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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Viande cancérogène : il est temps que le CIRC arrête son barnum !

1 Novembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #CIRC

Viande cancérogène : il est temps que le CIRC arrête son barnum !

 

 

Le 26 octobre 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – une organisation dépendant de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) mais jouissant d'une certaine autonomie – a classé dans le cadre de ses Monographies :

 

  • la « viande rouge » – entendre essentiellement la viande de mammifères : bœuf, veau, mouton, porc, etc. – comme « probablement cancérogène pour l'homme (Groupe 2A) » ;

 

  • la « viande transformée » – entendre par salaison, maturation, fermentation, fumaison ou d'autres processus mis en œuvre pour rehausser sa saveur ou améliorer sa conservation – comme « cancérogène pour l’homme (Groupe 1) » [1].

 

Les décisions étaient fondamentalement attendues et sans surprise. Elles ont néanmoins fait l'objet de critiques, parfois véhémentes. Des critiques qui doivent à notre sens être mises dans le contexte approprié.

 

Car il y a deux lectures possibles :

 

  • Grands dieux ! Nous sommes foutus, à moins de nous convertir au végétarisme ou, mieux encore, de cesser de nous alimenter ;

 

  • Pff ! C'est une tempête dans un verre d'eau.

 

La réponse va plutôt dans le sens de la deuxième réaction. Le problème qui est posé est donc celui du contexte et, en définitive, du rôle et du fonctionnement du CIRC.

 

Nous pensons que cette organisation :

 

  • est devenue anachronique en ce début du XXIe siècle, incapable qu'elle a été de s'adapter ;

 

  • est suspectée à juste titre d'avoir été infectée par l'activisme technophobe ;

 

  • est affligée d'une communication désastreuse.

 

Les deux décisions précitées ont été largement commentées dans les médias. Comme elles concernent un élément fondamental de la vie courante, qui intéresse directement le consommateur, la santé publique et d'énormes intérêts économiques, des acteurs de la vie médiatique et politique sont montés au créneau pour les mettre en perspective – et corriger une communication indigente du CIRC. Cela contraste singulièrement avec la situation après l'annonce du classement du glyphosate – la matière active d'un herbicide largement connu sous la marque Roundup – en « probablement cancérogène pour l'homme (Groupe 2A) » le 20 mars 2015 [2]. Cela aussi pose problème.

 

 

Le CIRC anachronique

 

Le CIRC fête cette année son cinquantenaire. Il ne semble pas que l'occasion soit saisie pour examiner son rôle et son fonctionnement. La routine prévaut pour le programme le plus connu, celui des Monographies sur l'évaluation des risques de cancérogénicité pour l'Homme, et cela signe au mieux une paresse intellectuelle, au pire une indigence éthique.

 

Comme nous l'avons expliqué précédemment [3], documents à l'appui, le programme des Monographies évalue des dangers, et non des risques. La différence est fondamentale. L'électricité présente un danger d'électrocution pour les installations en basse et haute tension. Les installations sont conçues pour qu'il n'y ait aucun risque en conditions normales. La peau de banane ne constitue un risque de chute que si elle traîne par terre et que l'on marche dessus.

 

Or le CIRC s'obstine à garder le mot « risques » dans ses titres et écrit imperturbablement dans ses notes au lecteur [4] :

 

« Par l'expression "risque cancérogène" il faut entendre dans la série des Monographies du CIRC qu'un agent est capable de provoquer le cancer dans certaines circonstances. Les Monographies évaluent les dangers de cancer, en dépit de la présence historique du mot "risques" dans les titres.

 

« L'inclusion d'un agent dans les Monographies ne signifie pas qu'il est un cancérogène, seulement que les données publiées ont été examinées. De même, le fait que l'agent n'a pas encore été évalué dans une Monographie ne signifie pas qu'il n'est pas cancérogène. »

 

L'histoire a priorité sur la précision et, surtout, la responsabilité ! Car les classements du CIRC sont maintenant instrumentalisés par des groupes de pression et des intérêts politiques et économique sur la base du terme inapproprié. Le CIRC... s'en fiche.

