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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« 13h15 le dimanche. Soigneurs de terres », enfileurs de perles

10 Février 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Agronomie, #Agro-écologie

« 13h15 le dimanche. Soigneurs de terres », enfileurs de perles

 

Connaissez-vous « Der Hans im Schnokeloch »

 

 

Le récent « Cash Investigation » consacré aux pesticides – dans lequel les auteurs ont mis l'accent sur les enfants pour mieux asséner leur idéologie – ne doit pas faire oublier un autre scandale sur la même chaîne du service public : le « 13h15 le dimanche » diffusé le 31 janvier 2015, à l'heure dite, sur le thème « Soigneurs de terre ».

 

Mais connaissez-vous « Der Hans im Schnokeloch » (en musique ici, avec un texte dévergondé, par Roger Siffer) ?

 

Il y a encore des Alsaciens qui connaissent la première strophe de cette chanson qui est très loin d'être un chef-d'œuvre de la littérature, mais résume si bien l'insatisfaction ambiante :

 

« Der Hans im Schnokeloch, hett alles was er will

Un was er hett des well er nitt,

Un was er will des hett er nitt,

Der Hans im Schnokeloch, hett alles was er will »

 

Pour les Français de l'« Intérieur », les Alsaciens qui ont perdu leurs racines et d'autres encore (je sais que je suis lu en Italie...) :

 

« Jean du trou à moustiques a tout ce qu'il veut

Et ce qu'il a, il n'en veut pas

Et ce qu'il veut, il ne l'a pas

Jean du trou à moustiques a tout ce qu'il veut »

 

Nous avons donc une agriculture qui satisfait à nos besoins alimentaires avec des produits globalement de haute qualité, globalement à prix bas (tellement bas que beaucoup d'agriculteurs n'ont plus de revenus décents), obtenus selon un mode de production plutôt respectueux du capital agro-environnemental.

 

On voit venir les grincheux, les prêcheurs de catastrophes, les sommités du conseil agronomique – oups ! Agro-écologique – à l'emporte-pièce... ces gens bien nourris qui, les uns encore la bouche pleine, les autres s'essuyant les lèvres, viennent vous affirmer que ce qu'ils viennent de manger n'est pas bon (euphémisme) et que... Der Hans im Schnokeloch...

 

Tout n'est certes pas parfait. La profession agricole dans son ensemble – les agriculteurs et leurs fournisseurs – s'emploient à progresser sur tous les fronts qui en valent la peine. Ils y sont poussés par des normes de plus en plus draconiennes (la France a du reste la fâcheuse manie de surtransposer les normes européennes... et de s'étonner après coup que notre agriculture a perdu en compétitivité) et aussi par intérêt. Sans oublier pour nombre d'entre eux, surtout les plus jeunes qui ont une carrière devant eux et les moins jeunes qui ont à cœur de transmettre un outil de production de qualité, l'amour du métier.

 

L'évolution est souvent peu perceptible pour qui n'est pas familier avec l'agriculture. Un agriculteur qui épand son troisième apport d'engrais azoté sur blé « au pif » a la même allure sur son tracteur que celui qui le fait après avoir procédé à une analyse pour ajuster la dose au plus près des besoins et de son objectif de rendement ; ou que celui qui utilise les techniques les plus modernes d'imagerie et de recueil et traitement des données pour moduler l' apport en fonction des variations intraparcellaires. Il y a aussi ceux qui savent, ou devraient savoir, mais ont choisi de fermer les écoutilles. La démagogie est si belle et l'audimat si beau...

 

De plus, le malheur veut, d'une part, que la majorité des Français a perdu le contact avec les réalités de l'activité qui les nourrit et, d'autre part, que la profession fait l'objet de dénigrement presque à jet continu.

 

Ainsi, selon l’ANIA (Association Nationale des Industries Alimentaires) il y avait pour l’année 2014, selon son pointage, pour le seul media télévisuel, 74 reportages à charge contre l’industrie agricole et agroalimentaire.

 

La situation est assez paradoxale : quand les agriculteurs manifestent, comme c'est le cas ces temps-ci, les micro-trottoirs – ces avis glanés dans la rue, dans un grand élan de décérébration nationale, qui remplissent les journaux télévisés incapables de fournir une information de qualité – relaient souvent des opinions positives sur les agriculteurs et pas mal de compréhension (pour le soutien effectif, c'est à voir...). Soyons sérieux, des micros tendus à des M. Dupond et Mme Durand ne sont en rien représentatifs de l'opinion publique, mais ils contribuent à la forger... dans le sens voulu par la rédaction. Trois minutes de bienveillance... Quarante minutes (une durée standard pour un reportage) de bashing... Quand le même présentateur de journal télévisé présente un « reportage », c'est souvent, explicitement ou implicitement, la curée.

 

Tel fut le cas avec le « 13h15 le dimanche » consacré aux « Soigneurs de terre » présenté par M. Laurent Delahousse.

