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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

5 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Recension

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

Elle devait sortir en début d'année 2015. Des événements tragiques en ont décidé autrement. Elle a finalement été publiée en septembre 2015 aux Éditions Les Échappés.

C'est une assez longue lettre (128 pages, mais gros caractère) qui se propose de nous expliquer « le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture ».

Pour ce faire, l'auteur s'adresse avec une familiarité et un brin de condescendance qui ne seraient pas du goût de tout le monde à un paysan imaginaire. En incipit :

« Tu me permettras de te tutoyer, Raymond, car, sauf erreur grave, tu n'existes pas. Tu serais un petit vieux de 90 ans, et tu aurais été paysan. »

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

Raymond ? Mon Raymond ? Simple hasard ou prélude à une évolution de la pensée ? En tout cas, le procédé est original. Voilà donc un auteur dont les liens avec le sujet ne semblent être qu'intellectuels et sentimentaux qui explique l'évolution de l'agriculture sur plusieurs décennies à quelqu'un... qui l'a vécue et en a probablement été un acteur.

L'auteur écrit sur son blog, le 2 septembre 2015 :

 

« Je n’attends plus que le goudron et les plumes. Ou la bouse et et les cornes, faudra voir. Car je vais publier le 17 septembre un livre qui ne plaira guère à l’agriculture industrielle. »

 

Qu'il est doux de se présenter en victime ! Se prétendre poursuivi par la vindicte capitaliste est un formidable argument de vente auprès de tous les clients des thèses du complot. Et Dieu sait combien ils sont nombreux dans la clientèle de l'altermondialisme et de l'écologisme !

 

Mais, quatre mois après la parution du livre, il faut se rendre à l'évidence : bof ! L'œuvre a bien sûr été encensée par les lecteurs souffrant d'un imposant biais de confirmation (voir par exemple ici) et dont on peut penser que le souci en matière alimentaire ne se situe pas au niveau du prix des pâtes et du riz. Du côté de l'agriculture qui nous nourrit – et qui nourrit surtout le nombre croissant de ceux qui tirent le diable par la queue – elle a été accueillie avec indifférence.

 

C'est probablement un tort. Ça se lit plutôt bien car c'est bien écrit (rien à voir avec les pesantes démonstrations de complots de Monsanto...), même si on peut s'offusquer des qualificatifs injurieux – des pedzouilles, des ploucs et autres pauvre couillon (s'adressant dans ce cas à son interlocuteur imaginaire...) – qui en disent long sur le respect de la paysannerie, ancienne et plutôt idéalisée, ou actuelle et carrément vilipendée.

 

Ces quelque 120 pages de texte sont en effet un condensé des idées reçues de la bien-pensance urbaine (pas que...) sur l'agriculture et l'alimentation, mais avec des données historiques qui ne sont pas inintéressantes dès lors qu'elles sont débarrassées de la gangue de négation des réalités et du persiflage, et prises comme des données et non comme support de la critique du progrès agricole et alimentaire, évidemment nié. Elles fournissent par conséquent le matériau de base pour une tâche que nous estimons indispensable : expliquer ce que sont les tenants et les aboutissants de nos repas quotidiens à une population qui a perdu le sens des réalités agricoles et agroalimentaires et dont l'opinion est forgée par des promoteurs d'une agriculture idéologique ; et quels sont les véritables enjeux pour l'avenir.

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

L'agriculture moderne est donc « un vaste merdier ». Depuis quand ? Raymond aurait eu « la chance de naître en mai 1924, alors que la civilisation paysanne était encore debout ». Comment ne pas penser à ce stade à pilier de Charlie-Hebdo, « un des derniers honnêtes hommes de ce siècle pourri » (le XXe) selon Pierre Desproges : François Cavanna et son émouvant Les Russkoffs ? Raymond a peut-être été embrigadé dans le STO... Et s'il avait été Alsacien...

Dans sa recension, M. Gil Rivière-Wekstein retient l'affirmation du premier chapitre : « 1914 ! C'est là que les choses ont commencé à dérailler ». Mais le mal allégué était déjà profond puisque l'auteur regrette visiblement l'instauration, en 1881, du Ministère de l'agriculture « qui jouerait plus tard un rôle si néfaste ». Et, plus avant (pages 71-72) :

« En plaine, l'incroyable opération des Landes menée à partir de 1857, va changer à jamais ce magnifique pays au sud de Bordeaux. Jusque là, les Landes de Gascogne sont une sorte de gigantesque zone humide d'environ 15 000 km2, propriété commune d'éleveurs de brebis. Ils sont pauvres, mais vivants, du moins jusqu'à ce que des entrepreneurs avisés découvrent l'intérêt commercial du gemmage [...] Sous couvert de philanthropie – ne faut-il pas sauver les moutons et leurs bergers sur échasses [admirez l'ordre...] des miasmes des marécages ? [...] »

« Lettre à un paysan... » de Fabrice Nicolino

1857 ? L'année où Jean-François Millet commença à peindre l'Angelus...

Mais ce sont véritablement les deux guerres mondiales qui vont tout bouleverser. Avec les théories largement propagées des industries de l'armement qui se reconvertissent dans les tracteurs et la chimie agricole. La recherche agronomique – l'INRA – est vilipendée grâce à un programme de recherche bouc émissaire, la « vache au hublot ». Le remembrement, ce sont les excès dans le bocage.

