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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Sciences participatives : la science d'abord, sans qualificatif !

30 Décembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Politique, #Activisme

Sciences participatives : la science d'abord, sans qualificatif !

 

 

Une consultation a été menée dans le cadre d'une « Mission Sciences participatives » confiée à M. François Houllier, PDG de l’INRA et Président de l’Alliance nationale de recherche pour l’environnement (AllEnvi). Elle s'est terminée le 10 octobre 2015. Après pas mal d'hésitation – pour cause de questionnaire vraiment pas engageant, pour autant dire mal foutu – et succombant au syndrome du Last Minute Johnny – j'ai répondu par une lettre que je reproduis ci-dessous avec quelques adaptations [les additions sont entre crochets et en italiques]. Cette lettre posera le décor pour un billet à venir.

 

Il y a eu 145 réponses à l'ensemble du questionnaire, et 532 réponses partielles.

 

On nous annonce :

 

« Vous retrouverez une sélection de propositions dans le rapport à venir en fin d'année, qui sera accessible sur ce blog. Une synthèse des réponses sera également proposée en annexe. »

 

Nous serons patients ! Mais pas trop.

 

 

Source : http://www.ladepeche.fr/article/2014/08/08/1931081-ils-ont-trouve-les-meteorites.html

 

 

« Une mission sur les sciences participatives a été confiée par le ministère de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche [...] pour favoriser leur développement ». Selon ce même document, « [l]es sciences participatives correspondent à des dispositifs de recherche dans lesquels les acteurs de la société civile participent aux processus de production scientifique. »

 

On peut certes se poser des questions sur ce genre d'initiative qui, souvent, relève davantage du « dire » que du « faire », surtout si la mission ne débouche sur rien, ce qui serait fort regrettable. En effet, la mission est l'occasion de revenir sur des évolutions récentes dont certaines sont franchement inquiétantes pour l'avenir de la société française ; sous cet angle, l'enquête est fort bienvenue.

 

À la condition toutefois qu'elle soit exploitée pour en tirer des enseignements de fond et non pas simplement – comme c'est par exemple le cas de nombreux Eurobaromètres – des statistiques ou des considérations sans grande signification du fait des biais de participation ou, pire, des alibis pour sous-tendre une opinion préconçue.

 

L'exposé liminaire pose à mon sens trois questions fondamentales :

 

1. Quel est l'état des lieux ? Quelles sont les réformes urgentes ?

2. Qu'entend-on par « acteurs de la société civile » ?

3. Y a-t-il un objectif prédéterminé de « favoriser leur développement » ? Et est-ce réellement souhaitable ?

 

 

1. L'état des lieux ; les réformes urgentes

 

Il n'est nul besoin de grandes explications sur le fait que la société participe depuis longtemps aux travaux de recherche dans de nombreux domaines. On peut citer pour une classification très rudimentaire :

 

a. La participation de personnes physiques à des enquêtes qui exigent leur apport personnel (enquêtes épidémiologiques par exemple).

 

b. La participation d'amateurs éclairés à la collecte de données (par exemple dans le domaine des inventaires faunistiques et floristiques, de l'astronomie, etc.).

 

c. La participation d'acteurs économiques dans la construction et la réalisation d'essais, essentiellement dans le cadre de la recherche-développement et de la vulgarisation.

 

d. La participation d'acteurs économiques dans des projets de plus grande envergure, notamment dans le cadre de Groupements d'Intérêt Scientifique.

 

 

Ces quatre cas se caractérisent généralement par une recherche « positive » – acquérir des connaissances contribuant au progrès économique et social, étant entendu qu'un résultat qui remet en cause, à juste titre, une démarche technologique, médicale, etc. inadéquate est aussi un progrès.

