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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Les pollutions par les engrais azotés et les produits phytosanitaires : coûts et solutions »

9 Février 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides

« Les pollutions par les engrais azotés et les produits phytosanitaires : coûts et solutions »

 

 

Source : "La révolution des nitrates : ils sont bénéfiques !"
 

 

Nous vous avons entretenus de ce document du Service de l’Économie, de l’Évaluation et de l’Intégration du Développement Durable (SEEIDD) du Commissariat général au développement durable (CGDD) du Ministère de l'Écologie, du Développement Durable et de l'Énergie (MEDDE) dans un billet précédent, dans lequel nous l'avons essentiellement abordé par le biais de l'examen critique d'un article paru dans le Monde.

 

Ce document mérite une analyse plus détaillée.

 

 

Notre usage de produits phytosanitaires : la surprise du MEDDE

 

Le document embraye sur notre utilisation de produits phytosanitaires selon un schéma presque classique. Car surprise bienvenue, on commence par énoncer la place de la France dans le monde agricole. Il faut bien commencer par là pour mettre les chiffres en perspective !

 

La France est donc le premier producteur agricole européen en valeur (65 milliards d’euros (Md€) en 2013, soit près de 18 % de la production agricole de l’Union européenne), le blé contribuant à hauteur de 59 % des productions végétales françaises, en valeur.

 

La France a également la plus grande surface agricole utile (SAU) avec 27,5 millions d’hectares en 2010, soit 16 % de la SAU de l’Union européenne, dont 19,2 millions d’hectares arables et de cultures pérennes, essentiellement de vignes et d’arbres fruitiers.

 

C'est essentiellement à l'aune de ce dernier chiffre qu'il faut évaluer notre consommation de produits phytosanitaires (sans oublier, notamment, les conditions climatiques qui influent sur la présence et l'impact des parasites et maladies) : 63,8 Mt et 66,7 Mt de pesticides vendus en 2012 et 2013 d'après les statistiques de l'Union européenne, ce qui place la France au second rang derrière l'Espagne (figure 1).

On est donc loin des 100.000 tonnes régulièrement colportés par les médias routiniers et sur les sites des mouvances anti- pesticides et « altermondialiste » (les deux ayant fait alliance), de leurs alliés objectifs tel Cash Investigation dans « CARTE. Quels pesticides dangereux sont utilisés près de chez vous ? ». Notons, incidemment, que les « journalistes d'investigation » ont eu accès aux données départementales – il ne leur était donc pas difficile de faire une somme sur un tableur – et qu'il nous a fallu deux tentatives pour faire admettre un commentaire de correction.

 

Il y a mieux si l'on considère la consommation rapportée à la SAU pertinente (figure 2) :

 

« Par ailleurs, l’analyse comparée des consommations de ces produits, des SAU ou des superficies des terres arables et des cultures pérennes dans les différents États membres montre que la France se place au 8e rang en termes de consommation de produits phytosanitaires exprimée en kilogrammes par hectare. »

Ces indications ne sont pas nouvelles. Leur intérêt réside pour partie dans le fait qu'elles figurent de manière accessible dans un document relevant in fine du Ministère de l'écologie – peu suspect de complaisance envers la chimie agricole (c'est le moins que l'on puisse dire...). À ce titre, elles pourraient contribuer à façonner un débat plus serein sur l'agriculture française – autrement dit, la production alimentaire et notre sécurité et souveraineté dans ce domaine.

 

Rappelons la phrase d'introduction de l'article du Monde que nous avons commenté précédemment :

 

« L’agriculture française a la main lourde sur les pesticides comme sur les engrais azotés. »

 

Avons-nous des chances d'être entendus ?

 

 

Notre consommation d'engrais azotés : une autre surprise du MEDDE

 

Le document suit le même schéma. Mais la France est le premier consommateur d’engrais minéraux azotés de l’Union européenne avec 2,2 millions de tonnes (Mt) en 2013 sous forme d’engrais (figure 3).

Ramenée à l'hectare de SAU, notre consommation nous ramène cependant à la 5e place de l’Union européenne (figure 4).

Le document ajoute : « nettement au-dessus de la moyenne européenne ». On peut en discuter. Toujours est-il que cette consommation doit être rapportée aux productions et aux rendements.

 

On oublie souvent dans les « débats » sur les systèmes agricoles et la pollution que le produit retiré du champ emporte avec lui – on dit : « exporte » – une certaine quantité d'éléments fertilisants, dont de l'azote. C'est élémentaire : plus le rendement est élevé, plus la culture doit disposer – de plus au bon moment – d'éléments fertilisants (voir par exemple ici et ici). Lorsqu'on s'ébaubit d'admiration devant une agriculture dite « biologique » qui, prétendument, « n'a pas besoin d'engrais chimiques », on oublie que ses objectifs de rendement sont souvent bien inférieurs à ce qui est réalisé, dans les mêmes conditions agro-climatiques, en agriculture dite « conventionnelle », pas forcément « productiviste ».