 

Postulat de départ sur fond d'images de labour :

 

Voix off : « C'est la question qu'on ne se pose jamais. Sera-t-il possible qu'un jour la terre de France ne puisse plus nous nourrir ?

 

Claude Bourguignon : « ...Pour moi, c'est du massacre. Ce n'est plus de l'agriculture, c'est du massacre... Pas la peine de faire ça pour tuer la terre... pour se nourrir... c'est pas vrai... »

 

On est évidemment obligé de « prendre ». On ne sait pas de quel type de sol il s'agit, ni ce que l'agriculteur compte implanter... Ce qui compte, c'est le coup de massue médiatique. En fait, c'est le début d'un martraquage.

 

Le « reportage » fait la part belle à Claude et Lydia Bourguignon, grands pourfendeurs de l'agriculture telle qu'elle est majoritairement pratiquée, et promoteurs de thèses ésotériques. La médiasphère ne s'est jamais interrogée : comment se fait-il que des gens faisant la promotion d'une agriculture douce pour la terre et pour le portefeuille – ils ne sont pas les seuls dans le « reportage »... il y a même le ministre Stéphane Le Foll – soient si peu suivis ? Faire travailler les vers de terre plutôt que de dépenser du gazole à labourer, ne serait-ce pas un bon plan ?

 

 

Le script du « reportage » impose une ligne directrice : les agriculteurs sont soit trop bêtes, soit trop routiniers, soit asservis aux objectifs de profit des grandes entreprises de l'agrofourniture. Ou plutôt les trois à la fois.

 

Pourtant, les choses avancent. Les techniques culturales simplifiées (TCS), le semis direct, l'agriculture de conservation, la couverture permanente des sols, les CIPAN, etc. se développent. Les choses avancent, mais ce n'est pas si simple ; et les avancées ne peuvent satisfaire les gourous qui « font » dans l'agriculture idéologique et doivent, pour certains, entretenir leur fond de commerce.

 

Présenter les avancées – autres que celles des paysans qui ont tout compris et refusent le « système » – casserait aussi le ressort de l'intrigue. Dans un « reportage » pour grand public, on préfère donc le bateleur d'estrade, adepte du bashing, chaussant de temps à autre des bottes, à l'arpenteur de champs habituellement chaussé de bottes et rarement invité à partager son savoir et sa passion.

 

Les Bourguignon, en plus, ont un passé qui passe bien – pensez-donc, ils ont démissionné d'une INRA à la botte du grand capital (mouais...) – et ils ont le discours qui colle au script autant que la glèbe sur les bottes d'un Lucien Séguy, par exemple, ou d'un vulgarisateur de chambre d'agriculture qui fait honnêtement son boulot.

 

Le discours ? Nous ne pouvons que vous recommander le blog de Philomenne, « Le blog d'une ingénieure agronome qui parle d'agriculture, mais aussi, à l'occasion, d'autres choses », et surtout « Je ne suis pas fan de Claude Bourguignon (suite) : témoignage ». C'est une lecture incontournable !

 

 

Le discours millénariste se poursuit avec un agriculteur du Gers, apparemment en phase de « conversion » – un terme qui fleure bon la religion – vers l'agriculture biologique :

 

« C'est qu'on arrive à mentir au paysan comme on arrive à mentir au consommateur, parce qu'il y a tout un business derrière. On dit : "Nourrir la planète", on ne nourrit pas la planète, on engraisse le système au détriment de la vie... »

 

Avec une belle image de coccinelle...

 

Il y a donc ces scientifiques et dirigeants corrompus de l'INRA qui avaient tenté d'interdire aux anges de la vie du sol de sonner l'alerte, ces bouseux à qui on fait tout avaler, ce « business » qui se remplit les poches, cette agriculture qui ne nourrit pas la planète...

 

Le reportage fait donc rêver à un monde meilleur. Il y a ce paysan-boulanger, apôtre du bon pain, qui apporte des semences de « Triticum turgidum » au paysan du Gers ravi de cultiver un type (lequel précisément, T. turgidum étant une désignation fort ambiguë, sauf pour notre paysan) probablement vieux d'un siècle ou plus. Vous avez bien lu : l'avenir, c'est zapper un siècle de progrès génétique !

 

La démarche des acteurs économiques ne nous choque pas outre mesure : tant mieux si, dans un monde de libre entreprise, ils y trouvent leur compte. Ce qui choque, en revanche, c'est de la présenter comme une voie d'avenir. Ce qui choque encore plus, c'est qu'un média gobe et retransmette sans recul ni esprit critique.

 

Il en est de même de la ferme du Bec Hellouin dont on nous dit en voix off que sa performance serait hors norme. C'est tellement hors norme que c'est invraisemblable. Mais nous comptons revenir sur ce sujet.

