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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Marc Dufumier : un titre ô combien pertinent !

20 Septembre 2015 , Rédigé par Seppi Publié dans #Recension, #Agriculture biologique

Marc Dufumier : un titre ô combien pertinent !

Marc Dufumier : un titre ô combien pertinent !

À propos de « 50 idées reçues sur l'agriculture et l'alimentation »

Ante scriptum : Mme Catherine Regnault-Roger a publié une excellent tribune dans la Tribune, « Interdiction des maïs OGM en France : un mensonge d'État » [a]. Npis en avons fait état ici [b].

Un commentateur a cru bon de faire la leçon à Mme Regnault-Roger en citant – sans argument supplémentaire, donc sous la forme d'un argument d'autorité (assez risible vu le « casier » de Mme Regnault-Roger...) – l'ouvrage de M. Marc Dufumier, « 50 idées reçues sur l'agriculture et l'alimentation ». Nous avions produit, fin février 2014, une recension de cet ouvrage du temps où nous squattions chez M. Anton Suwalki sur http://imposteurs.over-blog.com/. L'article s'était perdu, probablement dans les soucis quotidiens de M. Suwalki, qui, lui, ne bénéficie pas de cette liberté dont jouit un retraité.

Le commentaire de M. Serge offre donc l'occasion de ressortir ce texte des oubliettes informatiques. C'est d'autant plus important qu'il convient d'éviter que le débat sur la question cruciale pour notre avenir soulevée par Mme Regnault-Roger ne soit pas pollué par une idéologie déconnectée de la réalité.

 

La fin février est l'époque des moissons. Des moissons d'ouvrages, d'articles de presse, de déclarations, de sondages [1] alimentant le grand spleen des Français au sujet de leur environnement, leur agriculture, leur alimentation, leur santé. Cela coïncide avec l'ouverture du Salon de l'agriculture... la vitrine de la « bonne bouffe » devenant malencontreusement, et de plus en plus, le tremplin médiatique pour la diffusion d'objets frelatés...

 

Les marchands de peur ont encore fait fort pour ce millésime. Parmi eux, M. Marc Dufumier, qui se présente comme « agronome, professeur émérite à AgroParisTech [anciennement Institut national agronomique], expert auprès des Nations unies et de la Banque mondiale » [2].

 

Commençons par ce qui serait une mesquinerie s'il ne s'agissait pas d'un auteur se réclamant de l'écologie politique, tendance décroissantiste : comment produire environ 250 pages, certes sur un « papier [...] composé de fibres naturelles, renouvelables, recyclables... », sur un papier révolutionnaire donc ? Gros caractères ; marges généreuses (très utiles pour les gros points d'exclamation du lecteur-annotateur stupéfait et scandalisé...) ; pages de titre de chapitre limitées à la (prétendue) idée reçue et à la (prétendue) confirmation ou réfutation ; départ des chapitres sur les belles pages (donc une bonne vingtaine de pages blanches)... 18,90 € en France, 33,50 francs suisses à Genève.

 

Avec « 50 idées reçues sur l'agriculture et l'alimentation » (Allary Éditions), M. Dufumier a voulu, selon le cas, tordre le cou à des opinions ou abonder dans leur sens. Objectif en résumé : critiquer, voire dénigrer l'alimentation et l'agriculture « conventionnelles » ; promouvoir,voire louanger les versions qu'il préconise, sa fumeuse agroécologie et l'agriculture « biologique ».

 

L'ouvrage arrive avec un bandeau signé Nicolas Hulot : « Éclairant. Indispensable ». Un service que ne pouvait éluder le président de la Fondation Nicolas-Hulot au membre du conseil scientifique de ladite fondation. Mais – on se demande pourquoi – un service vraiment minimum : deux mots !

 

Éclairant, il l'est en effet, c'est ouvrage. Éclairant sur la perversion de la pensée et les méthodes abominables de désinformation. On ne peut, à ce stade, que se référer au titre de l'excellent dernier ouvrage de M. Jean de Kervasdoué (éd. Robert Laffont) : « Ils ont perdu la raison »...

