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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Vous voulez réduire la résistance aux herbicides ? Utilisez plusieurs herbicides en association !

28 Octobre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Herbicides, #Andrew Kniss

Vous voulez réduire la résistance aux herbicides ? Utilisez plusieurs herbicides en association !

 

Andrew Kniss*

 

Kochia résistante (à droite) et sensible (à gauche) après pulvérisation d'un herbicide.

 

 

Il y a quelque temps, j'ai écrit un article [1] résumant les avantages et les inconvénients de l'utilisation d'un cadre réglementaire pour ralentir l'apparition de mauvaises herbes résistantes aux herbicides. J'y avais suggéré qu'il existe un « paradoxe de la gestion de la résistance ». En bref, pour réduire le problème des mauvaises herbes résistantes aux herbicides, une stratégie importante est peut-être d'utiliser, en fait, plus d'herbicides. De mon article précédent :

 

« La seule manière de prévenir l'apparition d'une résistance à un herbicide avec certitude est de ne jamais utiliser l'herbicide ; mais si nous utilisons un herbicide, le meilleur moyen d'en minimiser l'apparition est peut-être d'augmenter l'utilisation des herbicides. Une étude de Hugh Beckie et Xavier Reboud [2] a montré que des mélanges de deux herbicides sont beaucoup plus efficaces pour ralentir l'apparition de mauvaises herbes résistantes aux herbicides qu'une rotation annuelle d'herbicides. »

 

Lorsque Beckie & Reboud ont utilisé un seul herbicide une seule fois sur une période de 4 ans, ils ont observé une augmentation de près de 8 fois de la production de graines de mauvaises herbes résistantes. Mais lorsqu'ils ont appliqué le même herbicide chaque année, mais mélangé avec un autre herbicide efficace, la prévalence de mauvaises herbes résistantes est restée statistiquement la même que s'ils n'avaient jamais utilisé l'herbicide du tout [3].

 

  Graines résistantes produites par mètre carré (moyenne sur 4 ans) Pourcentage de graines résistantes dans le sol après 4 ans
Jamais utilisé d'herbicide ALS 155 4
Utilisé un herbicide ALS une fois en 4 ans 1210 29
Utilisé un herbicide ALS tous les ans en association avec un autre herbicide 178 8
Données de Beckie & Reboud (2009)

 

Une nouvelle étude [4] publiée plus tôt cette année dans la revue Pest Management Science [5] apporte une preuve supplémentaire pour le paradoxe de la gestion de la résistance. L'objectif de cette nouvelle étude de l'Illinois était « d'identifier les facteurs de risque associés à la résistance ». Leur travail est assez unique dans la littérature sur la résistance aux herbicides, car ils ont utilisé une approche épidémiologique. Ils ont procédé à une étude cas-témoins, un dispositif commun dans la littérature médicale [6] pour déterminer si l'exposition à divers facteurs était associée au développement de la résistance aux herbicides. Pour cette étude, les chercheurs ont utilisé l'amarante rugueuse (Amaranthus rudis) résistante au glyphosate comme espèce modèle, et des données de gestion de parcelles obtenues pour quelques centaines de champs répartis sur une superficie de 300 miles carrés (environ 775 kilomètres carrés) sur une période de 8 ans. Ils ont évalué 66 conditions environnementales et paysagères différentes et diverses pratiques culturales censées a priori influencer potentiellement le développement de la résistance d'une manière ou d'une autre.

 

Amaranthus rudis

 

Sans surprise, leurs résultats suggèrent que les pratiques culturales, en particulier le choix des herbicides, sont les facteurs les plus prédictifs du développement de la résistance au glyphosate. Celle-ci était la plus répandue dans les parcelles où le glyphosate était utilisé fréquemment, et où on utilisait une faible variété de modes d'action des herbicides. Mais au moins un des résultats a surpris certains malherbologues [7]. De l'étude (c'est nous qui graissons) :

 

« Contrairement à l'opinion qui prévaut, les deux modèles, binaire et proportionnel, indiquent que la rotation d'herbicides augmente la fréquence de la résistance. Les modèles de régression logistique confirment ce résultat, avec des effets positifs ou non significatifs pour plusieurs scénarios de rotation d'herbicides à modes d'action différents... »

 

Amaranthus rudis

 

