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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les moustiques génétiquement modifiés sont-ils une réponse réaliste à Zika ?

6 Février 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #OGM, #Santé publique

Les moustiques génétiquement modifiés sont-ils une réponse réaliste à Zika ?

 

 

Arvind Suresh*

Les moustiques génétiquement modifiés sont-ils une réponse réaliste à Zika ?

Plus tôt cette semaine, la Directrice générale de l'Organisation Mondiale de la Santé, Dr Margaret Chan, a déclaré que l'actuelle épidémie de Zika était une « urgence de santé publique de portée internationale ». Ce fut une décision importante de l'organisme international parce que ce n'est que la quatrième fois que cette déclaration a été faite, et que cette formule a été officiellement définie par l'OMS en 2005 comme une réponse à une crise de santé publique ; la déclaration précédente concernait l'épidémie d'Ebola.

Les moustiques génétiquement modifiés sont-ils une réponse réaliste à Zika ?

Dans le cadre de la déclaration, la Directrice générale a appelé à une « action internationale coordonnée », et notamment à « intensifier la lutte contre les populations de moustiques », qui sont le principal vecteur du Zika.

Parmi les nombreuses options qui sont signalées en tant que mesures de contrôle, il y a l'utilisation de méthodes de biotechnologie modernes. La plus notable est un moustique génétiquement modifié dont la descendance ne peut mener son cycle de métamorphoses à son terme, créé par la firme britannique Oxitec, laquelle a mené avec succès des essais de terrain au Brésil visant à réduire la population de moustiques Aedes aegypti – l'espèce qui transmet le virus Zika et d'autres virus connus pour provoquer des épidémies tels que les virus de la dengue et du chikungunya. De manière similaire des recherches récemment publiées ont montré que les « gene drives », un procédé de modification génétique qui propage rapidement un transgène dans une population, peuvent aussi être utilisés pour provoquer une réduction efficace d'une population de moustiques, et réduire leur nombre de plus de 99 % [voir aussi l'excellent La Théière Cosmique]. La technique d'édition des gènes CRISPR-cas9 a beaucoup facilité la création de « gene drives », suscitant un grand intérêt pour leur utilisation possible la lutte antivectorielle.

Source : La Théière Cosmique

 

L'utilisation de moustiques génétiquement modifiés a également été un sujet de controverses, après s'être heurtée à la résistance des militants anti-OGM qui ont contesté ses avantages et affirmé qu'elle pourrait poser un risque pour la santé humaine. De récentes théories du complot ont même faussement suggéré que les moustiques d'Oxitec ont pu causer l'épidémie de Zika, une affirmation que j'ai évoquée récemment pour le Genetic Literacy Project [voir aussi Zika : on commence à parler de la solution génétique sur ce site].

 

Source : anon-chat – The United States of Paranoia

 

Avec plusieurs épidémies actuelles – telles que le paludisme, la dengue, le chikungunya et Zika – qui sont le résultat direct de maladies propagées par des moustiques, la question s'est posée de savoir si nous ne devrions pas éliminer complètement, ou au moins tenter d'éliminer, les moustiques en utilisant des technologies génétiques. Cependant, cela vaut la peine de se demander si c'est un objectif réaliste que d'essayer d'éliminer certaines espèces de moustiques.

 

Le Genetic Expert News Service –qui permet aux journalistes d'accéder à l'expertise scientifique – s'est adressé à des scientifiques afin d'obtenir leur réaction sur une telle possibilité et a reçu des réactions diverses.

 

 Source : « Transgenic Mosquito Ready to Join War on Zika Virus », BIOtechNOW

 

 

Les défis techniques et réglementaires

 

Plusieurs experts ont été enthousiasmés par l'approche d'Oxitec et l'utilisation de « gene drives » comme méthodes pour contrôler les populations de moustiques, mais ont noté qu'il y avait plusieurs défis à surmonter.

 

Thomas Scott, professeur d'entomologie à l'Université de Californie, Davis, qui a déjà collaboré avec Oxitec sur un projet de lutte contre des vecteurs différent de celui en cours de test, a déclaré :

 

« Les résultats des essais sur le terrain au Brésil portant sur les moustiques génétiquement modifiés existants d'Oxitec sont encourageants. Le grand défi de cette approche est la logistique. Comment changer d'échelle pour que ce système soit à la mesure des immenses zones et villes qui doivent être traitées ? Je n'ai pas encore vu une réponse claire et convaincante à cette question cruciale. Et il y a d'autres questions : le rapport coût-efficacité de cette approche est-il à la portée des budgets gouvernementaux ? Et sera-t-elle soutenable sur de vastes zones géographiques et de grandes agglomérations densément peuplées ?

 

« La création de systèmes de « gene drives » a été un des obstacles clés pour les stratégies génétiques de contrôle des maladies transmises par des moustiques. Les nouveaux résultats utilisant le système CRISPR-cas9 sont très encourageants, mais ils sont actuellement au stade du laboratoire. Ce serait un pari, qu'on ne saurait prendre sans appréhensions, que de commencer à disséminer des moustiques modifiés par CRISPR dans les milieux naturels, sans une série d'études bien conçues, de portées croissantes, qui évaluraient le comportement du moustique sur le terrain. »

 

Thomas Scott a même mis en doute l'idée qu'une espèce puisse être complètement éradiquée :

 

« Une autre grande question est de savoir si l'élimination d'une espèce de moustiques est faisable. Il y a probablement quelques espèces que nous pourrions éliminer avec d'énormes budgets et équipes de personnes, mais pour les espèces qui posent les plus grands problèmes de santé publique, je ne suis pas certain que leur éradication soit réalisable avec les outils actuels. Espérons que les stratégies génétiques vont évoluer dans leur conception et leur impact de sorte qu'elles puissent être déployées efficacement pour la prévention des maladies à l'avenir. »

 

Max Scott, professeur d'entomologie à l'Université d'État de Caroline du Nord, a également noté que le changement d'échelle serait un problème : « L'approche d'Oxitec est prometteuse, mais ce sera un défi que de l'étendre à de vastes zones. » Il a également noté que des moustiques ayant développé une résistance à la technologie Oxitec pourraient être un problème car celle-ci repose sur un seul transgène qui ne s'exprime pas à cent pour cent dans tous les moustiques modifiés.