 

Exemple avec la première idée prétendument reçue : « L'espérance de vie dans les pays industrialisés ne cesse d'augmenter, notamment grâce à la meilleure qualité des aliments. » Réponse de M. Dufumier : « FAUX ». Explication de M. Dufumier : « L'espérance de vie en bonne santé baisse en France comme dans le reste de l'Europe, et l'espérance de vie totale commencerait déjà à stagner aux États-Unis. »

 

M. Dufumier a manifestement fabriqué un homme de paille avec une « idée reçue » à double détente, dont le deuxième élément est pure invention dans un pays nourri – médiatiquement – de « malbouffe » [3]. Sa réponse est un non sequitur, agrémenté de surcroît d'un conditionnel pour le deuxième élément.

 

Et, quand on s'aventure dans le texte, on peut lire : « Donc oui, la meilleure qualité sanitaire de nos aliments a contribué à l'augmentation de l'espérance de vie entre les décennies 1960 et 1990... ». Difficile de nier l'évidence ! Alors on la cantonne dans un passé déjà lointain. Et...

 

Et on embraye sur l'anxiogénèse : « ...mais, depuis les années 2000, la progression de cette dernière stagne aux États-Unis et commencerait à faire de même en Europe. » Là encore, un indicatif et un conditionnel (curieusement, pas appliqués aux mêmes propositions que dans la réponse résumée...) pour preuves d'une allégation péremptoire. Quelle imposture !

 

Mais la prétendue preuve à l'indicatif est une contre-vérité grossière pour le lecteur moyen : l'espérance de vie a augmenté aux États-Unis d'Amérique entre 2000 et 2013 de 76,64 à 78,84 ans (avec une estimation d'augmentation d'un dixième d'année par an jusqu'en 2017) [4] ! Toutefois, l'obsédé textuel pourrait trouver des talents rhétoriques extraordinaires à M. Dufumier et relever qu'il traite de la « progression », donc d'une variable correspondant à la dérivée seconde. Et là, miracle, il a plutôt raison : la progression apparaît constante... donc elle stagne. Mais, ne serait-ce pas là faire le constat d'une liberté par rapport à la bonne foi pour une allégation qu'on pourrait autrement attribuer à l'erreur ou l'aveuglement ?

Marc Dufumier : un titre ô combien pertinent !

Quant à l'Europe, c'est une affirmation péremptoire au conditionnel. En France, l'espérance de vie est passée selon la même source de 79,06 ans en 2000 à 81,97 en 2013, et, malgré la baisse conjoncturelle de 2011 à 2012, il n'y a aucun signe de ralentissement (on prévoit 82,35 pour 2017). C'est la même chose pour l'Europe (Union européenne) en général [5].

L'argument se poursuit : « Certains toxicologues et endocrinologues ayant une grande connaissance de la physiologie humaine et du fonctionnement des molécules chimiques nous prédisent même un changement de tendance. » L'auteur nous offre une référence : l'expertise collective de l'INSERM « Pesticides : effets sur la santé » [6].

 

Quel sens donner à l'infinitive ? Distinction entre les toxicologues et endocrinologues qui savent et ceux qui ne savent pas ? Renforcement de l'argument d'autorité pour ce qui n'est en définitive qu'une opinion, de surcroît d'illustres anonymes ? Quelle valeur argumentative donner à une prédiction ? Qu'importe... l'espérance de vie n'est pas mentionnée dans l'expertise collective, du moins pas dans la synthèse...

 

En revanche, pas de source pour : « Plus inquiétant est en revanche la baisse de l'espérance de vie en bonne santé, c'est-à-dire sans incapacité. Nous savons déjà que, d'ici trente ans, elle aura baissé de dix ans pour les jeunes exposés aux pesticides dans l'alimentation et dans l'eau par rapport à celle de la génération des papy-boomers. » Point n'est besoin de se pencher sur le fond : qui peut prétendre faire une prédiction à trente ans ?

 

On peut ainsi analyser les 49 autres « idées reçues ». Sophisme en première page... sophismes et contre-vérités dans le texte... Prenons en encore deux.

 

« Idée reçue » No 12 : « La variété des semences diminue. » M. Dufumier répond : « VRAI » avec pour explication : « Seules les semences inscrites à un catalogue sont aujourd'hui vendues et plantées ».

