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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Comment on abuse des nourrissons pour les campagnes politiques

19 Mars 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Activisme, #Politique, #Glyphosate (Roundup), #Ludger Wess

Comment on abuse des nourrissons pour les campagnes politiques

 

Ludger Weß*

 

Une fausse nouvelle !

 

On savait déjà dans l'Antiquité – l'historien grec Thucydide a écrit sur ce sujet – que la peur est une force motrice majeure pour l'action politique. La peur permet de gagner des partisans et de se mettre l'électorat de son côté.

 

Aujourd'hui, personne ne chérit cette constatation autant que les ONG environnementales et leurs lobbyistes dans les partis et les parlements. On peut attiser les plus grandes craintes si on peut persuader les mères que leurs enfants sont empoisonnés – par les vaccins, la vitamine D, le fluor dans l'eau potable ou le poison dans les aliments [1]. La peur peut être portée au paroxysme en prétendant que les mères infligeraient des dommages graves pour la santé à leurs enfants du fait de l'allaitement.

 

C'est précisément avec cet argument – que le lait maternel est contaminé par le « pesticide probablement cancérogène » –, que le groupe parlementaire Bündnis 90/Die Grünen (les Verts) s'est adressé au public en juin 2015. Le groupe avait commandé une analyse de 16 échantillons de lait maternel et a annoncé le 26 juin 2015 qu'un « laboratoire de Leipzig » [2] avait trouvé dans tous les 16 échantillons des « résidus de glyphosate au-dessus du niveau maximum de 0,1 ng/ml (nanogramme par millilitre) admissible pour l'eau potable [3] ».

 

 

Les Verts se sont dits conscients de leurs responsabilités. Ils se seraient, « en tant que groupe parlementaire, longtemps interrogés si nous devions tester le lait maternel pour le glyphosate et accepter, le cas échéant, de déstabiliser les mères qui allaitent, bien que le lait maternel soit si important pour les bébés. En fin de compte, nous avons décidé de publier les résultats parce que, s'agissant d'une question aussi importante que le lait humain et la santé des nourrissons, on n'a pas le droit de balayer les risques potentiels sous le tapis ou de les minimiser ».

 

L'annonce a fait les titres des journaux, alors même qu'il était clair pour quiconque a une formation de base en sciences naturelles, que cela n'avait aucun sens. Les mêmes doutes avaient été émis une année auparavant par des chercheurs à l'occasion d'une étude similaire, tout aussi infondée, de l'exposition au glyphosate par le lait menée pour le compte de l'organisation anti-OGM Moms Across America ​​(MAA). Dans les deux cas, le laboratoire d'analyse a utilisé une méthode qui se prête à l'analyse des solutions aqueuses (eaux potables et souterraines, urine), mais pas pour les liquides gras tels que le lait ; c'est ce qu'ont dit, aux États-Unis d'Amérique, Michelle K. McGuire [4], une spécialiste du lait maternel de la Washington State University, et, en Allemagne, le Bundesamt für Risikobewertung (BfR – Office fédéral d'évaluation des risques) en collaboration avec l'Institut RIKILT de l'Université de Wageningen (Pays-Bas), le laboratoire d'analyses PTRL Europe GmbH et le département de la santé du Land de Basse-Saxe. McGuire et le BfR ont utilisé une méthode non seulement validée pour le lait, mais encore dix fois plus sensible que celle utilisée par les laboratoires qui avaient été commandités par les Verts et les MAA – et ils ont étudié beaucoup plus d'échantillons (MAA : 10 échantillons – McGuire : 41 échantillons ; Verts : 16 échantillons – BfR : 141 échantillons (en anglais ici)). Dans les deux cas le résultat des contre-analyses a été : le lait maternel ne contient pas de glyphosate au-dessus de la limite de détection [5].

 

Maintenant, les auteurs verts de l'étude se contorsionnent : « Il n'y avait à cette époque [en juin 2015] aucune méthode d'analyse validée avec une sensibilité suffisante » (ce qui est faux) ; ils admettent donc que, après vérification par le BfR avec des méthodes validées et neuf fois plus d'échantillons, il est indéniable qu'on n'a « détecté dans aucun des 114 échantillons du glyphosate au-dessus de la limite de détection des méthodes d'analyse optimisées, soit 0,5 nanogramme par millilitre. »

 

Harald Ebner, l'anti-glyphosate de proue des Verts, gazouille même : « Jusqu'à présent, il n'y avait aucune méthode de mesure. Maintenant, oui. »

 

En d'autres termes : le groupe, et surtout leur expert en glyphosate Harald Ebner, savait déjà, quand il a commandé l'analyse, qu'il obtiendrait une étude nulle, réalisée grâce à une magouille ; une étude qui allait en tout cas produire des résultats positifs, et donc les munitions politiques souhaitées.

