Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Le Bio peut-il nourrir le monde ? » Un article de Marc Benoit et al.

12 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Agriculture biologique

« Le Bio peut-il nourrir le monde ? » Un article de Marc Benoit et al.

 

 

Nos flâneries cybernétiques nous ont fait rencontrer « Le Bio peut-il nourrir le monde ? » de Marc Benoit, Marc Tchamitchian, Servane Penvern, Isabelle Savini, Stéphane Bellon. Nous y avons accédé par un téléchargement à partir du site de la Société Française d'Économie Rurale (SFER).

 

Les cinq auteurs sont de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). M. Benoit est économiste, ingénieur de recherche à l’INRA de Clermont-Ferrand Theix. Il travaille depuis quinze ans sur l’agriculture biologique et est, notamment, co-directeur du Comité Interne de l’Agriculture Biologique (CIAB) de l’INRA et membre du CSAB (Conseil Scientifique de l'Agriculture Biologique).

 

À partir du site de l'INRA, on peut aussi télécharger un long et intéressant diaporama de la conférence-débat de M. Benoit organisée dans le cadre des Mercredis du Pavillon de France à l'exposition universelle de Milan 2015.

 

 

D'utiles pistes de réflexion...

 

Les auteurs proposent des pistes de réflexions, souvent noyées dans le texte qu'il faut lire avec attention, aussi intéressantes que nécessaires. Pistes et réflexions malheureusement « zappées » par les idéologues et sectateurs de l'agriculture biologique ; et autres thuriféraires du bio à tête de Janus – une face de prosélyte ou de missionnaire, l'autre, d'acteur soucieux des intérêts personnels ou, au mieux, catégoriels.

 

 

Pour le lecteur pressé, les diapos 38 et seq. offrent, par exemple, un résumé sur le plan économique : quelles conséquences si l'on change d'échelle et passe de moins de 5 % d'AB à plus de 20 % (l'objectif politique et démagogique, pas seulement en France, hélas) ? Sur l'économie au niveau de l'exploitation comme au niveau national ?

 

 

...mais difficile d'échapper aux idées reçues

 

Toutefois, l'analyse n'est pas à l'abri de la critique. Prenons par exemple la diapo 033, « Freins au développement de l’AB ». Peut-on raisonnablement soutenir que l'AB et l'AC se distinguent par l'utilisation de technologies adaptées au contexte pour l'une et de technologies standardisées pour l'autre ? Par la diversification des exploitations et de l'activité du territoire d'un côté et la spécialisation de l'autre ? Par une génétique adaptée aux contextes et une sélection multicritère (résistances) en AB et une génétique très spécialisée et une productivité privilégiée en AC ?

 

L'analyse a du mal à surmonter un syndrome récurrent dans le monde lié à l'agriculture biologique, même chez ceux qui ne sont pas des adeptes déclarés : celui de la comparaison entre deux mondes imaginaires, celui des bisounours fantasmés de l'AB et des voyous tout aussi fantasmés de l'AC.

 

 

Voyons par exemple l'article sur un point d'agronomie :

 

« En effet, les deux questions agronomiques déterminantes en AB sont la disponibilité des nutriments, accrue par le meilleur recyclage que permet la présence d’animaux (Nesme et al., 2015), et le statut sanitaire des cultures, amélioré par des rotations longues et diversifiées (comportant des prairies, alternant cultures de printemps et d’automne, etc.) qui permettent de réduire les risques pathologiques, d’adventices et de ravageurs. »

 

Les effluents de la production animale, outre qu'ils sont aussi valorisés en AC, n'accroissent nullement les disponibilités : il n'y a qu'un transfert. Et les rotations longues ne sont pas l'apanage de l'AB (qui connaît aussi des rotations courtes).

 

C'est du reste implicitement admis ! Le tableau 2 du texte est un bon résumé concernant la fertilisation. Pour une AB minoritaire (<5 % SAU), on nous suggère : « Transferts de fertilité AC –> AB (fumiers et composts) » Et pour une AB significative (20% et plus de la SAU), la question est posée : « Quelle gestion de la fertilité des cultures ? Diversification indispensable des systèmes de grande culture ? »

 

Vous avez dit diversification ? Ailleurs on demande fort justement : pour quels marchés ?

 

On apprécie de voir aussi d'autres questions qui dérangent, comme la nécessaire lutte contre certains parasites et maladies et leurs vecteurs.

 

 

Une conclusion mesurée

 

La conclusion se fait donc précautionneuse :

 

« Il n’est pas possible de donner une réponse directe à la question initiale ni de proposer une réponse scientifique tranchée. En effet, la question se situe dans une perspective de moyen à long terme et à l’échelle de la planète ; elle doit prendre en compte de très nombreuses autres préoccupations sociétales comme les impacts environnementaux, la santé humaine, l’éthique, la souveraineté alimentaire. Les impacts économiques sont ainsi considérables et sont donc en relation étroite avec les politiques, économiques en particulier. »

 

Et, deux paragraphes plus loin :

 

« En retenant ces approches, et dans une vision très globale de la question, il nous semble possible d’envisager une généralisation des principes de l’agroécologie voire de l’AB à l’échelle mondiale, tout en satisfaisant l’ensemble des besoins alimentaires. Cependant, cela nécessite de larges bouleversements socio-économiques, tant au niveau du consommateur (régime alimentaire par exemple) qu’à celui du citoyen (modes de consommation, alimentaires ou énergétique), des firmes, et de façon majeure, des états et de leurs politiques. »

 

« ... voire de l’AB... » ? N'est-ce pas la reconnaissance implicite des limitations de l'AB ? Pourquoi ne pas le dire clairement ?