 

Le plus choquant a encore été la participation du ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll, avec des propos dignes du zinc d'un café dont l'usage veut qu'on l'appelle « du commerce » :

 

« Le labour, c'est devenu... une culture... paysanne... »

 

Jamais entendu parler de : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » ?

 

On sait qu'il a des idées bien arrêtées sur cette fumeuse « agro-écologie » – fumeuse car on attend toujours qu'on en précise la définition, les modalités d'application, les modalités de la transition, etc. Mais fallait-il vraiment monter dans cette galère médiatique ? Qui s'y est embarqué au fait ? Le ministre ou le militant ?

 

Le comble de... – de quoi au fait ? Le choix est large... – a été atteint avec cette séquence où M. Le Foll présidait au ministère de l'agriculture un « panel d'experts ». Ils étaient des deux côtés de la table, les experts... pas de Judas pour infirmer l'affirmation en voix off qu'ils « sont tous désormais acquis à la cause de l'agro-écologie ». Des hochements de tête approbateurs dont on se demande s'ils étaient tous sincères...

 

 

Commentaire de l'un des participants à la sortie :

 

« C'est une situation d'urgence, oui, oui.

 

– [Vois off] Est-ce qu'on a le temps de régler ce problème là ?

 

– On n'a pas le choix.

 

– …

 

– On n'a pas le choix. On n'a pas le choix. On n'a pas le choix. On n'a pas le choix.

 

– …

 

– Et on n'est jamais aussi bon que quand on sait qu'on n'a pas le choix... Et donc on va être bon... »

 

L'agriculture et la production alimentaire françaises sont entre de bonnes mains...

 

 

 Selon le commentaire en voix off, « changer d'agriculture devient urgent car les rendements stagnent depuis maintenant 30 ans » (soit depuis le milieu des années 1980). Ces dernières années nous en étions à environ 75 quintaux à l'hectare en blé (2015 fut une année exceptionnelle à presque 80 quintaux)... Ça stagne depuis 30 ans, puisqu'on vous le dit...

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Sonia 30/08/2016 16:01

Merci pour les infos et les conseils!!! Très intéressant!!!

Mme X 12/02/2016 16:26

Le système agro-industriel ne sert-il vraiment qu'à nourrir les Hommes ? Il me semble que les récoltes de soja dans le monde ont atteint un nouveau record en 2014-2015, avec 320 Mt. Et si le bilan mondial ne croule pas sous les excédents, c'est parce que la Chine en importe massivement du fait d'une "faim insatiable" (France Agricole du 05/02/2016). Pendant ce temps là, des populations entières continuent à mourir de faim dans les pays les plus pauvres. Alors nous pouvons nous dire que, nous, occidentaux, avons eu la chance de naître au bon endroit. Mais est-il vraiment raisonnable de faire passer l'idée que l'agro-industrie est là pour nourrir les Hommes (à l'échelle mondiale) lorsque l'on sait que la Chine possède "des stocks de maïs gigantesques" non utilisés car "trop chers" et "trop loin des usines pour satisfaire les fabricants d'aliments" (France Agricole du 05/02/2016) ?
Quand à l’émission Cash Investigation, ce que j'observe de manière objective, c'est l'attitude de l'avocate de l'agro-chimie, au sortir du procès concernant les essais de produits phytosanitaires à Hawaï, qui déclare que les citoyens n'ont pas à interférer sur les actes de ses clients (Syngenta et autres). Nous n'avons pas à donner notre avis concernant des pratiques que nous n'avons pas choisies, et qui mettent en danger la santé des populations (évidemment les plus pauvres, comme d'habitude) ? C'est pour nourrir les Hommes que nous en faisont mourir à certains endroits de la planète ? Permettez moi d'en douter.

douar 12/02/2016 16:45

Mon dieu, pas "cash investigation" de grâce.
Même Libé a vu l'entourloupe.

Sinon, madame X, je crains que vous ne mélangiez tout.
Les pratiques que vous n'avez pas choisie dites vous? Mais alors, pourquoi ne faites vous pas vous même , votre propre jugement?
J'ai rencontré milieu des années 90, une personne qui m'affirmait qu'ils arrivaient à avoir de très bons rendements en céréales, dans des terres ingrates de l'Ardèche, grâce à des techniques "particulières" (permaculture ou autre...). Je lui ai donc demandé pourquoi alors, si ça marchait si bien, pourquoi avoir dû arrêter. Réponse limpide: ça remettait en cause l'agrochimie et ils ont eu des pressions pour cesser leur activité.
Ah, la puissance occulte des lobbies m'étonnera toujours.

Astre Noir 12/02/2016 14:15

Bonjour

J'attends avec impatience votre analyse sur la permaculture et la ferme du Bec Hellouin...
Un petit mot aussi sur le film "Demain", qui regroupe toute la galaxie de la gauche réactionnaire (Rahbi, Shiva, Négawatt,...) ?
Mais peut-être, et je le comprendrais, que vous n'avez pas envie de dépenser 8 € pour ce film de propagande