 

Les qualificatifs « cancérogène probable (2A) » et « cancérogène possible (2B) » n'ont pas le sens que le commun des mortels leur attribue. Ils ne désignent pas le niveau d'action du facteur en cause – une molécule, un produit, un phénomène physique, une activité humaine – mais le niveau de fiabilité du matériau scientifique sur lequel on s'est fondé.

 

« Le CIRC classe les agents évalués dans cinq catégories allant de cancérogène pour l'homme (Groupe 1) à probablement pas cancérogène pour l'homme (Groupe 4). La classification indique le degré de certitude des indications selon lesquelles un agent peut provoquer le cancer (techniquement appelé "danger"), mais il ne mesure pas la probabilité qu'un cancer surviendra (techniquement appelé "risque") en raison de l'exposition à l'agent. » [5]

 

Le glyphosate, classé en 2A, est-il plus cancérogène que, par exemple, le parathion, classé en 2B lors du même exercice ? Nous ne pouvons pas le savoir. Tout ce que cela indique est que le groupe de travail a considéré qu'il y avait davantage d'éléments en faveur d'une classement en tant que cancérogène pour le premier.

 

Une fois le classement opéré, les éléments de décision tendent à être oubliés. Le CIRC ne fait pas l'effort de les rappeler dans ses documents de synthèse. Une même liste contiendra donc des agents présentant des dangers très variables et des risques qui le sont encore plus puisque ceux-ci dépendent de l'exposition.

 

Le tabac et la viande transformée sont dans la même classe... mais le premier est un fléau.

 

 

La viande rouge et le glyphosate sont dans la même classe... mais l'évaluation qui compte a été faite pour la première sur la population générale, et essentiellement sur les applicateurs pour le second. Et dans le silence assourdissant du CIRC, les médias et les « réseaux sociaux » ne cessent de marteler l'« information » d'un risque pour le consommateur dans le cas du second...

 

Cela mène à un problème de fonctionnement du système des monographies : un élément qui suscite de l'intérêt au sein de la société fera l'objet de davantage d'études scientifiques (et surtout pseudo-scientifiques) qu'un autre. Inévitablement, on trouvera des études qui concluent à la cancérogénicité ; certaines bien faites et honnêtes (ce qui ne signifie pas nécessairement que la conclusion soit juste), d'autres conçues pour produire le résultat souhaité [6].

 

Certes, les décisions sont prises par des groupes de travail de haut niveau au sein du CIRC et on peut penser que la sagesse collective permet de trier le bon grain de l'ivraie. Mais est-ce bien vrai ? Parce que le CIRC évalue des dangers et non des risques – parce qu'il instruit essentiellement à charge –, ses procédures sont particulièrement sensibles au biais de la précautionite.

 

 

Le CIRC infiltré

 

Le CIRC n'est pas le seul à subir les assauts du « principe de précaution » et l'influence d'experts qui ont des agendas. On peut sans nul doute lui reprocher de s'être laissé emporter sur la pente dangereuse de la démagogie et de l'activisme, peut-être même avec des complaisances internes inacceptables.

 

Une décision particulièrement contestable a été le classement des champs électromagnétiques de radiofréquences (essentiellement les téléphones portables et les antennes relais) comme « peut-être cancérogènes pour l'homme » [7]. Il est difficilement contestable qu'il y a eu un lobbying intense en faveur de ce résultat. Pour y parvenir, le groupe d'experts – de l'aveu même du CIRC – a pris en compte des résultats d'études non encore publiées, ce qui est contraire à ses règles (invoquées dans le cas du glyphosate pour écarter les analyses du BfR allemand...).

 

On ne reviendra pas en détail sur le cas du classement du glyphosate et de quatre insecticides organophosphorés [2] que nous avons abondamment traité ici [8]. Nous pensons – et nous maintenons – qu'il y a eu une tentative d'influer sur la procédure de ré-homologation du glyphosate au niveau européen ; qu'on a fait preuve de négligence, sinon de connivence, en admettant au sein du groupe de travail un « spécialiste invité », influent, affligé d'un très gros conflit d'intérêt ; et que la communication du CIRC a été partiale et contraire à l'éthique.

