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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'étude retirée d'Infascelli était de piètre qualité

22 Janvier 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #OGM, #Activisme, #Article scientifique

L'étude retirée d'Infascelli était de piètre qualité

 

Layla Katiraee*

 

L'article sur les méfaits des OGM chez les caprins a été rétracté en raison d'allégations de plagiat et de manipulation de photos.

 

 

 

Biology Fortified a récemment rapporté qu'un « groupe de recherche dirigé par le professeur italien Federico Infascelli à l'Université de Naples "Federico II" vient de voir un de ses articles examiné par les pairs rétracté par la revue pour plagiat » [nous l'avons repris ici]. L'article rétracté, intitulé « Gamma-Glutamyl Transferase Activity in Kids Born from Goats Fed Genetically Modified Soybean » (activité de la gamma-glutamyl transférase dans des chevreaux nés de chèvres alimentées avec du soja génétiquement modifié), a été utilisé comme preuve des dangers des OGM (voir ici par exemple). J'ai examiné cet article sur mon blog personnel l'année dernière et j'avais été frappée par sa méthodologie erronée. L'article faisant à nouveau les nouvelles en raison de sa rétractation et l'équipe scientifique faisant l'objet d'une enquête sur fond d'allégations de fraude, j'ai pensé que je devrais vous faire part de quelques faits saillants de l'article sur le Blog Biofortified.

 

 

Revues prédatrices

 

Tout d'abord, nous allons examiner la qualité de la revue qui a publié l'article : Food and Nutrition Sciences. La revue n'est pas indexée par la base de données des NIH [National Institutes of Health] sur les publications scientifiques, ce qui déclenche immédiatement une alarme, car cela indique que la revue ne répond pas aux critères des NIH pour une publication de qualité. Ensuite, j'ai cherché la revue dans la liste des publications prédatrices de Beall : bien sûr, l'éditeur « Scientific Research Publishing » y est répertorié. Les revues prédatrices publient à peu près tout, pour autant que vous payiez leurs lourdes taxes de publication. Il y a eu plusieurs exposés sur ces revues (voir ici et ici) et sur les articles délirants qu'ils ont acceptés pour publication (mon préféré est « Get me off your fucking mailing list » (virez-moi de votre p... de liste de diffusion). J'ai tout particulièrement aimé les diagrammes de l'article).

 

 

Objectifs de l'étude

 

Les auteurs commencent par décrire et définir le soja Roundup Ready. Ils affirment que « la majorité des essais d'alimentation utilisant des aliments GM n'ont mis aucun effet clinique en évidence », mais qu'il existe des données indiquant des problèmes hépatiques et rénaux. Leur référence pour cette dernière affirmation est l'infâme article de Séralini qui a été rétracté puis republié. Ils renvoient également à quelques autres documents comme base de leur étude :

 

  • un article qui « pose l'hypothèse que le métabolisme cellulaire de plusieurs enzymes était modifié chez les lapins nourris avec du soja GM » (cet article a été produit par l'équipe italienne)

 

  • un article qui a trouvé des morceaux d'ADN du transgène dans « le lait de chèvre, mais aussi dans les organes des petits lorsque les mères sont nourries avec du soja GM ». Selon l'article, il y avait aussi chez ces animaux des niveaux plus élevés d'une enzyme qui sert d'indicateur de lésions et de maladies (LDH) (cet article est également de l'équipe italienne).

 

Les objectifs de l'article examiné ici étaient de savoir s'il y a :

 

  • des fragments d'ADN du soja GM

 

  • des changements dans l'activité d'une enzyme appelée gamma-glutamyl transférase (GGT) qui peuvent servir d'indicateur de maladie du foie dans les chevreaux dont les mères ont été nourries avec du soja Roundup Ready.

 

 

 

Matériels et méthodes erronés

 

Les auteurs ont affirmé qu'ils avaient effectué l'expérience sur 20 chevreaux mâles nés de chèvres nourries avec un extrait de soja soit conventionnel, soit RoundUp Ready. Dès ce point, rien d'autre importe vraiment parce que les auteurs n'ont pas fait d'analyse de l'alimentation. Le Dr Anastasia Bodnar et moi avons récemment produit une infographie et écrit un article d'accompagnement [traduit ici], décrivant comment il faut concevoir correctement les études sur l'alimentation animale. L'analyse de l'alimentation est un aspect crucial de ces études. Voici pourquoi : si vous voulez faire une expérience pour déterminer si une seule variable a un impact sur un système (dans ce cas, si la présence de la protéine qui confère une résistance RoundUp Ready cause des dommages chez les chèvres), alors vous devez être aussi sûr que possible qu'il n'y a pas d'autre différence. Des études ont montré que le lieu et l'environnement dans lequel on produit une culture peuvent créer une plus grande variabilité dans le produit que la présence du transgène. Par exemple, si je prends un épi de maïs du Nord de l'Ontario et le compare à un épi de maïs du Sud de l'Ontario (de la même variété), ils différeront davantage en termes de nutriments/acides aminés/minéraux que si je prenais un épi de maïs sud de l'Ontario qui est un OGM et le comparais à sa contrepartie non-OGM, qui ne contient pas le transgène, également cultivée dans le sud de l'Ontario.

