protégés contre des insectes foreurs sont moins sujets aux mycotoxines. Nous avons fermé la porte aux variétés tolérant un herbicide à large spectre ; certes, il faut plus d'explications pour en décrire l'intérêt, qui est réel (à preuve, leur succès sur le continent américain). Fermé la porte aux pommes de terre mieux adaptées à l'industrie amidonnière. Dit niet aux pommes de terre résistantes au mildiou (et aux formidables économies de pesticides). Exclu l'utilisation future de pommes de terre produisant moins, ou quasiment plus, d'acrylamide cancérigène à la friture...

 

L'ouvrage comporte du reste une annexe intitulée : « Quelques projets de recherche abandonnés en France ».

 

Sur le plan international, l'Europe – la France y jouant un rôle moteur – a insufflé une réaction de suspicion, voire de rejet, y compris dans les cas où des OGM tels que le riz doré sont a priori une réponse à un grave problème de santé publique. Ou bien, comme pour le bananier en Ouganda – la plante vivrière de base pour les populations aux revenus modestes – quand la voie de la transgénèse est la seule biologiquement possible pour lutter contre le flétrissement bactérien.

 

Le pompon a été décroché avec cette décision imbécile d'avril 2013 de ne plus financer de projets entrepris sous l'égide de l'Agence française de développement (AFD) impliquant des OGM.

 

Mais revenons en France. Il peut appartenir à un préfacier de prendre un peu de hauteur par rapport au sujet de l'ouvrage. Mme Agnès Ricroch l'a fait avec bonheur :

 

« ...La tâche est ardue. Nos étudiants formés par notre corps professoral, nos chercheurs, nos ingénieurs étaient en capacité de relever ces défis agricoles et de préserver la compétitivité européenne. Le sont-ils encore ? Cet ouvrage nous éclaire sur cette situation inédite en France dans laquelle les biotechnologies végétales innovantes de l’ère de la transgénèse à celle post-OGM pourvoyeuses d’emplois et porteuses de co-solutions sont menacées d’érosion intellectuelle. Cet ouvrage intéressera un lectorat désireux de comprendre les implications. »

 

Selon sa fiche de l'Académie d'Agriculture de France, Mme Ricroch est professeur adjoint à la Pennsylvania University et maître de conférences à AgroParisTech. L'ordre ne nous semble pas anodin : c'est peut-être une des « implications » du fait que la France ne cultive plus d'OGM et, surtout, ne cultive plus son avenir.

 

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