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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Libération : entre raison et déraison

26 Février 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides, #Activisme

Libération : entre raison et déraison

 

Le journal Libération a produit le même jour – le 23 février 2916 – deux articles aux antipodes l'un de l'autre.

 

Avec « "Cash Investigation", lanceur d’alerte trop alarmiste », Cédric Mathiot et Pauline Moullot ont fait preuve d'une ténacité qui honore la profession journalistique – ou plutôt fait exception. C'est l'épisode 3, après « Pesticides : le chiffre bidon de Cash Investigation » (voir ici, sur ce site) et « Pesticides, épisode 2 : "Cash Investigation" a toujours tort » (voir ici).

 

En résumé, c'est cette superbe infographie ci-dessus.

 

Les auteurs ont aussi eu la bonne idée de citer l'Étude de l’alimentation totale française 2 (EAT 2) publiée par l'ANSES en juin 2011 (voir aussi ici, pour d'autres liens). Cette étude s’appuie sur une méthode standardisée, recommandée par l’OMS et vise à rechercher différentes substances susceptibles d’être présentes dans les aliments tels que consommés ; toutes sortes de substances, présentes naturellement dans les aliments ou par suite d'une contamination d’origine environnementale, ou encore par suite d'activités humaines industrielles, agricoles, domestiques, etc. L'étude a ainsi porté sur 283 substances actives phytosanitaires, mais aussi 25 mycotoxines naturellement produites par des souches de moisissures au champ et/ou lors du stockage des denrées végétales, et 11 phyto-estrogènes naturellement présents dans les plantes.

 

Exemple de conclusion pour les mycotoxines :

 

« Ces résultats montrent que le risque peut être écarté pour la population générale pour l’ochratoxine A, les aflatoxines, la patuline, le nivalénol, les fumonisines et la zéaralénone (Tableau 5). En revanche, il ne peut être écarté pour le déoxynivalénol et ses dérivés acétylés, pour lesquels les calculs d’exposition montrent des dépassements des VTR [valeur toxicologique de référence]»

Et pour les pesticides :

 

« Pour 244 substances, le risque peut être écarté pour la population (Tableau 7). Parmi les 10 autres substances, 6 étaient autorisées en Europe et en France au moment de l’échantillonnage.

 

« Une seule substance présente des dépassements de la VTR sous l’hypothèse basse qui minore les teneurs et donc les expositions. Il s’agit du diméthoate, autorisé en tant qu’insecticide pour le traitement des vignes, cultures fruitières et légumières. Ces dépassements de la VTR sont associés à la détection du diméthoate dans des cerises et ne concernent que les forts consommateurs de cerises : le risque ne peut donc être écarté mais doit néanmoins être relativisé au regard de la consommation effective de ce fruit tout au long de l’année. »

 

Pourquoi ces deux citations ? Les fongicides – ainsi que les insecticides lorsqu'ils combattent des insectes piqueurs, suceurs ou foreurs qui « ouvrent la porte » aux moisissures – sont des outils pour lutter contre les mycotoxines. Des mycotoxines dont l'ANSES dit qu'« une trentaine possède des propriétés toxiques réellement préoccupantes pour l'homme ou l'animal. »

 

 

Dans Libération, les auteurs se sont à nouveau permis une référence aux « lobbys pro-pesticides qui se sont rué avec gourmandise sur cette erreur [de Cash Investigation]. Après tout, pourquoi pas, si cela leur permet de se démarquer des « lobbys ». Sans entrer, une nouvelle fois, dans la question du positionnement exact des commentateurs qui combattent les thèses des « anti-pesticides », nous constaterons ici, à l'aide des deux citations ci-dessus, que ces fantomatiques « lobbys pro-pesticides » sont en fait pro-santé publique.

 

 

Que choisissez-vous quand vous êtes envahis de moustiques ?

Et quand vous craignez les maladies propagées par les moustiques ?

