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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

OGM : encore un complot international !

29 Novembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #OGM, #Activisme

OGM : encore un complot international !

 

 

Nos pérégrinations cybernétiques – pour tout vous avouer, l'excellent Genetic Literacy Project – nous a mis sur la piste de « The Cartagena Protocol on Biosafety’s Negotiations: Science-policy Interface in GMO Risk » (les négociations du Protocole de Carthagène sur la biosécurité : l'interface entre la science et la politique dans les risques des OGM).

 

C'est signé par un attelage assez curieux : Mme Angelika Hilbeck et M. Ossama A. El-Kawy.

 

Faut-il présenter la première ? Scientifique sénior à l'Institut de biologie intégrative de l'École polytechnique fédérale de Zurich, elle œuvre aussi au GenØk, de l'Université de Tromsø. Elle est aussi la fondatrice du European Network of Scientists for Social and Environmental Responsibility (ENSSER), le Réseau Européen de Scientifiques pour une Responsabilité Sociale et Environnementale. En France, elle est membre du conseil scientifique de ... (chut ! Risque d'ennuis judiciaires...).

 

Le deuxième se réclame de l'Autorité de l'énergie atomique de l'Égypte et semble s'intéresser à titre personnel aux OGM. Un intérêt dont l'orientation est illustrée par sa collaboration avec Mme Hilbeck, ou encore M. Jack Heinemann.

 

L'article est publié dans Journal of Health Education Research & Development, du groupe OMICS International qui, selon son site, publie plus de 700 revues en open access et organise plus de mille conférences par an... C'est donc du sérieux ! Remarquez, avec une telle activité débordante, on ne s'étonnera pas de trouver une revue sur la médecine traditionnelle et la « naturopathie clinique » et des conférences sur les « médecines alternatives ».

 

La revue est un pay for play, apparemment sans facteur d'impact. Mettez la modique somme de 1000 dollars EU sur la table, et vous êtes publié au terme d'une processus de revue de... trois semaines. On peut trouver ce point de chute curieux. Car le Protocole de Carthagène ne s'intéresse que marginalement à la santé publique (qu'attendre d'autre de ce secteur de l'activité politique ?). Selon son article 4 :

 

« Le présent Protocole s'applique aux mouvements transfrontières, au transit, à la manipulation et à l'utilisation de tout organisme vivant modifié qui pourrait avoir des effets défavorables sur la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique, compte tenu également des risques pour la santé humaine. »

 

Mais le comité d'édition de la revue comprend un certain Ossama Abdel-Kawy, qui n'est autre que l'Ossama A. El-Kawy de l'article.

 

Selon le résumé de l'article a priori scientifique :

 

« Depuis 2011, un document d'orientation scientifique sur l'évaluation des risques des organismes vivants modifiés (OVM) a été développé à l'appui du Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques [...] par un processus inclusif adhérant aux normes scientifiques les plus élevées (des centaines d'experts, de nombreux forums en ligne, des réunions en face-à-face, des examens par les pairs, des révisions et des séries de tests), en accord avec les règles des Nations Unies pour l'inclusion (représentation régionale, genre) et fondé sur des preuves scientifiques (500 publications citées).

 

« Nous rapportons comment des déclarations d'une poignée de Parties, en ligne avec les conseils donnés par les Non-parties discréditant la base scientifique du document d'orientation sans aucune justification scientifique, ont pu bloquer de manière répétée les progrès par une "obstruction scientifique" , par un renvoi du document d'orientation dans des séries sans fin de tests et de révisions, sans aucun signe de disposition à accepter un quelconque document d'orientation autre que son abolition. Cela va éroder la base d'une expertise scientifique indépendante et saper la légitimité de ce processus de l'ONU dont de nombreux pays en développement ont un besoin urgent. »

 

Le Protocole de Carthagène – adopté non pas à Carthagène mais à Montréal le 29 janvier 2000, lors d'une réunion extraordinaire de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique – part d'un objectif louable : minimiser les risques et les gérer.

 

Selon l'article 16.1,

 

« 1. En tenant compte de l'article 8 g) de la Convention [sur la diversité biologique], les Parties mettent en place et appliquent des mécanismes, des mesures et des stratégies appropriés pour réglementer, gérer et maîtriser les risques définis par les dispositions du Protocole relatives à l'évaluation des risques associés à l'utilisation, à la manipulation et aux mouvements transfrontières d'organismes vivants modifiés. »

 

Et, selon l'article 15.1 et 2,

 

« 1. Les évaluations des risques entreprises en vertu du présent Protocole le sont selon des méthodes scientifiques éprouvées, conformément à l'annexe III et en tenant compte des méthodes d'évaluation des risques reconnues. [...]

 

« 2. La Partie importatrice veille à ce que soit effectuée une évaluation des risques pour prendre une décision au titre de l'article 10. Elle peut exiger que l'exportateur procède à l'évaluation des risques. »

 

Le diable, ici, se trouve dans le fait que, souveraineté et susceptibilités nationales obligent, la tendance est à la multiplication des évaluations, même si le Protocole prévoit la possibilité de conclure des accords et arrangements bilatéraux, régionaux et multilatéraux ; et dans le fait que la procédure est évidemment instrumentalisée par des gouvernements, des autorités nationales (des fonctionnaires ayant un certain pouvoir de décision) et des activistes pour freiner le déploiement de la transgénèse et des fusions de cellules au-delà de la famille au sens taxonomique (c'est là le champ d'application du Protocole).

