Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

11 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

 

Steve Munn*

 

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

En tant que scientifique dans le domaine des politiques sociales et environnementales, je suis depuis longtemps intéressé par la façon dont le monde se nourrit et par les gens qui proposent de nouvelles façons de le faire.

J'ai donc fait la connaissance de la « permaculture » lorsque j'étais à l'université de Melbourne, en Australie, au milieu des années 1980. Mon intérêt avait été suscité par un documentaire qui avait présenté sous un jour favorable ce mouvement alternatif de production alimentaire et de mode de vie, lequel avait été créé par deux de mes compatriotes australiens, Bill Mollison et David Holmgren, dans les années 1970.

Sur son site, David Holmgren décrit la permaculture ainsi :

« Des paysages spécialement conçus pour imiter les modèles et les relations trouvés dans la nature, tout en fournissant une abondance de nourriture, de fibres et d'énergie pour satisfaire aux besoins locaux. Les gens, leurs bâtiments et les façons dont ils s'organisent eux-mêmes sont au cœur de la permaculture. Ainsi, la vision permaculturiste d'une agriculture permanente ou durable a évolué vers celle d'une culture permanente ou durable. » (C'est nous qui graissons.)

 

Comme la définition ci-dessus l'implique, les permaculteurs évitent les monocultures et promeuvent la biodiversité. Les permaculteurs sont tous très critiques de l'agriculture conventionnelle, qu'ils croient non durable et nuisible à l'environnement, et évitent les plantes génétiquement modifiées et les pesticides et engrais de synthèse. En conséquence, la permaculture est souvent considérée comme faisant partie du mouvement de l'agriculture biologique.

 

 

La permaculture est-elle fondée sur la science ?

 

Les permaculteurs ont aussi tendance à favoriser les technologies peu ou moyennement «émaborées qui permettent une plus grande autonomie contrairement aux technologies de pointe qui sont habituellement plus coûteuses et ne peuvent pas être construites et réparées sur place ; on préférera par exemple une pompe manuelle ou à pédale à une pompe électrique pour arroser une culture à partir d'une retenue. Pour toutes ces raisons, la permaculture est perçue favorablement par de nombreux groupes écologistes comme Greenpeace.

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

La relation entre la permaculture et l'agroécologie dépend de ce que signifie ce dernier terme très discuté. L'Université du Wyoming a été la première à offrir un cours d'agroécologie dans le cadre d'une Land Grant University aux États-Unis il y a quelque 20 ans, et elle se situe sans conteste dans le camp de la science. Selon Andrew Kniss, professeur associé de biologie et d'écologie des mauvaises herbes, l'agroécologie est une science qui se penche sur l'agriculture en tant qu'écosystème complet qui doit être durable, et qui ne fait pas de distinction arbitraire entre le naturel et le synthétique ; donc, en théorie, l'agroécologie ne devrait avoir aucun problème avec l'utilisation de tous les éléments de la boîte à outils de la biotechnologie, y compris les OGM et les pesticides et engrais de synthèse s'ils contribuent à une production durable.

L'agroécologie scientifique ne s'intéresse pas ou guère au mouvement de la permaculture ; mais le mouvement de l'agroécologie a été « revendiqué » par des défenseurs radicaux de l'agriculture biologique et de la permaculture, qui rejettent certains aspects de l'agriculture moderne fondée sur la technologie, y compris l'utilisation de la biotechnologie. Kniss, entre autres, estime qu'ils sont nombreux dans le mouvement de l'agroécologie à déformer la science.

Dans le monde anglophone (l'anglophonie) le terme « agroécologie » est également utilisé dans certains cours universitaires interdisciplinaires et par un mouvement social associé qui est très critique des pratiques agricoles traditionnelles, du rôle des grandes entreprises agricoles (Big Ag) et de la biotechnologie ; il est difficile de séparer analytiquement ce mouvement de celui de la permaculture. Même si elle a des antécédents beaucoup plus anciens, l'agroécologie moderne a seulement émergé dans l'anglophonie comme un mouvement social important et continu et comme une discipline académique après que la permaculture a acquis une certaine importance.