 

 

La colonne de droite de l'article précité de Libération sur la toile nous invite à aller voir « La Gironde viticole entre cancers et "omerta" ». Le genre d'article à la gloire de l'activisme, des activistes et, bien sûr, du vertueux « bio » (présumé vertueux, par principe).

 

« ...Les dangers des pesticides, on les connaît. Mais il y a une véritable omerta sur le sujet. Cela ne fait pas longtemps que les cancers sont recensés dans un registre épidémiologique. »

 

Formidable ! Il y a une « omerta », mais on sait... La vérité est que l'on sait précisément parce qu'il n'y a pas d'omerta, que les produits sont testés, homologués après une procédure rigoureuse, autorisés le cas échéant avec des préconisations d'emploi drastiques, suivis dans le temps, et soumis périodiquement à renouvellement d'homologation. Tout n'est certes pas parfait, mais ce genre de discours, fondé sur le grand complot de l'Axe du Mal Chimiocapitalistique, est méprisable.

 

Quant au registre épidémiologique, une petite recherche suffit pour apprendre que les activités dans ce domaine ne datent pas d'hier. Le Registre général des cancers de la Gironde a ainsi obtenu sa qualification par le Comité national des registres (CNR) fin 2006. Le Registre des hémopathies malignes de la Gironde est qualifié depuis 2002.

 

Mais le journalisme routinier et sans scrupules ne consiste-t-il pas à reproduire sans état d'âme les déclarations des acteurs de l'actualité, pourvu qu'elles aillent dans le « bon » sens ?

 

 

 

Les dirigeants de l’interprofession des vins de Bordeaux sont mis en cause :

 

« Le CIVB [Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, ndlr] a fait le choix de ne pas promouvoir le bio pour ne pas dévaloriser les grands crus classés. Ses dirigeants sont extrêmement conservateurs. »

 

Si vous croyez que le journal aurait donné la possibilité aux mis en cause de donner leur propre version des faits, vous avez tort... Cela ne fait pas partie de la déontologie du journalisme militant.

 

Il y aura, apprend-on, une nouvelle manifestation devant la préfecture de Gironde le 1er mars, pour la remise au préfet d'une pétition demandant que les zones viticoles situées à proximité d’établissements scolaires soient traitées en « bio ». Sinistre plaisanterie pour qui sait que l'événement de Villeneuve-de-Blaye a eu pour origine un traitement « bio » (outre les responsabilités du personnel éducatif qui a fait répéter une chanson dans la cour pendant qu'on traitait à côté).

 

Libération : entre raison et déraison

Avec « Les pesticides nuisent gravement à la santé » de Coralie Schaub, on atteint le niveau de la tristement célèbre couverture médiatique, par l'Observateur, de l'événement planétaire de la publication d'une célèbre « étude » sur des rats alimentés avec un maïs GM et abreuvés avec du Roundup.

Nous admettrons que le montage d'une pomme avec des épines est très original. Il est appelé à un grand avenir !

Là encore, on nage en plein délire. Ouverture :

« Les pesticides font rarement l’objet d’un gros "buzz" médiatique. »

 

À en croire la fin du paragraphe,

 

« Et ce n’est là qu’une des infos qui tombent quasi quotidiennement sur les pesticides, dans l’indifférence générale. »

 

Faut-il croire que les médias publient « quasi quotidiennement » des « infos » qui ne suscitent aucun intérêt ? Sur un sujet comme les pesticides sur lequel il est si facile de jouer sur l'émotion ? Et pour lequel la plus énorme des âneries – du moment qu'elle annonce l'apocalypse, même limitée à une assiette, pas forcément planétaire – fait le tour du monde bien avant que le rationaliste puisse articuler un début de décryptage ?