 

Le point c est particulièrement important pour l'agriculture. Il existe en effet bon nombre de recherches participatives impliquant, d'une part, des organismes de développement tels Arvalis et les Chambres d'agriculture et, d'autre part, des agriculteurs qui mettent leurs infrastructures, leur savoir-faire, leur temps, etc. au service de la collectivité. La lecture de la France agricole est de ce point de vue fort instructive.

 

Mais le fond documentaire considérable, n'étant pas organisé, indexé et archivé, se perd au fur et à mesure de sa création, soit complètement ou presque, soit dans le labyrinthe des multiples sites internet.

 

Une mission sur la recherche participative ? Sa mission est aussi de remédier à la sous-valorisation des résultats acquis dans le cadre du c.

 

La mission, à notre sens, doit avoir pour objectif, non pas d'ajouter un étage ou une complication au mieux stérile, au pire nuisible à l'architecture de notre recherche (inséparable du développement), mais de promouvoir son efficacité au service de notre société et de notre économie.

 

Sommes-nous bien organisés en France s'agissant du d ? L'observateur extérieur que je suis est enclin à répondre « non ».

 

Il y a des verrous – bien connus – à faire sauter pour intégrer davantage la recherche dans l'économie et la société et pour promouvoir la valorisation de ses résultats dans l'économie française. L'un d'eux est l'hostilité idéologique à notre système économique, par exemple sous couvert d'altermondialisme ; une hostilité qui incite même certains acteurs de la recherche à cautionner (à demi-mots car il fallait tout de même rester politiquement et socialement correct) la destruction d'outils de travail de la recherche comme les vignes de Colmar. Un autre est une sorte de syndrome de Stockholm qui a par exemple amené les dirigeants du programme GENIUS à déclarer a priori que les résultats de ce programme ne feront pas l'objet de brevets [voir aussi cet article de M. Marcel Kuntz].

 

Une mission sur la recherche participative ? Sa mission est aussi de faire participer les Français à ses fruits.

 

Il est entendu qu'un tel observateur extérieur ne peut pas avoir une vue panoramique, ni même sectorielle, de ce qui se fait, tant dans le cadre étroit des institutions de recherche que dans celui des collaborations. Mais à qui, partiellement, la faute ? Sa vision, même lacunaire, est importante pour la place de la recherche dans la société et l'économie et leur développement [1].

 

Le « faire » dans le domaine la recherche a un important corollaire : le « faire savoir ».

 

On peut l'illustrer par une comparaison avec un pays voisin.

 

La Suisse a une économie qui se développe, malgré une importante revalorisation de sa monnaie face à l'euro, celle de son principal client, et la perte de compétitivité monétaire conséquente. Le téléspectateur suisse (et le frontalier qui veut des informations ouvertes sur le monde...) a régulièrement l'occasion de voir les réalisations de sa recherche menée au sein, par exemple, des deux Écoles polytechniques de Zurich et surtout Lausanne, ainsi que les défis qu'elle entend relever. Le président de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), M. Patrick Aebischer, est un personnage en vue en Suisse et dans le monde. Qui est le premier personnage de notre École polytechnique ? Qu'y fait-on ? Quelles sont les collaborations? Quel est l'équivalent de Solar Impulse qui fait aimer la recherche et donner un légitime sentiment de fierté nationale et de foi dans l'avenir ?

 

Il y a certes lieu de blâmer un PAF d'une indigence extrême qui, s'agissant d'informations, se complaît dans les faits divers, l'oisiveté – ah ! Les vacances et les weekends... – et, s'agissant de documentaires, dans l'anxiogénèse ainsi que l'entretien et la promotion d'une hypocondrie et d'un pessimisme, voire d'un défaitisme, économiques et sociaux. Mais n'est-ce pas aussi que – contrairement aux Suisses – la recherche française dynamique, performante et ouverte sur l'avenir a capitulé non seulement devant les gourous médiatiques du déclinisme, mais aussi devant des acteurs de la recherche, intouchables (et apparemment jamais rappelés à l'ordre et à leurs devoirs), qui ont partie liée avec ces gourous [2] ?