 

On peut aussi s'interroger sur la nécessité de reclasser le DDT et le lindane – deux insecticides qui ne sont guère plus utilisés [9]. Les adeptes des théories du complot noterons aussi que le classement du 2,4-D (en peut-être cancérogène pour l’homme (Groupe 2B)) est intervenu au moment où les autorités états-uniennes devaient se prononcer sur l'autorisation de plantes GM tolérant cet herbicide utilisé depuis... 1945.

 

Et pour la viande, le sujet de ce billet ?

 

« Un comité consultatif international, réuni en 2014, a recommandé comme hautement prioritaire l’évaluation de la consommation de la viande rouge et de la viande transformée par le Programme des Monographies du CIRC. Cette recommandation était fondée sur des études épidémiologiques laissant entendre que les légères augmentations du risque de plusieurs cancers pouvaient être associées à une forte consommation de viande rouge ou de viande transformée. Bien que ces risques fussent faibles, ils pourraient être importants pour la santé publique parce que beaucoup de personnes dans le monde consomment de la viande, et que la consommation de viande est en augmentation dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI). Bien que certaines agences sanitaires recommandent déjà de limiter la consommation de viande, ces recommandations visent essentiellement à réduire le risque d'autres maladies. Dans cet esprit, il était important pour le CIRC d’apporter des preuves scientifiques faisant autorité sur les risques de cancer associés à la consommation de viande rouge et de viande transformée. » [10]

 

Est-ce crédible ? Quel pouvait être l'apport d'un classement par le CIRC si « certaines – un euphémisme – agences sanitaires recommandent déjà... » ? Dans le contexte de « légères augmentations du risque de plusieurs cancers » ?

 

Ce «  comité consultatif international » était présidé par M. Christopher J. Portier, le personnage au centre d'accusations de conflits d'intérêts [11]. La viande ? Un sujet de polémiques et un support d'activisme pour les diverses obédiences du végétarisme, les « antispécistes » et autres défenseurs des « droits des animaux », et les « écologistes » qui reprochent à l'élevage son empreinte carbone et son impact sur l'effet de serre.

 

Êtes-vous complotiste ? Le classement du CIRC vient à point nommé pour la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015.

 

Mais retour à ce comité consultatif international :

 

« Fournir des informations sur les facteurs potentiels tels que les modes de cuisson qui peuvent influer sur le risque de cancer pourrait être plus utile au public que la simple évaluation de la viande rouge ou des viandes transformées. »

 

Le CIRC a-t-il livré la marchandise ? On peut en douter... ce qui nous ramène au problème de la manipulation.

 

 

Un CIRC à la communication problématique

 

Et de la communication.

 

Dans le cas de la viande, il a produit un communiqué de presse [1] avec un lien vers une Foire aux questions [10].

 

On peut légitimement s'interroger sur la répartition des points abordés dans ces deux textes. Car si la foire aux questions apporte beaucoup d'éléments d'appréciation, la réalité du monde médiatique que les communicants du CIRC ne pouvaient ignorer est que les marchands d'« information » – et surtout de désinformation – se contentent du communiqué de presse, dont on peut penser qu'il a joué dans leur main.

 

Ainsi, selon le communiqué de presse :

 

« Les experts ont conclu que chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée quotidiennement accroît le risque de cancer colorectal de 18%. »

 

Boum ! Mais selon la FAQ :

 

« La consommation de viande transformée a été associée à une légère augmentation du risque de cancer dans les études examinées. Dans ces études, le risque augmente généralement avec la quantité de viande consommée. Une analyse des données provenant de 10 études a permis de calculer que chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée tous les jours augmente le risque de cancer colorectal de 18 % environ. »

 

Et :

 

« Selon les estimations les plus récentes du Global Burden of Disease (GBD) Project (fardeau mondial de la maladie), organisme de recherche universitaire indépendant, 34 000 décès par cancer par an environ dans le monde sont imputables à une alimentation riche en viandes transformées. »

 

On a donc choisi de soulever une tempête médiatique pour un problème somme toute marginal. Toujours selon la FAQ que la plupart des médiacrates n'auront pas lue :

 

« Ces chiffres contrastent avec 1 million de décès par cancer par an environ à l'échelle mondiale imputables à la consommation de tabac, 600 000 à la consommation d'alcool, et plus de 200 000 à la pollution atmosphérique. »