 

 

Flux d'azote : surtout ne pas déplaire...

 

Moralité : apporter de l'azote répond à un besoin.

 

Le problème avec l'azote est double : d'une part, qu'il soit d'origine organique (effluents d'élevage – fumier, purin, lisier, fientes de volailles, etc.) ou synthétique (« engrais azotés » au sens restreint), une partie se transforme en oxydes gazeux dont certains sont des gaz à effet de serre. D'autre part, la forme nitrate est facilement lessivée et peut se retrouver dans les eaux de surface et souterraines.

 

Les nitrates sont régulièrement accusés de polluer les eaux destinées à la consommation d'une part, et les rivières et même la mer d'autre part. Il n'est donc pas étonnant de voir un service du Ministère de l'écologie produire un énième document sur la pollution par les engrais azotés. Mais cela relève d'un mouvement pavlovien, d'une certaine étroitesse d'esprit, et d'un souci de rester politiquement correct.

 

S'agissant de l'eau potable, l'OMS a défini il y a longtemps une norme à 50 mg/L, à une époque où on craignait la maladie bleue du nourrisson, ou méthémogloblinémie. Cette norme est en pratique caduque. Il suffit de savoir qu'on trouve des nitrates à des doses bien supérieures, par exemple de l'ordre de 2 g/kg, soit 40 fois plus, dans des légumes dont la consommation est chaudement recommandée... Mais personne (ou presque) n'ose s'attaquer à cette norme, devenue vache sacrée. Et, cerise sur le gâteau pour le monde de la contestation et de la démagogie écologique, c'est un formidable cheval de bataille.

 

S'agissant des eaux des rivières, des lacs, et de la mer, les nitrates contribuent sans nul doute à l'eutrophisation, assimilée à une perte de qualité. Mais le véritable facteur limitant est le phosphore. Selon un document qu'on peut qualifier d'anthologique de M. Guy Barroin :

 

« En déversant dans le réseau hydrographique des quantités considérables de phosphore, les activités humaines, qu'elles soient domestiques, industrielles ou agricoles, induisent une carence en azote. Cette situation stimule la prolifération de cyanobactéries capables de fixer l'azote moléculaire dont l'atmosphère constitue une réserve quasi inépuisable. Une fois métabolisé cet azote se retrouve dans le milieu aquatique et participe à son fonctionnement au même titre que les apports anthropiques. D'autres espèces cyanobactériennes peuvent se développer en raison de leur aptitude à proliférer dans les conditions d'éclairement réduit qu'entraîne la prolifération des algues, toutes espèces confondues.

 

« Mise en évidence à l'échelle réduite de temps et d'espace propre à l'expérimentation scientifique la carence en azote fait apparaître ce dernier comme facteur limitant, ce qui occulte le fait qu'à l'échelle globale de l'hydrosystème c'est le phosphore qui est le facteur limitant puisque c'est lui qui déclenche la fixation biologique de l'azote. »

 

On ne saurait pas non plus omettre de renvoyer les lecteurs aux excellentes explications de M. Laurent Berthod, ici et ici.

 

Mais il y a deux mais : d'une part, les nitrates sont, selon un lieu commun, en grande partie d'origine agricole alors que le phosphore provient pour une partie importante des effluents domestiques... on ne va tout de même pas pointer du doigt l'ensemble de la population... et des électeurs. D'autre part, le sujet des nitrates dans les eaux a été tellement labouré, alors que les phosphates...

 

 

Flux d'azote : un schéma insuffisant...

 

Le document du SEEIDD – qui, rappelons-le, « n’engage que ses auteurs et non les institutions auxquelles ils appartiennent » – nous propose donc un schéma des flux d'azote dans la production agricole (figure 5).

C'est une resucée d'un autre document, « Les surplus d’azote et les gaz à effet de serre de l’activité agricole en France métropolitaine en 2010 », du Service de l’observation et des statistiques du CGDD (figure 6).

On peut reprocher au premier schéma de ne pas indiquer les flux entre cultures et cheptel, au deuxième d'être peu (euphémisme) compréhensible. Un document précédent, portant sur les chiffres de 2007, était bien plus simple dans la présentation (tout en étant mystérieux sur les chiffres...) (figure 7).