Notez bien ces mots de Michel Pimbert, directeur du Centre d'agroécologie et de sécurité alimentaire à l'Université de Coventry, dans The Conversation, par exemple :

« Les méthodes agricoles actuelles comptent trop sur des produits chimiques coûteux tels que les engrais et les pesticides ; l'agroécologie combine le meilleur de la science écologique et des connaissances des agriculteurs pour développer une alimentation et une agriculture plus durables. » [1]

 

Pimbert poursuit en appelant à la « re-localisation » de la nourriture, à des semences non couvertes par une propriété intellectuelle, à de petites exploitations agricoles et à la protection économique des producteurs alimentaires locaux dans une économie de « décroissance » devant faire face à l'augmentation des contraintes liées aux ressources et à l'énergie. Tous ces éléments de langage figuraient déjà dans le discours sur la permaculture, et peut-être de la manière la plus complète, dans l'ouvrage de David Holmgren paru en 2002, « Permaculture; Principles and Pathways Beyond Sustainability » [traduit en français en 2014 comme « Principes et pistes d'action pour un mode de vie soutenable »].

 

En dépit des affinités entre les deux, les chercheurs de l'agroécologie alternative ont fait peu de recherche sur la permaculture, selon une étude de Rafter Ferguson et Sarah Lovell publiée dans Agronomy and Sustainable Development en 2013. A ce jour, la permaculture est presque entièrement exclue du monde de la science, bien que Ferguson et Lovell croient que cela est en train de changer. Néanmoins, en dépit de l'absence de recherches, Ferguson et Lovell croient que la permaculture est un mouvement agroécologique clé qui jouera un rôle important pour faire basculer la production alimentaire mondiale de ce qu'ils appellent « l'agriculture industrielle » à l'agroécologie.

 

Ferguson, un chercheur de l'Université de l'Illinois du secteur de l'agroécologie, s'identifie fortement en tant que militant de la permaculture.

 

Les aspirations liées à la permaculture ont évidemment eu un écho auprès de nombreuses personnes, car peu de temps après que Mollison et Holmgren eurent forgé le terme, des cours de formation en permaculture et des associations de permaculture ont surgi dans beaucoup de parties du monde, dans les pays tant développés et qu'en développement. Selon un site web, plus d'un million de personnes ont suivi un petit cours sur la conception de la permaculture dans plus de 140 pays. Je trouve ces chiffres impossibles à vérifier et il peut s'agir d'une exagération ; mais une recherche rapide avec Google suffit à montrer que la permaculture a une présence significative dans un nombre impressionnant de pays. Alors que la permaculture n'est peut-être pas bien connue du grand public, elle est maintenant assez respectable pour que l'Initiative Amherst de Permaculture de l'Université de Massachusetts se soit vu décerner le White House Campus Champions of Change en 2012 [2].

 

 

Une visite de la ferme de permaculture du fondateur

 

Il y a quelques années, j'ai pris une retraite anticipée, quitté Melbourne et acheté une ferme. Je me suis récemment rendu compte que la propriété de permaculture de David Holmgren, Melliodora, n'était qu'à 50 minutes en voiture et que Holmgren proposait des visites guidées ; j'ai donc réservé une visite pour début décembre pour voir par moi-même ce que la permaculture avait à offrir en pratique. Melliodora, c'est un hectare situé aux abords d'une jolie ville touristique célèbre pour ses sources d'eau minérale, Hepburn Springs. À l'arrivée, j'ai trouvé une maison de briques crues, plusieurs chèvres et quelques oies, une paire de petits barrages, quelques arbres, y compris des arbres fruitiers, et un potager qui ressemblait beaucoup au mien.

 

Alors, quelles sont mes impressions après une visite de la ferme Melliodora de cinq heures avec David Holmgren ? Ma première impression est que David et sa partenaire Su Dennett sont plaisants, qu'ils travaillent dur et sont gens sincères. Je ne peux pas leur reprocher le mode de vie qu'ils ont choisi. Je ne doute pas non plus qu'ils aient choisi un environnement idéal pour élever leurs enfants. Mais il est aussi évident que ce mode de vie ne pourrait jamais répondre à ce créneau idiosyncratique que pour des gens qui sont prêts à consacrer de longues heures à des travaux sans fin sur la ferme, à la mise en conserve et aux autres modes de conservation des produits pendant les brèves périodes de production.