 

Selon le communiqué de presse :

 

« Après avoir soigneusement examiné la littérature scientifique accumulée, un Groupe de travail de 22 experts venus de 10 pays différents, réuni par le Programme des Monographies du CIRC, a classé la consommation de la viande rouge comme probablement cancérogène pour l'homme (Groupe 2A), sur la base d’indications limitées selon lesquelles la consommation de viande rouge induit le cancer chez l’homme, soutenues par de fortes indications d’ordre mécanistique militant en faveur d’un effet cancérogène. »

 

Mais selon la FAQ :

 

« Le risque de cancer associé à la consommation de viande rouge est plus difficile à estimer parce que les indications montrant que la viande rouge provoque le cancer ne sont pas aussi fortes. Toutefois, si la causalité des associations rapportées entre la consommation de viande rouge et le cancer colorectal était prouvée, les données des mêmes études laissent penser que le risque de cancer colorectal pourrait augmenter de 17% pour chaque portion de 100 grammes de viande rouge consommée par jour. »

 

Alors, comment interpréter les « indications limitées » et « si la causalité [...] était prouvée » ? Prouvé ou pas prouvé ?

 

Le CIRC a fait un effort important – et méritoire s'il avait été mieux organisé – dans cette affaire. Cela contraste singulièrement avec ce qui fut le cas pour le glyphosate – où l'information avait été réduite à sa plus simple expression et où un agent du CIRC a contribué à l'agitation médiatique en activiste et non en tant que fonctionnaire international triplement lié par la loyauté envers l'organisation, par les normes de conduite applicables à la fonction publique internationale et par la déontologie de l'information.

 

Mais cela n'oblitère pas les déficiences systémiques qui durent depuis trop longtemps.

 

Cela va du relativement trivial au majeur.

 

Ainsi, il n'y a aucune excuse pour ne pas traduire le Préambule aux monographies [12]. Il n'est plus tolérable que les monographies se réfèrent à des risques quand on vise des dangers, ou encore qu'on ne mettent pas les différentes décisions dans le contexte du monde réel.

 

Ce qui était admissible quand les travaux du CIRC étaient affaires de cercles restreints de spécialistes ne l'est plus à l'ère des médias omnipotents et des politiques impotents.

 

__________________

 

[1] http://www.iarc.fr/fr/media-centre/pr/2015/pdfs/pr240_F.pdf

 

[2] http://www.iarc.fr/fr/media-centre/iarcnews/pdf/MonographVolume112.pdf

 

[3] http://seppi.over-blog.com/2015/07/le-glyphosate-classe-cancerigene-probable-c-est-quoi-ce-circ.html

 

[4] Encore récemment, en relation avec la monographie sur le glyphosate :

http://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol112/mono112-F04.pdf

Pourquoi « en relation » ? Parce que sur internet ce texte est séparé de la monographie elle-même :

http://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol112/mono112-02.pdf

 

[5] http://monographs.iarc.fr/ENG/News/Q&A_FR.pdf

 

[6] Voir notamment :

http://seppi.over-blog.com/2015/10/carton-rouge-et-statistiques.html

http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2015/08/26/introduction-au-bricolage-de-significativite-des-tests-statistiques/

 

[7] http://www.iarc.fr/fr/media-centre/pr/2011/pdfs/pr208_F.pdf

 

[8] Voir notamment :

http://seppi.over-blog.com/2015/07/glyphosate-roundup-classe-cancerogene-probable-et-conflits-d-interets-2.html

 

[9] http://www.iarc.fr/fr/media-centre/pr/2015/pdfs/pr236_F.pdf

 

[10] http://www.iarc.fr/en/media-centre/iarcnews/pdf/Monographs-Q&A_Vol114_F.pdf

 

[11] http://monographs.iarc.fr/ENG/Publications/internrep/14-002.pdf

 

[12] Par exemple :

http://monographs.iarc.fr/ENG/Monographs/vol112/mono112-F06.pdf

 

 

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Fm06 04/11/2015 06:04

Merci Seppi pour cet article qui remet la communication a l'endroit.