 

 

Ailleurs, on ne s'embarrasse pas !

 

 

En tout cas, cela change des déclarations péremptoires, comme celle de M. Jacques Caplat dans un entretien publié par Reporterre en mars 2014 : « L’agriculture biologique peut nourrir le monde ».

 

Mais M. Caplat a des arguments... percutants. Ainsi, parlant du rapport de l'INRA « Analyse des performances de l'agriculture biologique »  dont une série de chercheurs, mécontents du contenu à leurs yeux pas assez favorable au bio, ont exigé... la suppression  (pour une liste, incomplète, des scientifiques qui considèrent que la démarche scientifique inclut l'autodafé et la mise au pilon, c'est ici ; pour les autres rapports de la série « Vers des agricultures à hautes performances », c'est à partir d'ici) :

 

« Mais cela va encore plus loin. Le fait que dans un rapport prétendument sérieux, ils aient pris en compte le pamphlet d’un lobbyiste [Gil Rivière Wekstein, Le bio, fausses promesses et vrai marketing, Le Publieur éditions, 2011 - NDLR], pose un vrai problème de fond. Dans la plupart des centres de recherche dans le monde, si une structure ose mettre dans ses références un pamphlet politicien comme celui-là, c’est un discrédit complet et immédiat. Je ne peux pas prendre l’INRA au sérieux après un rapport comme ça. »

 

Pour notre part, nous trouvons simplement navrant de voir dans le document de Benoit et al. des références bibliographiques dénuées de crédibilité (Baranski, et De Schutter par exemple) dans un contexte qui accorde du crédit à ces auteurs.

 

 

Agroécologie par ici... agroécologie par là...

 

Il est un autre aspect de l'article qui dérange – fortement : l'amalgame ou le quasi-amalgame entre l'agriculture biologique et l'agroécologie.

 

 

Une agroécologie qui n'est pas définie et pour laquelle les auteurs citent même une publication de Mme Noémie Schaller qui explique que les définitions sont variées... ce qui revient à dire qu'il n'y en a pas (il y a une présentation ici).

 

Ainsi, selon la fin du résumé de l'article :

 

« A l’heure où l’agroécologie figure comme une orientation nécessaire face aux enjeux environnementaux, l’AB, de par ses principes et sa règlementation reconnus et harmonisés au niveau international, peut fournir un cadre de réflexion précieux pour accompagner l’évolution des systèmes agri-alimentaires de la planète. »

 

À ce stade, pas de problème. Un type particulier d'agriculture peut en effet fournir un cadre de réflexion.

 

Mais que dire de la suite ?

 

« Nous ferons souvent un rapprochement entre AB et agroécologie. En effet, même si l’on peut mettre en évidence différentes acceptions de chacun de ces deux termes, leurs principes fondamentaux convergent fortement (Bellon et al., 2009; Allaire and Bellon, 2014). »

 

Ou encore :

 

« ...une agriculture fondée sur les principes de l’agroécologie dont l’AB est citée comme exemple phare... »

 

Et :

 

« Le paradigme de l’agroécologie, dont on peut donner l’AB comme archétype... »

 

Nous contestons, avec véhémence !

 

Non, l'agriculture biologique – corsetée par des règles ésotériques ne répondant à aucune utilité agronomique rationnelle et allant même à l'encontre des impératifs (en témoignent par exemple le problème de la lutte contre des insectes vecteurs de virus et maladies bactériennes, ou l'utilisation du cuivre comme fongicide) – ne saurait être prise comme prototype de l'agriculture de l'avenir.

 

S'y oppose aussi, notamment, le refus obstiné du progrès scientifique et technique, en matière de génétique (OGM et, bientôt, « OGM cachés »), de médecine vétérinaire, de protection des plantes.

 

Précisons cependant pour les lecteurs à la logique incertaine : cela ne signifie nullement que l'agriculture biologique n'a pas sa place dans le paysage agricole et agroalimentaire actuel – et futur. Un paysage futur qui devra nourrir entre 9 et 10 milliards de terriens à l'horizon 250 et produire 70 % de plus qu'aujourd'hui.

 

Mais disons le tout net : si les affirmations précédentes sur la consubstantialité de l'agriculture biologique et de l'agroécologie – whatever that means – reflètent la position institutionnelle de l'INRA, alors promotion

l'agriculture française – et l'alimentation des Français – est bien mal barrée.

 

 

Partager cet article

Commenter cet article