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

David et Su se font de l'argent avec les visites et les cours de permaculture ; ils obtiennent une énorme assistance de travailleurs non rémunérés grâce au WWOOF (Willing Workers On Organic Farms), aux travailleurs volontaires pour les fermes bio. C'est un luxe qui n'est pas disponible pour la plupart des « permies » ; il est donc peu étonnant que la plupart des adeptes de la permaculture aient simplement apposé l'étiquette « permaculture » à leur petite parcelle de jardin de banlieue produisant des légumes bio et contenant des arbres fruitiers, en vivant une vie somme tout classique.

David était honnête à propos de l'apprentissage pratique de la permaculture sur le tas, grâce aux nombreux échecs et aux succès. En dépit de l'avantage du savoir qu'a David sur les recrues, les erreurs dans l'amendement des sols signifient que ses fraises et ses haricots poussent mal. Certaines semences de légumes n'ont pas réussi à germer et d'autres ont produit de maigres récoltes. Un autre problème est que les cacatoès se repaissent des noix et des fruits des arbres et font des trous dans les filets qui sont censés les protéger. David craint aussi une invasion de petits marsupiaux herbivores avec le développement de ses arbres.

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

Ce qui était notablement absent, c'étaient les plantations productives sur plusieurs étages, par exemple une vigne qui grimperait dans un arbre à côté d'un buisson avec une couverture végétale en-dessous, comme cela est souvent mentionné dans la littérature sur la permaculture.

Et les digues sont minées par les écrevisses (les crustacés d'eau douce indigènes), le renard mange la volaille adulte, les corbeaux mangent les poussins et les chèvres doivent être constamment attachées ou enfermées avec une clôture électrique coûteuse pour les empêcher de manger tout ce qui est à leur portée. L'agriculture, c'est sûr, ce n'est pas facile !

La permaculture : notre avenir écologique ou un hobby non durable pour des militants de l'agroécologiques néoruraux ?

J'ai remarqué que la digue du barrage principal avait cédé. Une image promotionnelle sur Melliodora montre un personnage jetant un filet de pêche depuis la digue et David se vantant de ses récoltes de poissons et d'écrevisses ; mais la plupart des populations rurales le savent, attraper des écrevisses relève davantage du divertissement que de la subsistance, car la partie comestible se limite à leurs petites queues, les perches produites par David sont pour la plupart petites et pleines d'arêtes et les oiseaux d'eaux comme le héron à face blanche en prélèvent une bonne quantité. Fait intéressant, les digues étaient complètement dépourvues de végétation. Disparue la châtaigne d'eau, produisant ces turions mis en vedette dans le livre électronique sur Melliodora que j'avais acheté. Une des retenues était alimentée par une pompe à eau électrique plutôt qu'une alternative à faible niveau de technologie comme une pompe à pédale ; c'est là un choix intéressant étant donné ce qu'a écrit David à propos de l'importance de l'autonomie et de notre descente imminente dans un monde de l'énergie rare.

Melliodora répond-elle à ses ambitions écologiques ?

Un autre point à noter est que Melliodora « vole » ses nutriments des espaces environnants car elle recueille l'eau d'un grand bassin versant semi-urbain qui comprend un parcours de golf qui semble être bien fertilisé. Les nutriments sont également volés par les chèvres qui passent leurs journées à manger les fourrés denses de ronces et d'aubépine le long du ruisseau qui longe l'arrière de Melliodora. En conséquence, Melliodora est loin d'être autosuffisante.

Plus inquiétant encore du point de vue écologiste, David et Su ont vigoureusement fait pression sur les autorités locales pour que la crique ne soit pas débarrassée des plantes exotiques envahissantes et réhabilitée avec une végétation indigène : manifestement, ils pensent que la pitance gratuite des chèvres est une priorité beaucoup plus élevée ! Melliodora consomme également de grandes quantités d'eau de la ville pour garder le jardin productif pendant les périodes de sécheresse, même si elle a des réservoirs d'eau et deux barrages. Melliodora dépend à cent pour cent du réseau électrique, sans panneau solaire ou éolienne en vue, bien que la conception de la maison assure un chauffage et une climatisation à coût réduit.

 

Au bout du compte, il est clair que Melliodora fait peu pour justifier le rêve de l'urbain romantique et de l'universitaire passionné par l'agroécologie alternative, d'une permaculture offrant une vie rurale ou semi-rurale facile, auto-suffisante et durable qui fonctionne en harmonie avec les rythmes de la nature. Sans accès à un travail non rémunéré, David et Su seraient esclaves de la terre et forcés de travailler comme des serfs médiévaux. Sans apports abondantes de l'extérieur, comme le bois de chauffage, l'électricité, l'eau et les engrais, David et Su vivraient beaucoup comme des serfs médiévaux !