 

Même si une seule mère a sevré son enfant en raison de la campagne de peur des Verts, ce serait déjà un dommage irresponsable. D'aucuns qualifient cela de manque de scrupules, d'autres de comportement criminel. Pour moi, c'est méprisable et moralement dégénéré. Un homme politique raisonnable démissionne, au plus tard maintenant. S'il ne le fait pas, il perd à jamais le droit d'exiger moralité et responsabilité en politique.

 

 

Qu'est-ce qu'une méthode validée ? Une méthode d'analyse est « validée » si on a apporté la preuve formelle et documentée qu'elle est adaptée au but de sa mise en œuvre et qu'elle répond aux exigences que l'on a posées. Cette preuve doit être apportée de manière reproductible dans une série systématique de tests. Prouver la présence d'une molécule relativement petite, comme le glyphosate, dans le lait maternel est difficile, car celui-ci est riche en lipides et en protéines. Il n'y a que quelques méthodes et quelques institutions qui ont une expertise pertinente. L'institution commanditée par les Verts n'avait pas de méthode validée à sa disposition (elle a, en conséquence, évoqué des méthodes « non accréditées ») et a utilisé le test ELISA, lequel produit des faux positifs en cas d'interférences.

 

 

Quelle méthode a été utilisée dans l'étude commanditée par les Verts ?

 

Le glyphosate n'est pas facile à détecter. Pour les solutions aqueuses (par exemple les eaux potables et souterraines, l'urine), on utilise le test ELISA (Enzyme Linked Immunosorbent Assay). Dans les fluides complexes tels que le lait maternel, le test ne doit pas être utilisé parce que de nombreux composants du lait maternel (lipides, protéines, vitamines, etc.) peuvent interférer.

 

Le test ELISA est fondé sur une substance qui se lie au glyphosate (les biologistes parlent d'un anticorps). S'il y a du glyphosate dans un échantillon (ici, le lait maternel), il se lie aux anticorps. Malheureusement, il est difficile de mesurer à combien d'anticorps le glyphosate s'est lié lorsqu'on a ajouté l'échantillon. Par conséquent, quelques astuces sont nécessaires : pour le test, on ne verse pas seulement l'échantillon, mais on ajoute aussi aux anticorps un enzyme qui porte une molécule de glyphosate chimiquement bien liée. Il y a dès lors concurrence entre les molécules de glyphosate libres de l'échantillon et les molécules de glyphosate liées à l'enzyme pour les anticorps en nombre limité. S'il y a beaucoup de glyphosate dans l'échantillon, seuls quelques complexes enzyme-glyphosate peuvent se lier aux anticorps. S'il y a peu ou pas de glyphosate, alors beaucoup de complexes enzyme-glyphosate se lieront. On laisse agir pendant un certain temps et on lave l'excès non lié. Ensuite, on ajoute une substance de test qui peut être clivée par la partie enzymatique de la molécule complexe, libérant un colorant.Si beaucoup de molécules complexes ont été capturées par les anticorps (donc s'il y a peu de glyphosate dans l'échantillon), beaucoup de colorant est produit. Si, à l'inverse, il y a beaucoup de glyphosate dans l'échantillon, peu de complexes enzyme-hybride peuvent se lier, et très peu de colorant est produit. Cela devient donc clair : si quoi que ce soit interfère avec la liaison du complexe enzyme-glyphosate aux anticorps (par exemple, les lipides de l'échantillon), il se formera peu de colorant et, en conséquence, la méthode simule une concentration de glyphosate élevée. Il est bien connu que les lipides ont précisément cet effet sur les méthodes ELISA. Par conséquent, on ne pouvait que prévoir qu'avec ce procédé, on « trouverait » quelque chose qui, en réalité, n'existe pas [6].

 

_________________

 

* Ludger Weß (Wess) a étudié la biologie et la chimie et a travaillé en tant que biologiste moléculaire à l'Université de Brême avant d'entamer une activité de journaliste scientifique. Il écrit régulièrement depuis les années 1980 sur les aspects scientifiques, économiques, historiques, juridiques et éthiques des sciences et des technologies, principalement sur le génie génétique et les biotechnologies. Ses articles ont paru dans Stern, die Woche et le Financial Times Deutschland ainsi que dans des revues spécialisées internationales. Il a publié un ouvrage sur les débuts de la recherche génétique, die Träume der Genetik (les rêves de la génétique), avec une 2e édition en 1998.

 

En 2006, il a été un des co-fondateurs de akampion, qui conseille les entreprises innovantes dans leur communication. Ludger Weß a un doctorat en histoire des sciences et est membre de la National Association of Science Writers états-unienne ; il vit à Hambourg.