 

Selon Bruce Hay, professeur de biologie à l'Institut de Technologie de Californie :

 

« La technologie d'Oxitec peut être déployée. C'est en grande partie une question d'argent, de volonté et de manque de peur face à la nouveauté. Je pense qu'on peut comparer la technologie d'Oxitec à l'invention de la ceinture de sécurité, qui est un moyen très simple, plutôt fiable, de sauver des vies. Elle n'empêchera pas tous les décès, mais le mécanisme d'action est si bien compris qu'il n'y a tout simplement pas de mécanisme biologiquement plausible par lequel elle pourrait faire défaut. De la même manière, les moustiques d'Oxitec n'éradiqueront pas tous les moustiques, mais il n'y aura pas d'effets secondaires imprévisibles.

 

« Les "gene drives" en sont encore à leurs débuts à plusieurs points de vue. Tout d'abord, les gènes que les moustiques pourraient porter pour prévenir l'infection sont encore en cours de développement. De gros progrès ont été réalisés, mais les gènes idéaux ne sont pas encore au point. Deuxièmement, les technologies de "gene drive", bien que prometteuses, sont également encore aux premiers stades de développement. »

 

Pour Maria Jacobs-Lorena, professeur à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health :

 

« La stratégie [d'Oxitec] a très bien fonctionné, mais une limitation est que, pour être efficace, vous devez libérer un très grand nombre de moustiques, très largement supérieur à la population existante. Cela est parfaitement possible s'il y a une volonté politique et économique suffisante, et cette stratégie devrait être explorée.

 

« ... D'un point de vue scientifique, dans deux à cinq ans, la technologie « gene drive" pourrait être prête pour une mise en œuvre sur le terrain, mais le grand "si" est l'aspect réglementaire, et il y a une opposition marquée du public à la dissémination d'organismes génétiquement modifiés dans la nature. »

 

Source : « No, GM Mosquitoes Didn’t Start The Zika Outbreak », Discover Magazine

 

 

Impact écologique

 

L'autre aspect est de savoir si l'élimination d'une espèce en utilisant la modification génétique a un impact écologique. Certains experts ont soulevé la question de savoir cela cela créerait une niche écologique vide susceptible d'être occupée par d'autres espèces. Thomas Scott, professeur d'entomologie à l'Université de Californie, Davis, a dit : « La suppression de certaines espèces pourrait ouvrir une niche pour d'autres, et le résultat de ce changement est difficile à prévoir. »

 

D'autres, cependant, croient que l'élimination de certaines espèces du genre Aedes n'aurait pas d'impact majeur. Pour Anthony James, professeur à l'Université de Californie, Irvine :

 

« Ni Aedes aegypti ni Aedes albopictus ne sont originaires des Amériques, de sorte que les éliminer serait une forme de bioremédiation. Les technologies "gene drive" sont la meilleure et la plus sûre chance d'en obtenir l'élimination, avec le moins d'effets potentiels sur les organismes non-cibles et sont une solution réaliste pour affronter les problèmes considérés ; en l'occurrence, la transmission de virus (dengue, chikungunya et Zika) par des espèces d'Aedes invasives majeures. »

 

Gregory Lanzaro, professeur à l'Université de Californie, Davis, a dit :

 

« En ce qui concerne l'élimination des espèces, comme certains l'ont suggéré pour A. aegypti, je ne crois pas qu'il y aurait un impact environnemental significatif. Tout d'abord, A. aegypti a été éradiqué de grandes parties de l'Amérique du Sud et Centrale et des Caraïbes dans les 1960-70, et on n'a pas observé de problèmes majeurs pour l'environnement. Deuxièmement, A. aegypti n'est pas originaire du Nouveau Monde et il semble que l'environnement se portait très bien ici avant que ce moustique fût introduit par l'homme depuis l'Afrique. Enfin, je pense qu'on peut dire avec assurance que nous causons bien plus de dommages à l'environnement en utilisant des stratégies fondées sur les insecticides pour lutter contre ces moustiques. »

 

Comme la plupart des experts l'ont souligné, que ce soit l'approche par les moustiques génétiquement modifiés conçus par Oxitec ou l'utilisation potentielle des « gene drives », des applications à petite échelle seront possibles dans un avenir proche, mais leur déploiement à grande échelle prendra probablement de nombreuses années, et il faudra relever plusieurs défis techniques, réglementaires et politiques. Point important : les gens qui vivent dans les communautés où les moustiques modifiés seront déployés devront également être convaincus que les avantages l'emportent nettement sur les risques. Si ces défis sont finalement relevés, l'utilisation de la biotechnologie moderne pourrait devenir un outil de plus dans la lutte contre les maladies transmises par les moustiques.

 

 Source : « Piracicaba debate liberação de mosquitos transgênicos », Em pratos limpos

 

______________

 

Arvind Suresh assure la liaison avec les médias au Genetic Experts News Service. Il est aussi un communicateur scientifique et ancien biologiste de laboratoire. Suivez-le sur @suresh_arvind.

 

Source : https://www.geneticliteracyproject.org/2016/02/05/genetically-engineered-mosquitoes-realistic-solution-zika/

 

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