Toujours est-il que le document le plus récent (figure 5) nous annonce des « pertes d’azote proches de 50 % de l’azote entrant dans l’exploitation ».C'est encore plus fort dans l'article du Monde :

 

« Sur les 2,2 millions de tonnes achetées en 2013, 1,5 million était en surdose, selon les deux auteurs de l’étude [...] »

 

C'est une façon de voir qui nous déplaît dans les deux cas. Il serait plus juste, à notre sens, d'évaluer les « pertes » sur la base de l'ensemble de l'azote intervenant dans la « ferme France ». Si l'on prend la figure 6, il entrait 4.459 kt en 2010 et il en sortait 3.188 kt sous forme de prélèvements des cultures. La différence, 1.271 kt, soit 28,5 % représenterait alors les « pertes » selon la logique du document.

 

Mais sont-ce bien des pertes ? Il nous semble que ces calculs ignorent les immobilisations (et restitutions) par l'humus et surtout par les résidus de récoltes. Tout ne part pas au ruisseau !

 

Du reste, le « Surplus (perte dans les eaux) » de la figure 5 (0,9 Mt) est expliqué dans la légende comme une « une perte potentielle maximale vers les eaux ». Dans la figure 6, il y a deux « surplus ». Celui qui « correspond à la quantité maximale d’élément excédentaire sur une surface agricole donnée qui risque d’être transférée vers le milieu aquatique » est affiché à 0,668 Mt. Une belle différence !

 

Peut-être faut-il citer Winston Churchill à ce stade :

 

« Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées »

 

 

...mais quelques éléments intéressants

 

Quid de la pollution par le consommateur ?

 

La consommation humaine et industrielle et les exportations sont affichées à 1,5 millions de tonnes. Que deviennent les tonnes de la consommation humaine ?

 

Bizarrement, si l'on s'intéresse aux coûts de la pollution par les nitrates des agriculteurs, on se penche beaucoup moins sur ceux de la population générale... Les deux sont pourtant intimement liés. L'« externalité » que les idéologues sont si prompts à attribuer à l'agriculture – de leur point de vue polluante par axiome – est en grande partie celle de notre alimention, de notre existence même.

 

 

Quid de l'agriculture dite « biologique » ?

 

Les meilleures pratiques agricoles ne peuvent éviter les pertes par volatilisation et lessivage ; cela n'empêche pas de chercher à améliorer constamment les pratiques, pas seulement pour répondre à une marotte « écologique » mais parce qu'il s'agit du simple bon sens économique.

 

La figure 6 est aussi instructive au sujet de l'agriculture dite « biologique », présentée comme un parangon de vertu par les idéologies et même par des législateurs peu inspirés (ou plutôt inspirés par la démagogie). Les volatilisations « minérale » et « organique » représentent respectivement 8 % et 26 % des apports respectifs.

 

On pourrait donc affirmer – sans falsifier les statistiques, mais en les interprétant dans le sens idoine – que l'agriculture biologique, qui s'interdit les engrais de synthèse, est plus polluante que l'agriculture « chimique ».

 

Le lessivage pose un problème similaire : l'engrais minéral peut être apporté au bon moment et juste à la bonne dose, immédiatement disponible et rapidement assimilé. Pour les engrais organiques, les contraintes sont plus fortes et l'exposition au lessivage peut être plus grande. Dans Environmental, Energetic, and Economic Comparisons of Organic and Conventional Farming Systems », David Pimentel (plutôt un adepte du « bio ») et al. écrivent par exemple :

 

« Lorsqu'on mesure ces pertes d'azote en pourcentage de l'azote apporté à l'origine à la culture dans chaque système, les systèmes biologique [avec apport d'effluents animaux], biologique [avec engrais vert] et conventionnel ont perdu environ 20 %, 32 % et 20 %, respectivement de l'azote total sous forme de nitrates. »

 

Nous ne ferons pas de critique particulière contre une forme d'agriculture : après tout, il faut bien disposer des effluents d'élevage et de l'azote organique issu des consommations humaines (nos propres effluents, mais aussi déchets de l'industrie agroalimentaire, textile comme les déchets de laine, etc.). Mais tout de même... Une grande partie de la fertilisation de l'agriculture biologique provient de l'agriculture... conventionnelle.

 

Oubliez les chiffres ; ne retenez que le principe : les choses ne sont pas simples et ce qui est pernicieux, c'est l'idéologie et la démagogie.

 

 

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Thibault 09/02/2016 21:22

Sur la norme nitate, de plus en plus remise cause c'est la nocivité même des nitrates pour l'humain qui est discutée depuis 2011. http://www.medecine-nutrition.org/articles/mnut/abs/2011/02/mnut1120001/mnut1120001.htmlumain :