 

De plus, vivre en harmonie romantique avec la nature est tout simplement impossible quand la nature jette sur vous des sécheresses et des inondations, et des dizaines d'espèces d'animaux qui ne se priveront pas de manger une grande partie de votre production, sauf si vous avez assez d'argent, de temps et l'envie de transformer votre propriété en quelque chose qui rappelle la mise en isolement dans une prison d'ultra-haute sécurité.

 

David et Su ne font pas mystère de l'utilisation de mesures drastiques pour faire la guerre aux animaux indésirables, y compris l'élimination des merles avec des pièges à rats soigneusement dissimulés.

 

Il est évident que, très intensive en main-d'œuvre, la permaculture ne peut pas rivaliser avec l'agriculture conventionnelle hautement efficace et intensive en capital, sauf si elle exploite le travail bénévole ou paie aux travailleurs des salaires qui les maintiennent, eux et leurs familles, dans l'extrême pauvreté.

 

Sur la base de ce que j'ai pu voir, il n'est pas surprenant que la permaculture soit, dans le monde industrialisé, surtout un hobby pratiqué par de doux rêveurs urbains et un petit mouvement de mode de vie pour les irréductibles ruraux ; quelque 40 ans après sa naissance, elle ne joue aucun rôle appréciable dans l'alimentation du monde industrialisé. En dehors du monde industrialisé, et en dépit de fanfaronnades des fans de la permaculture qui n'ont pas fait l'objet d'un examen approprié, la permaculture a toujours l'air d'être un petit poisson dans un grand océan.

 

Il se peut que la permaculture puisse apporter une petite mais utile contribution à la production alimentaire mondiale à l'avenir ; mais pour qu'elle puisse le faire, il faudra d'abord adopter la méthode scientifique et utiliser tous les outils disponibles de la boîte à outils de la biotechnologie.

 

_______________

 

*  Steve Munn a pris sa retraite avec sa femme dans une ferme victorienne en Australie qu'ils reconvertissent en une forêt indigène riche en oiseaux et en vie animale. Il a un Bachelor de sciences sociales dans la politique environnementale de l'Institut royal de technologie de Melbourne et a passé sa vie pour moitié environ en ville, d'une part, et à la campagne, d'autre part ; il a exercé des activité diverses, du hangar de tonte de moutons aux gratte-ciels de bureaux.

 

Source : https://www.geneticliteracyproject.org/2016/01/06/permaculture-ecological-future-unsustainable-hobby-ex-urban-agroecological-activists/

 

[1]  Ma note : Vous noterez que cette opinion occulte totalement... l'agronomie !

 

[2]  Ma note : En France, la Ferme du Bec Hellouin a reçu le Trophée Agriculture durable de Haute Normandie et une mention spéciale, Espoir de l'Agriculture durable, du Ministère de l'Agriculture, en septembre 2013.

 

Et aussi : Ne manquez pas de lire (ou de relire) « "Terre et Humanisme" : notre visite chez des agroecologues ardechois ».

 

 

 

Partager cet article

Commenter cet article

Michel 12/07/2016 16:53

Soit dit en passant une réponse à cette analyse de la part de Monsieur François Léger, un monstrueux occultiste favorable à la permaculture: http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/reponse_de_francois_leger.pdf
Il est chercheur à l'INRA et à l'Agroparistech, institut dont on ne peut pourtant pas soupçonner la "haine"de la modernité telle que je peux la lire sur ce site néoconservateur alsacien à propos des démarches agricoles alternatives.

Thibault 12/01/2016 14:12

Et une bonne analyse faite par les propres alters du mouvement très détaillée sur Becq hellouin et en général : http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2015_-_permaculture_et_maraichage_biologique.pdf. http://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2015_-_permaculture_et_maraichage_biologique.pdf

bob 17/01/2016 19:43

Merci pour ce lien! Je me doutais bien que cette ferme suivie par l'INRA était une arnaque!

Thibault 12/01/2016 14:31

erratum Pour l'autre analyse plutot ce lien http://www.barricade.be/publications/analyses-etudes/permaculture-nouveau-graal-agricole-ou-permaculture-peut-elle-nourrir