Voilà une manière très scientifique de dire que la rotation des herbicides d'une année à l'autre augmente la probabilité de trouver des mauvaises herbes résistantes. Pendant longtemps, la rotation annuelle des herbicides a été la principale recommandation des malherbologues ; si vous utilisez des plantes Roundup Ready avec du glyphosate cette année, vous devriez utiliser quelque chose d'autre l'année prochaine. La rotation des herbicides d'année en année va diminuer la fréquence d'application de chaque herbicide, réduisant ainsi la sélection de mauvaises herbes qui lui résistent. Mais la rotation des herbicides, à elle seule, ne suffit pas et nous savons cela depuis un certain temps. Voici, d'un article de synthèse écrit par Jason Norsworthy et d'autres [8] concernant les meilleures pratiques culturales (de la page 40, c'est nous qui graissons) :

 

« Les rotations annuelles d'herbicides sont utiles, mais ne suffisent pas parce qu'elles soumettent une population de mauvaises herbes à un seul [mode d'action herbicide] à la fois... »

 

Je pense qu'il y a quelques leçons importantes à tirer de la recherche de l'Illinois. Tout d'abord, la rotation des modes d'action des herbicides ne suffit tout simplement pas pour empêcher (ou peut-être même retarder) l'apparition de résistances. Les malherbologues et les spécialistes de la vulgarisation doivent être plus clairs à ce sujet dans leurs activités d'information. Il semble que les agriculteurs de l'étude de l'Illinois ont peut-être eu un faux sentiment de sécurité en faisant tourner les herbicides, alors qu'ils étaient en fait plus susceptibles de provoquer l'apparition des mauvaises herbes résistantes par rapport aux agriculteurs qui ne pratiquaient pas de rotation. La rotation d'herbicides d'année en année n'est efficace que si elle est accompagnée par d'autres mesures efficaces de contrôle des mauvaises herbes.

 

Cette étude confirme la valeur potentielle des technologies d'empilement de tolérances à des herbicides comme Enlist [9] et Roundup Extension [10] comme outils de gestion des mauvaises herbes résistantes, car elles vont augmenter la probabilité que les agriculteurs utilisent des mélanges d'herbicides et de modes d'action efficaces. Cependant, ces technologies ne seront les plus bénéfiques que là où la résistance au glyphosate n'est pas encore apparue. Là où elle est répandue, nous ne ferons que sélectionner pour les mauvaises herbes qui sont résistantes aux deux modes d'action inclus dans les systèmes Enlist (2,4-D) et Extend (dicamba). C'est le « tapis roulant de pesticides » dont s'inquiètent les critiques de la technologie [11] ; c'est une préoccupation justifiée et grave. Pour que les combinaisons d'herbicides soient efficaces, elles doivent être mises en œuvre avant que la résistance à des herbicides ne soit un problème majeur.

 

Dans mon article précédent [1] sur le paradoxe de la résistance, j'ai écrit :

 

« Si l'on considère les mauvaises herbes résistantes aux herbicides comme un problème environnemental qui doit être traité, une stratégie que nous devons envisager sérieusement consiste à utiliser plus d'herbicides. »

 

Je tiens cela toujours pour vrai. À moins de planifier le retrait complet des herbicides de l'agriculture moderne (un objectif louable à long terme, mais irréaliste à court terme), nous devons essayer de protéger l'utilité des herbicides que nous avons. Comme les rotations d'herbicides sont inefficaces à elles-seules, le moyen le plus pratique de maintenir la valeur des herbicides actuels est de les mélanger avec d'autres herbicides efficaces. Cela reviendra presque certainement à augmenter la quantité totale d'herbicides que nous utilisons.

 

Mais « appliquer plus d'herbicides » est un propos que personne ne veut entendre, moi y compris (enfin, certains fabricants d'herbicides peut-être...). La société veut que nous diminuions l'utilisation des pesticides. Les agriculteurs n'aiment certainement pas dépenser de l'argent pour plus de pesticides. Donc, à un certain moment, nous devons arrêter de regarder vers les herbicides comme la solution à un problème créé par les herbicides. Vous savez ce qu'on dit au sujet de quelqu'un qui s'obstine à faire la même chose en espérant obtenir un résultat différent [12]. Nous devons mettre davantage l'accent sur les pratiques culturales de gestion des mauvaises herbes non chimiques. Cela implique de prendre certaines pages de l'agroécologie [13] et du manuel de stratégies de gestion des mauvaises herbes de l'agriculture biologique [14]. Nous devons faire un usage plus régulier des pratiques de désherbage culturales comme les cultures étouffantes [15] et les faux-semis [16]. Nous devons investir davantage dans les technologies de gestion des adventices mécaniques comme la robotique [17] et les destructeurs de semences [18]. Peut-être même que nous devrons réduire certains des avantages qui ont découlé de l'adoption du sans-labour [19]. Je n'ai certainement pas de solution magique au problème de la résistance aux herbicides. Mais je peux vous garantir que la solution à long terme ne sera pas simple, et on ne la trouvera certainement pas dans un paquet Bonux [20].