 

Pour être plus direct, pourquoi M. Gilles-Éric Séralini – dont les productions sont régulièrement retoquées au grand dam de la considération et du prestige de la science – a-t-il régulièrement son jour de gloire médiatique, dans le silence assourdissant de la science sérieuse ? N'y a-t-il pas débandade et capitulation de celle-ci et, surtout, de ses dirigeants ? Sont-ils conscients des dégâts causés par cette situation, par, paradoxalement, le dénigrement de la science ?

 

Une mission sur la recherche participative ? Sa mission – d'une grande urgence – est de faire participer les Français – par leur adhésion et, si possible, leur enthousiasme – à la recherche ; de reconnecter la recherche aux citoyens..

 

 

2. Les acteurs de la société civile

 

Cette notion n'est pas définie, mais personne ne saurait être dupe : il s'agit d'entités, réellement ou nominalement constituées en associations loi 1901, qui se sont autoproclamées représentants de la société dans l'indifférence politique et citoyenne, voire avec la connivence des pouvoirs administratifs et politiques.

 

Pour mémoire et par exemple, Générations futures a longtemps fonctionné comme une entreprise quasiment unipersonnelle avant de s'ouvrir aux adhésions en vue de gagner le statut d'organisation représentative. Greenpeace permet aux particuliers de devenir donateurs mais n'a mis aucun bulletin d'adhésion sur son site. Le CRIIGEN est presque totalement opaque sur sa composition, son fonctionnement et ses finances...

 

Certaines de ces « organisations » sont aussi des paravents ou des sociétés (associations) écrans pour des intérêts économiques ou sociopolitiques. C'est le cas de Générations futures qui « roule » pour une partie du secteur du bio [voir ici, ici et ici], au point que même une association de consommateurs s'en est émue. Que dire du CRIIGEN et des millions d'euros collectés auprès de la grande distribution et d'acteurs du bio pour la réalisation d'une « étude » de M. Séralini et de son équipe, étude associée à deux livres et deux films [voir par exemple ici et ici] ?

 

En tant que citoyen – et membre de la société civile – je ne saurais accepter que ce genre d'entités puisse bénéficier d'un statut particulier et de privilèges dans le fonctionnement de notre société ; prétendre parler et agir en mon nom. Il me faut certes constater que – par leur activisme, leur entrisme et aussi par leur instrumentalisation par une partie du pouvoir politique et administratif – ces entités ont gagné un statut et un rôle éminent dans le dialogue pseudo-démocratique (pseudo parce que ces entités sont en fait cooptées). Par exemple au sein du Haut-Conseil des Biotechnologies (HCB) [3]. Ce n'est toutefois pas une raison d'amplifier leur influence au sein de la société en leur permettant d'exercer aussi leur influence – souvent délétère – sur la recherche.

 

La société civile autoproclamée n'est pas la société civile.

 

 

3. Favoriser le développement de la recherche participative

 

J'ai répondu ci-dessus sur la recherche participative légitime et utile au regard des besoins de la société : il faut la renforcer.

 

Dans la mesure où « société civile » se réfère à des entités telles que décrites ci-dessus, il y a lieu de faire preuve d'une très grande circonspection.

 

En bref, il n'y a pas lieu d'aménager un régime particulier.

 

Quel serait l'objectif d'une « recherche participative » avec de telles entités ? Plus de science ? Certes non ! Elles ont pour la plupart des objectifs politiques et socio-économiques incompatibles avec la vraie science. Selon la Fondation Sciences Citoyennes, « [l]’ancien consensus autour de la notion de progrès fait face à une demande croissante de précaution et de participation dans les processus décisionnels et de production (techno) scientifique. »

 

Un programme de recherche participatif a toutes les chances de donner un brevet de crédibilité – du fait de l'implication de la recherche publique – à la pseudo-science. Après la « science bourgeoise » et la « physique juive » de sinistre mémoire, nous aurons, s'il est donné suite au concept, une « science participative » reconnue, sanctionnée et sanctuarisée par le gouvernement français ; sachant qu'il faut déjà supporter les « sciences citoyennes » de la Fondation du même nom. L'idée m'en donne un haut-le-cœur !