 

L'étude d'alimentation sur les chèvres n'a pas fait d'analyse de la composition des graines de soja utilisées dans l'étude. Elle ne fournit aucune information sur les variétés de soja utilisées, l'endroit où elles ont été cultivées, ou même si elles ont été produites au cours de la même campagne, etc. En général, les études d'alimentation bien conçues procèdent à une analyse de la composition de l'aliment qui est donné, puis à un ajustement pour obtenir une équivalence par l'ajout de compléments, de sorte que la variable dans l'alimentation est la présence/absence de la protéine transgénique (et du gène qui code pour lui).

 

Voici un exemple hypothétique : des chercheurs menant une étude achètent du soja conventionnel et du soja transgénique et font une analyse nutritionnelle. Ils constatent que les graines de soja conventionnel ont 12% de moins de calcium et que les graines de soja transgénique ont 8% de moins de lysine, un acide aminé. Peut-être a-t-il plu un peu plus dans la ferme où les graines de soja conventionnel ont été produites, ce qui a produit cette différence. Peut-être ont-ils apporté plus d'engrais dans la ferme où les graines de soja transgénique ont été produites, conduisant à ces différences. Les chercheurs vont ajouter du calcium à l'alimentation qui contient du soja conventionnel et ajouter de la lysine à l'alimentation qui contient du soja transgénique. S'ils ne le font pas, ils ne seront pas en mesure de conclure si les différences observées sont dues au calcium, à la lysine, ou à la protéine transgénique.

 

Voilà donc où l'article tombe en capilotade.

 

Comme on pouvait s'y attendre, les auteurs ont détecté la présence de l'ADN du transgène dans le sang et les organes. Est-ce que ça importe ? Pas vraiment : si je prenais deux personnes et en nourrissait une avec des fraises et l'autre avec des bleuets [l'auteure est canadienne...], je pourrais éventuellement détecter de petits morceaux d'ADN issus des cellules de fraise dans le sang d'une personne et des petits morceaux d'ADN provenant de cellules de myrtille dans le sang de l'autre. Cela signifie-t-il que les personnes deviennent l'une rouge et l'autre bleue ? Non. Alors, pourquoi en serait-il autrement pour l'ADN issu d'une culture transgénique ? En outre, la présence d'ADN d'un transgène dans le sang de quelqu'un ne signifie pas que cet ADN a été intégré dans celui de cette personne (voir cet article et l'infographie pour plus d'informations sur ce point).

 

Il est également surprenant que les auteurs ont produit plusieurs articles très similaires, et pourtant leurs conclusions comme l'impact sur la croissance/taille des chevreaux ne sont pas reproductibles (voir ici, ici et ici).

 

 

Qualité des études

 

Lorsque Anastasia et moi avons commencé à travailler sur l'infographie pour les études sur l'alimentation animale, j'ai été motivée par la pure frustration de voir que des études mal conçues ont ensuite été utilisées dans les campagnes contre les OGM. Même si cet article particulier n'avait pas été rétracté, même si les auteurs n'avaient pas été accusés de fraude, l'étude n'avait pas été bien conçue et ses conclusions n'étaient pas solides. Même si elle avait été menée correctement sur le plan éthique, elle n'aurait pas dû être publiée, et encore moins présentée comme preuve de dangerosité des OGM, parce que ce n'est pas un bon article. Il n'aurait pas dû résister à l'examen par les pairs, et il est possible qu'il n'y ait pas résisté, ce qui a conduit les auteurs à publier dans une revue prédatrice. Pourtant, l'article, et tous les autres articles de ce groupe, ont été utilisés dans des campagnes pour nous avertir des dangers des OGM.

 

Je nous mets tous au défi d'exiger des preuves quand nous voyons des mèmes et des slogans accrocheurs. Si vous ne vous sentez pas à l'aise pour évaluer une étude particulière et si vous êtes curieux de connaître les conclusions d'une évaluation, je pense que nous pouvons dire sans risque que quelqu'un sera heureux de vous aider à Biology Fortified.

 

Mon dernier commentaire est le suivant : je ne suis pas particulièrement engagée dans la défense des animaux, mais je pense qu'ils doivent être traités avec soin. Je ne suis pas végétarienne, et encore moins végétalienne. Je ne suis pas un membre de PETA [People for the Ethical Treatment of Animals]. Mais je pense que les scientifiques ont le devoir d'effectuer des études sur les animaux judicieusement. Si elles ne sont pas nécessaires, s'il y a une autre manière de parvenir à la même conclusion, alors il faut essayer l'autre voie avant de recourir à des animaux. Malheureusement, cette expérience n'est pas un exemple de l'utilisation judicieuse de l'animal.

 

__________________

 

* Layla Parker-Katiraee est titulaire d'un doctorat en génétique moléculaire de l'Université de Toronto et d'un baccalauréat en biochimie de l'Université de Western Ontario. Elle est actuellement chercheuse principale dans le développement de produits dans une société de biotechnologie et de génétique humaines de Californie. Tous les points de vue et opinions exprimés sont les siens.

 

Source : http://www.biofortified.org/2016/01/retracted-infascelli-quality/

 

 

 

 

 

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