 

Cela nous ramène à l'article de Mme Hilbeck et M. El-Kawy qui est à la science ce que le Canada Dry est à l'alcool. De fait, même pour ce que les auteurs prétendent rapporter, on restera sur notre soif...

 

Cela nous ramène aussi à ce document d'orientation – « guidance » en anglais et, curieusement, « directives » en français. Le version publiée sur le site de la CBD n'est pas de 2011 comme prétendu dans le résumé de l'article pseudo-scientifique, mais de juillet 2012, les dernières révisions ayant eu lieu le 19. Mais ce n'est là qu'un détail.

 

Les auteurs récriminent contre l'absence de progrès récente :

 

« Il y a quelques semaines, la septième Conférence des Parties [à la CBD] siégeant en tant que Réunion des Parties (COP-MOP7) au Protocole de Carthagène sur la Biosécurité a connu un "étiage" inquiétant dans une évolution qui se déroule depuis un certain nombre d'années et qui soulève des préoccupations à propos de l'interface entre la science et la politique et de la façon dont elle peut être utilisée à mauvais escient pour servir des intérêts particuliers. La mise au rebut du travail de la COP/MOP sur l'évaluation des risques par les délégués favorables aux entreprises se rapproche du démantèlement du Protocole tout entier. »

 

Les auteurs sont évidemment à mille lieues de comprendre qu'ils défendent aussi des intérêts particuliers ! Et que s'ils se lamente ainsi, c'est qu'ils font la démonstration, d'une part, du caractère outrancier de leurs positions et, d'autre part, du caractère biaisé et impraticable des « directives » !

 

Si le rapport final de la réunion, qui s'est tenue à Pyeongchang, République de Corée, du 29 septembre au 3 octobre 2014 (ce n'est donc pas vraiment « récent »), n'est pas très explicite, on peut néanmoins en tirer quelques éléments intéressants.

 

D'une part, quand une conférence de cette nature crée un « groupe de contact », pour examiner des questions en petit comité, c'est que les choses ne sont pas simples. D'autre part, les « Directives » n'ont pas été mises au rebut, mais les travaux doivent se poursuivre pour les améliorer.

 

On peut, certes, arguer qu'il y a eu des influences nocives... mais on peut raisonnablement douter de l'influence de ces influences dans une conférence dominée par des intérêts – appelons les ainsi – environnementalistes, et dans un monde loin d'être acquis aux biotechnologies.

 

En fait, il y a deux documents qui démontrent de manière éclatante les problèmes que soulèvent ces « directives » : une compilation (en anglais seulement) des suggestions pour leur amélioration et analyse des tests réalisés pour vérifier leur pertinence.

 

Ce dernier comporte par exemple un graphique sur la partie « Roadmap for Risk Assessment of LMOs » que nous retranscrivons ici sous forme de tableau. Ce n'est pas précisé, mais la notation doit être sur 5, avec 1 signifiant « fortement en désaccord » et 5 « fortement en accord ».

 

Les directives :

Sont pratiques

Sont utiles

Sont conformes au Protocole

Tiennent compte de l'expérience passée et présente

Parties (n = 43)

3,6

3,9

4

3,7

Pays en dévelop-pement parties (n = 28)

3,7

4

4

3,8

Autres gouvernements (n=3)

2

2,7

2,7

1,7

Organisations (n=10)

4,3

4,3

4,5

4

 

Le secrétariat applique la méthode Coué au paragraphe 44 de son document :

 

« En moyenne, il y avait un haut niveau d'accord sur le fait que les Directives sont pratiques, utiles, et conformes au Protocole en tenant compte de l'expérience passée et présente avec les OVM. »

 

Les Parties, dans leur sagesse, ont considéré que ce n'était pas suffisant.

 

Et deux auteurs ont utilisé la presse en principe scientifique...

 

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MRR 30/11/2015 22:07

C'est intéressant, je découvre cette Mme Angelika Hilbeck. Elle travaille dans un bon institut, et contrairement à beaucoup d'anti OGM médiatisés elle publie convenablement sur la durée. Elle a également des financements du Fonds national suisse pour la recherche (voir http://p3.snf.ch/), pas des tonnes mais raisonablement pour une personne dans son type de poste je pense. Intéressant donc.

Seppi 18/12/2015 17:49

Bonjour,

Merci pour le commentaire et le lien.

Mme Hilbeck a un projet en cours, « Understanding consequences of introgression of insecticidal transgenes from Bt-maize into open pollinating maize varieties in South Africa and its impact on pest resistance evolution »

Avec comme partenaires la sud-africaine North-West University, Unit of Environmental Sciences and Management, et le norvégien GenØk.

Chaud devant !

En fait, il y a déjà :

http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0261219413002093