 

Entre les deux phrases, il y a :

 

« Mesdames, Mesdemoiselles, ils sont aussi dans vos tampons et serviettes hygiéniques. C’est ce que révèle le magazine 60 Millions de consommateurs dans son numéro de mars, pointant la présence de résidus de substances "potentiellement toxiques" dans 5 des 11 protections féminines analysées, bien qu’à des niveaux "faibles". »

 

 

Libération : entre raison et déraison

Elle n'a pas fait un gros « buzz », cette « information » avec un gros titre en couverture de 60 millions ? Alors qu'il n'y a aucune donnée quantitative et que cela relève manifestement de la manipulation médiatique et du sensationnalisme ?

De plus, sur les résidus – cinq sur onze produits – seuls deux (dont un très mal identifié) sont classés « pesticides ». Mais la journaliste de Libération (tout comme celle de 60 millions) n'en a cure. L'objet de l'article n'est-il pas de faire peur et de contribuer à ce qui semble être maintenant, de plus en plus, une campagne orchestrée de grande envergure à l'approche du Salon de l'agriculture ?

Citons encore ceci parmi les imbécillités écrites – ou simplement colportées – par l'auteur :

« Mais la plupart de ceux [des pesticides] utilisés aujourd’hui sont les héritiers de la guerre chimique, comme le documente Marie-Monique Robin dans son livre Notre poison quotidien. Les travaux de l’Allemand Fritz Haber, inventeur du gaz moutarde ou du Zyklon B, ont permis la production industrielle d’insecticides de synthèse. »

 

La guerre chimique, c'était il y a un siècle ! Et Fritz Haber a bon dos dans l'idéologie chimiophobe. La première synthèse connue du gaz moutarde, du sulfure de 2,2' dichlorodiéthyle, remonte à 1860 et fut réalisée par Frederick Guthrie. D'ailleurs, les Français ne furent pas en reste pour améliorer le procédé de fabrication. Quant au Zyklon B, le brevet a été délivré en faveur de Walter Heerdt. Il est vrai qu'il fut l'élève de Fritz Haber...

 

La solution magique est décrite par référence à l'inévitable Olivier De Schutter, lequel s'est honteusement compromis, lui, le juriste de haut vol et spécialiste des droits de l'Homme, dans la mascarade du Tribunal Monsanto :

 

« Plus respectueuse de la nature, l’agro-écologie permettra de nourrir 9 milliards de Terriens en 2050, affirme Olivier De Schutter, ex-rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation.

C'est suivi d'une citation... qui n'existe pas ! Ce que la journaliste a fait est un montage, présenté sous forme de citation (tout est permis...) à partir de la table des matières du rapport A/HRC/16/49 daté du 20 décembre 2010. On aura du mal à y trouver une prédiction sur l'horizon 2050 : M. De Schutter a été prudent dans son document officiel...

 

Le grand complot n'est évidemment pas absent. À nouveau dans un contexte ridicule :

 

« Mais les lobbys veillent. Début 2015, l’Organisation mondiale de la santé, a classé cancérogène "probable" le glyphosate, l’herbicide le plus produit au monde, ingrédient du Roundup de Monsanto... »

 

Ils ont tellement bien veillé, les lobbies, qu'ils n'ont pas empêché le cirque du CIRC...

 

Mais, en attendant, on a le cirque de Libération.

 

 

Libération : entre raison et déraison

Même en éditorial de M. Laurent Joffrin, « Tolérance coupable » :

« Il apparaît clairement - la médiatrice européenne, Emily O’Reilly, en tout cas, le dit - que les autorités nationales et européennes ont fait preuve d’une tolérance coupable à l’égard de l’agrobusiness. Dans une proportion significative, le public a été exposé à un risque sanitaire manifeste et excessif. »

Où sont les preuves de la tolérance coupable ? Du risque sanitaire manifeste et excessif ? Un bon journaliste, respectueux de son lectorat s'appuie sur les documents primaires, pas sur l'interprétation unilatérale qui en est faite par des parties intéressées, dont l'objectivité est a priori sujette à caution.

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