Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

23 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

 

 

Dans mon petit supermarché, on trouve en entrant, à droite, les armoires réfrigérées de produits « bio »... il faut que le bobo soit tout de suite appâté... Il est du reste très intéressant d'observer le comportement des clients entrants, de deviner à partir de leur « look » s'ils vont tourner à droite, s'arrêter...

 

Continuons. Quart de tour gauche, et nous voici devant les armoires dévolues aux sandwichs et autres boîtes de repas. C'est aussi une clientèle facile à repérer, surtout sur le coup de midi : plutôt jeunes, en vêtements de travail, pressés...

 

Et on arrive fort logiquement aux crudités et salades dites « de quatrième gamme », les premières pouvant constituer un déjeuner à elles seules ou avec un complément.

 

Horresco referens, il y a depuis peu un compartiment proposant des salades « bio », mais avec des panonceaux ronds signalant qu'elles ont été lavées sans chlore.

 

Où est le problème ?

 

On ne saurait dénier aux adeptes du « bio » l'option d'acheter des salades de quatrième gamme, prêtes à l'emploi, en faisant une entorse au catéchisme de la bien-pensance. Mais, après avoir fait un extraordinaire ramdam médiatique sur le « nourri sans OGM », l'enseigne est en train d'utiliser une autre phobie, ultraminoritaire, à des fins commerciales.

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

Il y avait, et il y a toujours, les marchands de « nouvelles » terrifiantes et de conseils de « santé » et d'alternatives « écologiques » pour hypocondriaques, qui pullulent sur la toile et dans les revues pour salles d'attente, et même ailleurs (cet article est par exemple par une «naturopathe spécialiste en alimentation naturelle ») . Quelques « journalistes d'investigation » aussi, en mal de notoriété et de droits d'auteur... Le chlore est un puissant oxydant ; il ne peut donc qu'être nocif pour nos cellules... enfin pour les cellules des consommateurs très attentifs à leur santé.

Mais là, il s'agit d'une opération de marketing qui touche le grand public.

Que va penser le client qui longe la rangée d'armoires pour, dans le cas de mon supermarché, prendre sa salade de quatrième gamme « ordinaire » ou sa viande ? Le risque de créer un mouvement d'opinion entraînant par contrecoup une augmentation des risques sanitaires n'est pas négligeable.

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

C'est d'autant plus navrant que, d'une part, le chlore est largement utilisé, certes avec une efficacité qui n'est pas totale, pour la décontamination des produits et que, d'autre part, sauf erreur, le chlore n'est pas utilisé en bio pour le lavage et la désinfection des produits alimentaires.

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

Il est loin le temps de la crise sanitaire due aux graines germées de fenugrec. Pour rappel, elle a touché 3.842 personnes et fait 53 morts en Allemagne de mai à juillet 2011 (et non une trentaine comme on le voit souvent dans les médias français qui sont devenus très discrets lorsque le lien avec le bio est devenu vraisemblable). On peut certes incriminer les graines, contaminées par la souche O104:H4 d'Escherichia coli ; c'est la cause la plus probable du désastre allemand, le plus important depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais ce sont aussi les règles de production du bio qui sont en cause, elles qui refusent par pure idéologie les méthodes de décontamination qui font appel à des produits non « naturels ». On notera cependant que, selon les autorités allemandes, la désinfection avec une solution chlorée ne serait pas suffisante pour éliminer les bactéries qui se seraient logées dans la graine elle-même.

Cette crise illustre, sous forme négative, l'ampleur des risques sanitaires auxquels nous serions exposés en cas de relâchement des mesures d'hygiène. Et, a contrario, l'importance de la défense des méthodes qui, accidents mis à part, ont largement fait leurs preuves

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

Nous succomberons peut-être, un peu, au syndrome du sophisme de la culpabilité par association. Il est une chaîne de restauration états-unienne, Chipotle, qui a décidé de se positionner sur un créneau cher aux bobos : le consommer local – avec des restaurants pas du tout armés pour cela – et, bien sûr, en s'affichant « sans OGM ». Résultat : au dernier pointage, six éclosions de crises sanitaires en six mois, plus les séquelles sur l'image de marque du groupe, la chute du cours de l'action, les démêlés avec l'administration et la justice, etc. Le dossier est suivi de très près sur son blog par l'excellent Albert Amgar.

Une corrélation n'est pas nécessairement un lien de cause à effet. Mais rien n'empêche d'explorer des corrélations qui intriguent. M. Marc F. Bellemare, professeur associé au Département d'économie appliquée de l'Université du Minnesota, et deux de ses collègues se sont intéressés aux statistiques de signalements de cas de toxi-infections alimentaires, rapportées au nombre de marchés locaux. Ils se gardent bien de conclure à ce stade, leur travail n'étant que préliminaire, et les corrélations, difficiles à interpréter. Nous le ferons aussi. Mais le fait est que le niveau de technicité en hygiène alimentaire est un sujet de recherche.

« Lavé sans chlore » : marketing irresponsable

Le fait est aussi que la sécurité des aliments est une des conquêtes majeure de notre société – n'en déplaise à ce personnage présenté comme un grand philosophe qui pense qu'il faut se souhaiter « bonne chance » à la place de « bon appétit ». Une conquête qu'il s'agit de préserver.

Les panonceaux qui font l'éloge du « lavé sans chlore », ne sont pas de l'enseigne, mais du producteur, suisse, dont les produits sont en vente dans la région genevoise, plus particulièrement à destination de la clientèle qui vient profiter du taux de change qui leur est particulièrement favorable ; vous ne les verrez probablement pas. Il n'empêche que l'enseigne n'est pas obligée de suivre le producteur dans une démarche particulièrement irresponsable.

Le « lavé sans chlore » ne démarque en aucune manière ce producteur des autres producteurs de crudités de quatrième gamme bio. Si ce n'est sur le plan juridique, c'est au moins en pratique un cas de concurrence pas vraiment loyale. C'est d'autant plus remarquable qu'on ne trouve pas de reproduction de ce panonceau sur le site web de l'entreprise... on se permet en France des choses qu'on s'interdit en Suisse !

C'est aussi l'illustration du fait que, dans ce monde qui se plaît à se présenter comme celui des bisounours – éthique, respectueux de l'environnement et du consommateur, adepte du développement durable, etc. – la concurrence est impitoyable.

Partager cet article

Commenter cet article