 

Vous pouvez le suivre sur https://twitter.com/ludgerwess

 

Source : http://ludgerwess.com/saeuglingsmissbrauch/

 

 

[1]  Ma note : C'est bien ce qui a présidé à l'infâme Cash Investigation du 2 février 2016 : les enfants dans le titre (« Produits chimiques : nos enfants en danger ») ; les pesticides dans les cheveux des enfants dans le Bordelais ; l'interview d'une femme enceinte pour l'eau de Moriers ; etc.

 

[2]  Ma note : C'est le laboratoire Biocheck, co-fondé par Mme Monika Krüger, anciennement à l'Université de Leipzig et militante anti-pesticides et anti-OGM notoire.

 

La date de publication n'est pas anodine : on débattait au niveau européen d'une mesure transitoire pour prolonger l'autorisation du glyphosate jusqu'à fin juillet 2016.

 

 

[3]  Ma note : Le tableau des résultats fait état de valeurs de 0,211 ng/ml à 0,432 ng/ml dans le lait et de 0,276 ng/ml à 2,273 ng/ml dans l'urine. Dans un cas, les valeurs relevées dans le lait et l'urine sont sensiblement équivalentes ; dans un autre, celle du lait est supérieure à celle de l'urine... Les auteurs de l'étude ne se sont pas inquiétés de cette incohérence.

 

On notera aussi que les résultats sont donnés avec trois décimales. Le BfR note, par exemple ici, que la limite de quantification annoncée par le fabricant du test est de... 75 ng/ml. Il était donc déjà malhonnête – n'ayons pas peur des mots – d'employer un test inadapté, encore plus malhonnête d'annoncer des résultats en-dessous de la limite de quantification, et extraordinairement malhonnête de donner des chiffres avec une précision 75.000 fois plus grande que ce que le test peut produire avec fiabilité.

 

Les auteurs de l'appel à la panique ont évidemment aussi cité, pour la comparaison, la valeur limite – de qualité et non de sécurité – de 0,1 ng/ml pour l'eau du réseau de distribution. Le BfR relève, dès le moins de juin 2015, que la limite maximale de résidus est de 10 ng/g, donc environ 100 fois plus élevée, pour les aliments pour nourrissons.

 

On notera aussi que des journaux ont fait un remarquable travail de démystification. Ainsi le Stern dès le 1er juillet 2015. Dès avant, le 26 juin 2015, le Tagesspiegel s'est livré à un petit calcul : avec la dose de glyphosate la plus élevée dans le lait, un nourrisson de cinq kilogrammes devrait absorber en un jour... 3.750 litres de lait maternel pour atteindre sa dose journalière admissible !

 

 

[4]  Ma note : En représailles, le US Right to Know, l'association écran de l'industrie du bio, a lancé une demande de production de ses courriers dans le cadre des lois états-uniennes sur le droit à l'information. Voir par exemple ici.

 

[5]  Ma note : Quelles ont été les réactions de notre ANSES nationales aux récentes élucubrations de Cash Investigation sur les pesticides dans les cheveux, etc ? De Générations Futures dans les poussières ? De 60 millions de consommateurs au sujet des protections féminines ?

 

[6]  Un commentaire, de M. Wolfgang Nellen, qui mérite lecture :

 

« Très joliment expliqué.

 

Pour le rendre encore plus clair :

 

Un groupe de scientifiques examine une aire de jeu pour enfants pour vérifier s'il y a des serpents venimeux. À cet effet, ils comptent tous les objets en mouvement qui n'ont pas de pattes (ce sont les molécules qui peuvent se lier à l'anticorps). Ils en trouvent un certain nombre et concluent que l'aire de jeu doit être fermée parce qu'il y a danger de mort. Ils ne vérifient pas si les animaux sont des serpents, et encore moins s'ils sont venimeux. Ils savent très bien que la probabilité de trouver des serpents venimeux en Allemagne, sur une aire de jeux pour enfants, est extrêmement faible et ils savent aussi que leur méthode de recensement inclut les vers de terre et les orvets. Néanmoins, ils essaient de verrouiller toutes les aires de jeux en raison de l'imminence d'un danger. Les parents inquiets enferment leurs enfants pendant des mois à la maison. C'est ce qu'on appelle le principe de précaution.

 

Mais voici qu'arrivent d'autres scientifiques qui demandent s'il s'agit effectivement de serpents venimeux. Ils cherchent à savoir si les objets mobiles allongés et sans jambes ont en fait des os (comme les serpents) et des crochets (comme les serpents venimeux). Et ils constatent que tous les objets comptés sont des vers de terre.

 

Mais, dit le premier groupe, nous ne voulions qu'avertir et nous n'avons pas dit qu'il fallait enfermer les enfants. Et d'ailleurs, notre méthode est plus précise. Les autres scientifiques n'ont analysé que les animaux qu'ils ont trouvé. Ils ne peuvent en aucun cas exclure que, quelque part en Allemagne, quelque part sur une aire de jeu, il y a quand même un serpent venimeux. Le danger n'est en aucun cas écarté ! »

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