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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Après « Cash Investigation », le Point interroge Laurent Chevallier

25 Février 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides, #Activisme

Après « Cash Investigation », le Point interroge Laurent Chevallier

 

 

Le Point du 18 février 2016 a interrogé le Dr Laurent Chevallier à la suite du désormais fameux « Cash Investigation » (ou plutôt « Cash Désinformation »). Sur deux tiers de page, selon l'introduction, il « démêle le vrai du faux ».

 

 

97 % ou 100 % d'âneries ?

 

Question : « 97 % des aliments que nous consommons contiennent des résidus de pesticides. »

 

Réponse : « Oui, mais dans les limites autorisées par Bruxelles. »

 

On tombe des nues ! Cela prend pourtant moins d'une ligne dans le communiqué de presse de l'EFSA, certes à la formulation peu heureuse : « 54,6 % des échantillons ne contenaient aucun résidu détectable ». On aurait pu penser que, interrogé après les polémiques suscitées par « Cash... », un personnage médiatique doté d'un bagage scientifique aurait pris la peine de bien étudier la question ; surtout avant de répondre...

 

De plus, M. Chevallier propose sa propre version des trois catégories de produits : « avec résidus, avec résidus non quantifiables (traces), sans résidus ». On peut conclure de ses deux propos cités ci-dessus qu'il considère, lui aussi, que les 3 % qui sont la différence de 97 % à 100 % sont les produits sans résidus...

 

Il ajoute :

 

« Surtout les normes sur lesquelles reposent ces chiffres sont obsolètes. La polémique actuelle est inutile »

 

Ça s'appelle passer du coq à l'âne. Doublement. C'est tellement ambigu qu'on doit se demander s'il s'agit de ses propos ou de leur interprétation par un journaliste obligé de faire court.

 

Cette déclaration intrigue aussi. Où est l'obsolescence, et pourquoi ? Ne serait-ce pas une manière de contribuer à l'hystérie ambiante ? Ou une stratégie marketing ? Car quand on est médiatique, il faut rester médiatisé, donc produire du matériau dont la gent médiatique est preneuse. Comme ce fut le cas pour le hoax des tampons hygiéniques au glyphosate, que 60 millions de consommateurs vient de remettre au goût du jour. Et quand on produit en co-production avec un militant de l'agriculture biologique « Le guide anti-toxique de la grossesse »...

 

 

Les pesticides provoquent des cancers...

 

Début de la réponse :

 

« C'est incontestable chez les agriculteurs et les ouvriers qui fabriquent ces produits... »

 

Il y a de quoi être étonné.

 

C'est tellement incontestable que la liste des cancérogènes certains du CIRC ne contient aucune substance, ni aucun mélange pesticide. Les activités professionnelles liées aux pesticides ne sont pas non plus répertoriées (contrairement à, par exemple, l'industrie du caoutchouc, la fabrication des meubles et l'ébénisterie, l'exposition professionnelle des peintres, le ramonage, la fabrication et réparation de chaussures... tous cancérogènes certains).

 

L'étude AGRICAN – la plus vaste étude de cohorte du monde (180.000 participants) – montre que les agriculteurs ont globalement une meilleure espérance de vie que la population générale ; qu'ils ont plutôt moins de cancers ; qu'il existe des cancers plus fréquents en milieu agricole comme les leucémies, les lymphomes, les cancers de la peau, de la prostate, mais sans que l’on sache encore à quels facteurs attribuer ces excès.

 

 

Pesticides, femmes enceintes et enfants

 

C'est sans appel ! Mais dans quel sens ?

 

« Les études sur l'animal sont sans appel. On manque cruellement d'études pour le fœtus. On soupçonne pourtant... »

 

Osons une démonstration par l'absurde d'un propos absurde : il y aurait des études sans appel sur les animaux et notre société qui porte le « principe de précaution » au pinacle continuerait à utiliser des pesticides ?

 

 

Pesticides et agriculture biologique

 

Ici on apprend, en contradiction avec le début de l'interview, qu'un produit conventionnel sur deux ne contient pas de résidus de pesticides. En fait, c'est – évidemment – exprimé dans l'autre sens.

 

Pour les produits de l'agriculture biologique, un sur dix en contiendrait, « mais à des concentrations 70 à 80 fois moins fortes. »

 

Sauf que c'est plutôt un produit sur six ou sept (15,5 % des échantillons avec résidus détectables – 717 sur 4.620 – plus 0,8 % dépassant les LMR – 134 produits). Nous admettrons volontiers qu'il faut creuser les chiffres pour saisir leur vraie signification, mais il y a une vérité incontournable : il y a une erreur dans le chiffre cité.

 

Quant au rapport entre les doses, disons avec humilité que nous n'en avons pas trouvé la source...

 

 

Les alternatives aux pesticides

 

Question (orientée, elle aussi, mais peut-être pour des raisons d'économie sémantique) : « Il n'existe pas de substitut viable aux pesticides. »

 

Réponse :

 

« Faux... »

 

Ce « faux » est faux : il existe des cas dans lesquels il n'y a pas de substituts. C'est bien pour cela qu'on utilise des pesticides, y compris en agriculture biologique.

