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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Débat sur les OGM: Que l'Afrique parle pour elle-même !

7 Décembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Afrique, #OGM

Débat sur les OGM: Que l'Afrique parle pour elle-même !

 

Patricia Nanteza*

 

 

La semaine dernière, nous étions à New York pour le lancement de Alliance for Science, l'Alliance pour la science. On y a présenté les histoires de la dernière volée de Global Leadership Fellows, un groupe de 25 personnes provenant de 10 pays qui croient que la science devrait avoir son mot à dire dans l'élaboration des politiques. L'une des organisatrices (une jeune femme blanche) avait essayé de réserver pour moi une chambre dans un hôtel ; la réceptionniste lui a demandé de lui donner mon nom de famille, sans me regarder. Tout en tapant, elle a posé à la femme blanche une question qui m'a ulcérée. « Quel est son prénom ? », dit-elle. J'étais mortifiée, pour dire le moins, mais j'ai gardé ma composition pour lui dire, très poliment : « Je suis ici ; s'il vous plaît, vous pouvez me demander mon nom ! » Elle a murmuré un « Je suis désolée » assourdi et a poursuivi son enregistrement. J'étais en train de bouillir de colère, mais le Bon Livre m'avait mise en garde : « Seuls les imbéciles montrent leur colère » ; je me suis donc retirée, en jetant mon corps dégingandé dans une chaise tout en me retirant dans mes pensées – la plus sûre des retraites.

 

Cette expérience à l'hôtel m'a ramenée à un récent article publié dans le Huffington Post, « Squash pots and bad bananas: The cultural myopia of American food activists », (pots de courges et mauvaises bananes : la myopie culturelle des activistes américains de l'alimentation) dans lequel les auteures, Amy Porterfield Levy et Julie Kelly avaient exprimé leur contrariété à propos de la directrice de Moms Across America, une militante anti-OGM. Cette maman militante, Zen Honeycutt, est citée pour avoir dit : « J'ai pu parler à Erostus Nsubuga, président du Uganda Biotechnology and Biosafety Consortium. Sa principale ligne de défense a été que les OGM et les produits chimiques connexes sont sûrs, mais ils ont essayé pendant 20 ans de faire pousser des bananes naturellement et ils n'ont pas réussi, ce qui implique qu'ils ont besoin des OGM. Il n'a jamais indiqué que l'Ouganda pourrait être un bien meilleur endroit pour produire d'autres types de cultures, en plus des bananes. »

 

C'est la raison pour laquelle je me sens offensée quand quelqu'un se permet de parler au nom d'un autre être humain, ou est désigné pour parler ainsi comme dans mon cas à l'hôtel ; ils vont se fourvoyer, intentionnellement ou non. Honeycutt ignore manifestement que l'Ouganda a cultive des bananes depuis plus de 300 ans, et que nous avons fait cela « naturellement ». Elle n'a aucune idée de ce que les bananes signifient pour nous en tant que pays (nous avons plus de 30 variétés pour la cuisson, la torréfaction, et comme dessert) et, par conséquent, elle a l'audace de suggérer, à un Ougandais, que nous devrions cultiver autre chose au lieu d'essayer de sauver notre culture vivrière de base en utilisant les outils disponibles comme le génie génétique.

 

Un autre militant anti-OGM, Michael Pollan, est cité pour avoir suggéré que nous devrions développer les cultures de courge et d'herbes aromatiques autour de nos maisons et de nos champs. Mais, que diable, qu'est-ce que la courge ? Est-ce quelque chose pour nourrir ma famille, avec quelque surplus à vendre pour couvrir les frais de scolarité de mes enfants ? Est-ce que cette courge est une culture pérenne et assure-t-elle la sécurité alimentaire comme les bananes (matooke) ? Un agriculteur peut-il utiliser des pelures de courge comme aliment pour ses porcs ou ses vaches ? Je doute que les courges puissent faire tout ce que le matooke fait pour l'Ouganda ; et c'est sans oublier l'incroyable source d'amidon et de potassium que sont les bananes. Zut ! Peut-on faire ce délicieux petit déjeuner katogo avec des abats de vache ? Ou Pollan nous dira-t-il d'oublier le katogo et de manger des hamburgers pour le petit déjeuner ? Je travaille pour l'Institut de recherche sur le bananier de l'Organisation nationale de recherche agricole de l'Ouganda (NARO) : je peux m'imaginer que si le flétrissement bactérien éradiquait toutes les plantations de bananiers du pays, un militant anti-OGM américain viendrait nous conseiller de « trouver autre chose » ou, mieux encore, de démarrer un Institut national de recherche sur la courge !

 

Mais mes griefs ne se limitent pas aux seuls activistes anti-OGM. J'en veux aussi aux militants pro-OGM qui croient bien faire en parlant pour nous. Les auteures ont asséné quelques vérités et lancé quelques appels émotionnels pour le bananier en soulevant les questions de famine, d'enfants mourant de malnutrition, les estomacs vides. Elles ont eu raison : 38% des enfants de moins de cinq ans en Ouganda sont carencés en vitamine A ; voilà pourquoi la NARO et d'autres partenaires sont en train de biofortifier nos bien-aimées bananes en vitamine A à l'aide du génie génétique. Cependant, il est certain que la sécurité alimentaire est meilleure dans les régions qui cultivent des bananiers que dans les autres. Si on ne fait rien pour sauver le bananier, les régions de l'Ouganda bénéficiant de la sécurité alimentaires commenceront à expérimenter la famine. Je comprends bien que d'autres personnes prennent la parole pour nous, mais elles ont tendance à le faire d'un point de vue biaisé – et c'est généralement pitié.

 

L'Afrique, et l'Ouganda en particulier, peuvent parler pour elles-mêmes. Nos dirigeants ont la capacité d'écouter et de comprendre la science du génie génétique et ses avantages pour les agriculteurs africains et leurs familles, et de prendre en fin de compte les bonnes décisions politiques. Nous n'avons pas besoin de l'Amérique pour nous dire que les OGM sont une bonne chose, ou de l'Europe pour nous obliger à les interdire. Les recherches en cours en Ouganda sur les bananes et le génie génétique sont faites à plus de 95 % par des chercheurs ougandais qui font le travail de tous les jours à partir des laboratoires de Kawanda. Les 5 % restants sont des partenaires en Australie et aux USA.

 

Quelle que soit la manière d'aborder le problème, soit on nous impose le génie génétique, soit nous sommes forcés de le rejeter. C'est comme pour la réceptionniste de l'hôtel dont je vous ai entretenus au début de l'article : les militants anti et pro-OGM ne regardent pas l'Afrique et demandent à un homme ou une femme blancs : « L'Afrique a-t-elle besoin du génie génétique ou non ? » Je veux dire au monde, aussi poliment que possible, tout comme je l'ai dit à cette dame : «Je suis ici, s'il vous plaît, vous pouvez me le demander ! »

 

Je m'exprimerai donc comme une Africaine de l'Ouganda, dont la famille a cultivé des bananiers depuis plus de 10 générations, et qui est employée par l'Institut national de recherche sur le bananier : « Je ne suis pas contre ou pour le génie génétique. Je suis pour la banane. Si des méthodes d'ingénierie classique ou génétique peuvent la sauver, mettons les en œuvre. Je suis en faveur de tout ce qui va sauver notre matooke. » Qu'est-ce que les autres Ougandais/Africains ont à dire ?

 

__________________

 

*   2015 Global Leadership Fellow

 

Source : http://allianceforscience.cornell.edu/blog/gmo-debate-let-africa-speak-herself#

 

 

 

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