Les grandes théories du complot (Jean Monnet et les USA) et les grands arrangements (les leaders de la FNSEA) ne sont pas en reste. Les « technocrates » sont particulièrement assaisonnés, avec un petit coup de déshonneur par association car « [u]n certain Marcel Déat tenta de mettre en place la même chose », un système de plan, repris après-guerre « par d'autres, à commencer par l'impeccable Jean Monnet ». Cela donne (pages 59-60) :

« Parmi les objectifs de base figure la "modernisation" de l'agriculture. Tout ce qui est ancien doit disparaître. Le vieux ira à l'hospice et, si possible, au cimetière. »

 

M. Nicolino regrette donc (page 63) :

 

« Le bouvier d'antan marchant au pas de son gros animal, la fermière et ses poules picorant sur le tas de fumier... »

 

C'est plus explicite à la page 75 :

 

« Fallait-il imposer la loi abstraite des machines et du fric à ce qui était une fabuleuse manière de vivre ? »

 

Petit problème pour les fans de cette agriculture de la « Terre qui ne ment pas » et des décennies précédentes : soit un champ d'un hectare à labourer avec une charrue de 12 pouces : combien de pas ? Combien de kilomètres ? Puisqu'il sera bientôt question ci-dessous de « fermes concentrationnaires », avez-vous une idée de ce qu'étaient les étables, écuries, etc. d'antan ?

 

Petits rappels : les derniers tickets de rationnement, sur le sucre, l'essence et le café, ont disparu le 1er décembre 1949. La « carte de pain », supprimée en mai 1945, avait été rétablie en décembre 1945 pour n'être finalement supprimée que le 1er février 1949. Le 24 avril 1947, pour faire face à la disette de blé due aux gelées, le gouvernement avait ramené de 300 à 250 grammes la ration quotidienne de pain. Et le célèbre verre de lait de Pierre Mendès France, c'était en 1954 et c'était pour lutter contre la malnutrition.

 

 

Et, parlant de faim (page 96) :

 

« Que te dire ? Que la FAO me donne envie de dégueuler ? Je te le dis. Ces putains de bureaucrates et leurs discours de salauds sur l'horreur de la faim me débectent. »

 

Voilà des propos que l'on a du mal à situer du côté de l'échiquier politique auquel cet ouvrage s'adresse plus particulièrement. Une stigmatisation d'un groupe qui s'ajoute à bien d'autres indices, voire preuves, du fait que le positionnement déclaré, et généralement admis, de l'écolo-radicalisme est usurpé.

 

Mais, au final,

 

« ...il n’est pas interdit d’imaginer une France de 2050 qui compterait un, ou deux, ou trois millions de paysans en plus de ceux qui croupissent dans les hangars industriels ou les fermes concentrationnaires pour animaux-esclaves. Ce qui a été fait peut-il être défait ? Oui, jurent quelques siphonnés, dont je suis. »

 

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rageous 20/01/2016 19:09

Dans "les petits rappels" on pourrait rajouter l'éradication quasi complète du loup sur le territoire par ces bons "Raymond(s)", bergers ou bouviers qu'il encense, alors qu'il se pose en défenseur de la réintroduction de ce prédateur... Plus crétin!?!

bob 09/01/2016 02:46

Pour ceux que Jancovici intéresse, voici une vidéo qui résume bien ses arguments: https://www.youtube.com/watch?v=o7805tvS9hc

bob 09/01/2016 02:45

Nicolino est un illuminé. Une chance que les médecins qui l'ont soigné après l'attentat de Charlie Hebdo pratiquaient la science du XXIe siècle et non celle du XIX qui lui plait tant... Deux poids et deux mesures comme toujours.

@ Vincent: Je partage votre avis. Les contraintes sur l'énergie sont en train de redéfinir notre démocratie permise par l'approvisionnement croissant en énergies fossiles depuis 1800. Il va falloir faire mieux et avoir moins. Vivre la non-croissance et surement la décroissance. Jean-Marc Jancovici l'explique très bien dans son dernier bouquin. Et là les Nicolino de ce monde se trouveront devant des choix imposés par le terrain: rationner les pays importateurs de blés ou nourrir ses enfants? Se chauffer au gaz de ville ou bien produire des engrais azotés de synthèse?

Vincent 06/01/2016 22:54

Fabrice Nicolino raconte n'importe quoi. Il ferait mieux d'arrêter d'écouter ces timbrés de Bourguignon et autre vandana Shiva, et aller bosser dans une ferme.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabrice_Nicolino

De toute façon, le pic pétrole/gaz va se charger de nous faire progressivement revenir à l'agriculture pré-industrielle. Mais ça ne sera pas particulièrement fun. Terminé les 15% du salaire consacrés à la nourriture…

Seppi 07/01/2016 19:17

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Les prédictions sont un art difficile... surtout si elles concernent l'avenir. Je vois difficilement comment on peut revenir à l'agriculture pré-industrielle dans un monde à 10 milliards d'habitants en 2050.

Il faudra probablement faire des choix déchirants : employer le litre de pétrole pour fabriquer de l'engrais azoté, ou pour aller chercher son pain et son journal. Enfin le journal... condamné par la technologie et l'indigence intellectuelle.


De toute façon, le pic pétrole/gaz va se charger de nous faire progressivement revenir à l'agriculture pré-industrielle. Mais ça ne sera pas particulièrement fun. Terminé les 15% du salaire consacrés à la nourriture…