 

____________________

 

* M. Andrew Kniss est Professeur d'écologie et de gestion des mauvaises herbes à l'Université du Wyoming.

 

Source : http://weedcontrolfreaks.com/2015/10/want-to-reduce-herbicide-resistance-spray-more-herbicide/

 

 

[1] http://weedcontrolfreaks.com/2014/06/regulating-herbicide-resistance/

 

[2] http://wssajournals.org/doi/abs/10.1614/WT-09-008.1

 

[3] Ma note : L'herbicide n'induit pas la résistance dans une mauvaise herbe (adventice en langage écologiquement châtié) mais a un effet de sélection des plantes résistantes susceptibles de produire des graines produisant à leur tour des plantes résistantes.

 

[4] http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ps.4009/abstract

Evans, J.A., P.J. Tranel, A.G. Hager, B. Schutte, C. Wu, L.A. Chatham, and A.S. Davis. (2015) Managing the evolution of herbicide resistance. Pest Management Science. DOI: 10.1002/ps.4009

 

[5] http://onlinelibrary.wiley.com/journal/10.1002/(ISSN)1526-4998

 

[6] http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1706071/

 

[7] http://deltafarmpress.com/rice/superweeds-common-fallacies-and-interesting-study

 

[8] http://www.wssajournals.org/doi/pdf/10.1614/WS-D-11-00155.1

 

[9] http://www.enlist.com/en

 

[10] http://www.monsanto.com/products/pages/roundup-xtend.aspx

 

[11] http://news.psu.edu/story/151839/2012/02/09/integrated-weed-management-best-response-herbicide-resistance

 

[12] http://www.salon.com/2013/08/06/the_definition_of_insanity_is_the_most_overused_cliche_of_all_time/

Ma note : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent » (Albert Einstein)

 

[13] http://weedcontrolfreaks.com/2014/05/defining-agroecology/

 

[14] http://thefanningmill.com/2015/05/27/infographic-weed-control-strategies/

 

[15] http://www.extension.org/pages/18525/plant-and-manage-cover-crops-for-maximum-weed-suppression#.VjA1smerTCI

 

[16] https://extension.umd.edu/learn/stale-seedbed-technique-relatively-underused-alternative-weed-management-tactic-vegetable

 

[17] http://www.popsci.com/blog-network/our-modern-plagues/meet-robotic-weeders

 

[18] http://modernfarmer.com/2014/08/resistant-weeds-pulverize-seeds/

 

[19] http://www.cast-science.org/download.cfm?PublicationID=52723&File=10308d91d8c97093cbd6c7eb366531732925TR

 

[20] http://deltafarmpress.com/cotton/complete-resistant-weed-solutions-not-jug

 

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bob 29/10/2015 03:14

Merci pour la traduction!

J'ai du mal à comprendre le 1er tableau, si aucun herbicide du groupe 2 (inhibiteur de l'ALS, souvent utilisé en pré-levée), qu'est-ce que a été utilisé. Aussi si je regarde la classification des herbicides ( http://takeactiononweeds.com/wp-content/uploads/2014/01/herbicide-classification-chart.pdf ), je me rends compte que le groupe 2 est le groupe d'herbicide auquel la majorité des MH résiste (45 espèces en tout). N'est-ce pas normal de voir des résistances apparaitre dans ce le groupe traité par un herbicide de groupe 2?

Par chez moi la rotation d'herbicide est très peu utilisée. Si rotation il y a, elle coincide avec la rotation des cultures. J'ai du mal à imaginer comment des MH pourrait résister à un traitement de pré-levée (atrazine + metolachlor + mesotrione, soit 3 groupes d'herbicides différents) puis un traitement post-levée nouvelle génération (glyphosate + dicamba ou 2,4D). Toutefois, n'étant pas malherbologiste, je garde une réserve et continue à lire avec plaisir le blog de M. Kniss!

Enfin, je pense que le principal frein à la gestion des résistances des MH est bel et bien l'agriculteur. Nombre d'entre eux pense qu'une application d'herbicide par saison suffit (et ils peuvent avoir raison). Les faire retourner dans le champ pour une 2nd application est difficile, je n'imagine même pas leur demander de gérer la résistance à coup de passages de herse ou de semis de culture de couverture dans l'entre-rang.