 

Certes, malheureusement, cette pseudo-science existe déjà au sein de la recherche publique. N'a-t-on pas pu entendre récemment des déclarations qui semblent donner une nouvelle vie au lyssenkisme ? Mais la « recherche participative » telle qu'elle semble se profiler institutionnaliserait ce genre de propos.

 

Cette recherche serait aussi un procédé vicieux pour faire valider par la puissance publique – à travers la recherche publique – des objectifs politiques et socio-économiques.

 

Et on peut craindre une captation – voire un détournement, légalisé ou non – de financements publics.

 

Certaines régions ont mis en place des « PICRI », Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l'innovation.

 

Le PICRI « OGM et non-OGM : quelle équivalence en substance ? » de 2010 est à cet égard emblématique. Il associe un laboratoire universitaire – dirigé par un chercheur notoirement militant et se revendiquant comme tel – au CRIIGEN – dont ce chercheur est membre, en fait le vice-président – et Générations Futures. Militant anti-OGM + militant anti-OGM + militant anti-OGM, quasiment sous une forme de Sainte Trinité... Le premier est censé mener les travaux (on écrira « censé » car nous n'en avons pas encore vu la couleur [voir ci-dessous]) ; le second aurait un rôle de conseil et d'expertise, ainsi que de membre du comité de pilotage ; le troisième aurait un rôle d'interlocuteur et de communication (interface chercheurs/société civile). Étrange co-construction de savoirs... Le tout pour un financement constitué de plus de 200.000 euros, à raison de 176.938 euros fournis par la Région Île-de-France et 41.200 euros par l'Université Paris-Sud 11 (hors salaires).

 

[Le paragraphe qui suit n'est plus à jour : des éléments ont été postés sur le site. Ce sera l'objet d'un prochain billet.]

 

Nous n'avons pas vu la couleur des résultats ? En fait le site du projet a évolué récemment... pour annoncer un « Colloque international sur l'évaluation et réglementation des OGM et pesticides » (12 et 13 novembre 2015). Le programme ? Conforme aux options militantes des organisateurs. Les orateurs ? Une brochette de militants patentés et certifiés anti-OGM, avec de rares faire-valoir.

 

Les PICRI existants devraient être réévalués et, s'ils ne sont pas supprimés, encadrés.

 

___________________

 

[1] Pour autant que la vision politique de notre avenir est celle d'un développement et non d'une régression vers les temps heureux d'un passé travesti en futur idyllique. Mais nous avons bon espoir que la vision de Mme Najat Vallaud-Belkacem est celle du Président de la République, du Premier Ministre, du Ministre de l'Économie et des Finances, et pas celle de ces politiciens gouvernementaux qui profitent de chaque mini-événement pour déployer leur art du populisme.

 

[2] Je me suis exprimé à plusieurs reprises de manière fort critique sur la politique de communication de certaines institutions, notamment l'INRA (vu mes centres d'intérêt). Par exemple :

http://seppi.over-blog.com/2015/10/glane-en-kiosque-2-science-pseudo-sciences-et-les-idees-recues-sur-le-bio.html

http://seppi.over-blog.com/2015/09/glane-sur-la-toile-20-faire-pousser-des-legumes-sans-eau-c-est-possible.html

http://seppi.over-blog.com/2015/07/60-ans-que-l-agriculture-a-tout-faux.html

Il va de soi qu'une réforme de la politique de communication revêt un caractère urgent.

 

[3] Un HCB qui a connu une dérive inquiétante :

http://seppi.over-blog.com/2015/07/mais-gm-mon-810-l-avis-du-cs-du-hcb-contextualise-par-le-bureau-du-hcb.html

 

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