 

Notons aussi que quand on écrit : « Le meilleur est la lutte biologique : on pulvérise des solutions de bactéries... », on oublie que la solution de bactéries est un... pesticide. Et, du reste, le meilleur moyen de lutte est la résistance génétique (tant qu'elle n'est pas contournée). Mais on ne peut pas tout savoir... ce qui n'empêche pas de se poser en « sachant ».

 

 

La diminution des quantités

 

Le lecteur a droit ici à un lieu commun, malheureusement bien trop commun :

 

« Les molécules sont plus agressives, donc on en utilise moins, mais rien n'est réduit. »

 

Ce n'est pas parce qu'une molécule agit à faible dose sur sa cible qu'elle est « agressive ». Ce serait plutôt le contraire. De plus, l'« agressivité » vis-à-vis de la cible (et des non-cibles collatérales) est sans relation avec l'« agressivité » vis-à-vis de l'Homme.

 

Le lien logique est aussi faux : une molécule « plus agressive », mais à durée d'efficacité plus longue, permet de réduire le nombre de traitements et, partant, les quantités. D'où il résulte notamment que la viticulture raisonnée traite généralement moins que la version « bio » qui, bien obligée par son carcan réglementaire, utilise du cuivre comme fongicide, un cuivre lessivé par les pluies et entraîné vers le sol où il s'accumule. L'agriculture biologique, cantonnée dans les insecticides d'origine « naturelle », utilise aussi des insecticides bien plus « agressifs » – car « flinguant tout » – que l'agriculture conventionnelle qui peut utiliser des molécules plus spécifiques.

 

« En 2011, l'Institut national de veille sanitaire avait réalisé des mesures dans le sang, les urines et les cheveux de 3100 Français. 80 % des échantillons étaient contaminés. »

 

C'est exact pour la taille de l'échantillon général (on s'est intéressé aussi à d'autres polluants). Mais pour les pesticides, le nombre de dosages a été limité à 400. C'est peut-être un détail, mais cela montre les raccourcis et les biais.

 

Le résultat – exprimé ici avec le mot « contaminés » à forte connotation négative – est bien plus complexe qu'il n'est dit si péremptoirement. En fait, le pourcentage d'échantillons dans lesquels on avait trouvé le produit recherché n'a été indiqué qu'exceptionnellement... Voilà donc une étude interprétée selon un critère d'opportunisme.

 

Les 80 % n'apparaissent qu'une fois dans la plaquette :

 

« Les métabolites des pesticides pyréthrinoïdes ont été retrouvés dans plus de 80 % des échantillons, à l’exception du F-BPA (30 %) et du cis-Cl2 CA (55 %). »

 

Les pyréthrinoïdes ? Quelle origine ? Agricole ou domestique ?

 

 

Laver les fruits et légumes

 

On ne sera pas surpris d'apprendre que :

 

« Manger bio limite l'exposition, surtout pour les plus "pesticidés"... »

 

 

Résumons

 

1.  L'exposition est faible, en-dessous des limites légales (par principe et construction hautement protectrices), ou nulle pour plus de 97 % des produits analysés en 2013.

 

2.  Même dans le cas de dépassements de limite (légale) maximale de résidus, le danger pour la santé est inexistant, sauf cas exceptionnel (notamment cure de cerises de longue durée avec le diméthoate).

 

3.  Au total, presque 55 % des échantillons analysés en 2013 au niveau européen sont sans aucune trace détectable.

 

4.  En bio, ce chiffre monte à près de 84 %.

 

5.  Au total, 2,6 % des échantillons dépassaient les limites légales en 2013.

 

6.  En bio, ce chiffre passe à 0,8 %– étant rappelé que les pesticides « bio » ne sont pas recherchés (voir Agriculture&Environnement sur la présence de cuivre dans les vins « bio »).

 

7.  Il y a un point qui n'est jamais abordé dans ce genre de « débat » : l'itinéraire technique de production et de commercialisation, et notamment les pesticides (de synthèse ou « bio »), a une influence sur la qualité sanitaire du produit. L'arbitrage entre cultivé ou stocké avec pesticides (un pesticide particulier) et cultivé ou stocké sans pesticide a un corollaire : sans ou avec (dans le cas extrême), ou avec quel risque de présence d'un composé naturel nuisant à la santé, parfois gravement comme dans le cas des mycotoxines ou des graines de datura ?

 

On aurait aimé qu'un médecin nutritionniste aborde cette question autrement plus importante de santé publique que les résidus de pesticides dont on peut affirmer – certes en grossissant un peu le trait – que ce sont des gages de qualité sanitaire des aliments.

 

 

Deux remarques finales

 

D'une part, critiquer une position, ce n'est pas accréditer la position contraire. Par exemple, contester « A => B », ce n'est pas admettre « non A => non B ». Contester la première implication dans « A => (B => C), ce n'est pas se prononcer sur la deuxième (B => C). Quand des opinions sont solidement retranchées derrière des préjugés, les discussions déraillent souvent du fait d'interprétations non permises par la logique. La logique foireuse est : vous contestez l'argumentaire anti-pesticides... donc vous êtes un suppôt de Big Agrochimie.

 

D'autre part, les lecteurs intéressés par le sujet, qui veulent connaître les faits plutôt que les on-dit, tireront un grand profit des 5 € investis dans le numéro de janvier-mars 2016 de Science... & pseudo-sciences.

 

 

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