 

Manifestement, ce n'est point là une explication, mais une diversion. Et le texte déroule des idées reçues – des vraies – comme des vérités : les temps bénis de la sélection par les agriculteurs ; le GNIS subtilement dénigré comme une émanation du régime de Vichy (curieux, de la part d'un auteur dont les thèses n'auraient pas dépareillé du temps de « la terre qui ne ment pas ») ; la concentration du marché des semences qui se traduit par la mainmise des multinationales sur le GNIS ; multinationales qui, même, « parviennent à imposer un système de certificats d'obtention végétale (COV), qui s'apparente de plus en plus au système des brevets aux États-Unis » ; OGM et comportement agressif de Monsanto vis-à-vis des agriculteurs, même en cas de « contamination » fortuite ; ode aux « faucheurs volontaires », au Réseau Semences paysannes et à Kokopelli. Démonstration de l'affirmation initiale ? On a beau chercher !

 

« Idée reçue » No 27 : « On ne pourra pas nourrir la planète avec une agriculture 100 % bio. » Réponse : « FAUX ». Explication : « Même l'ONU reconnaît aujourd'hui que c'est possible, et souhaitable. »

 

Aucun complément dans le chapitre pour cet argument d'autorité non référencé (comme par hasard) et dont M. Dufumier ne pouvait pas ignorer qu'il est faux. Nous l'avons déjà signalé sur le site Imposteurs à propos de son ouvrage précédent : les rapporteurs spéciaux, dont M. Olivier De Schutter (dont l'auteur se prévaut à l'évidence), sont des personnalités indépendantes qui ne sauraient engager les Nations Unies [7]. M. Dufumier se réfère en outre à un rapport qui n'est pas aussi affirmatif [8]. Du reste, dans son ouvrage précédent, il avait pris la précaution d'employer le conditionnel. Sur ces points, donc, M. Dufumier se livre à une escalade d'engagement et, pour tout dire, une manipulation éhontée.

 

Pour qui connaît les procédés de nombreux acteurs (pas tous) de la mouvance alter et anti, cet ouvrage n'est une surprise que pour ceux qui accordent du crédit au titre d'ingénieur agronome et à un passé d'enseignant dans une école prestigieuse (pour combien de temps encore, le prestige ?). Si on décide un jour de créer un « Enfer » pour les productions calamiteuses de cette mouvance [9], cet ouvrage y prendra une place de choix.

 

________________

 

[a] http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/interdiction-des-mais-ogm-en-france-un-mensonge-d-etat-506084.html

 

[b] http://seppi.over-blog.com/2015/09/glane-sur-la-toile-19-interdiction-des-mais-ogm-en-france-un-mensonge-d-etat.html

 

 

[1]  Que penser, par exemple, du sondage « exclusif » réalisé par CSA pour France Nature Environnement :

 

« Certains pesticides utilisés en agriculture sont suspectés de comporter des risques pour la santé de l'homme, notamment d'induire des cancers. Vous personnellement, souhaitez-vous que l'utilisation de ces pesticides soit signalée par un affichage sur l'emballage des produits alimentaires concernés ? »

 

http://www.fne.asso.fr/fr/sondage-exclusif-france-nature-environnement-/csa-pesticides-ogm-elevage-en-batterie-les-francais-veulent-savoir.html?cmp_id=33&news_id=13597

 

[2]  Que signifie « Nations unies » dans ce contexte ? Et quelles ont été les contributions de M. Dufumier à titre d'expert (expert selon les critères des organisations en cause) ? Les sites internet des organisations sont peu loquaces sur ces contributions.

 

[3]  Voir notamment le numéro du 14 février 2014 de Marianne et sa couverture. On nous a épargné l'équivalent du « Oui, les OGM sont des poisons ! » en couverture du Nouvel observateur du 20 septembre 2012. Mais M. Périco Légasse, « [c]ritique gastronomique "engagé" pour la cause du "goût juste", spécialisé dans les problèmes de consommation... » (Wikipedia) n'a pu s'empêcher d'ouvrir son réquisitoire peu ragoûtant par : « La malbouffe tue. »

 

[4]  http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?codeTheme=3&codeStat=SP.DYN.LE00.IN&codePays=USA&codeTheme2=3&codeStat2=x&codePays2=IND&langue=fr

Source des données : Banque mondiale.

 

[5]  Voir par exemple :

http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&init=1&plugin=1&language=en&pcode=tps00025

 

[6]  http://www.inserm.fr/actualites/rubriques/actualites-societe/pesticides-effets-sur-la-sante-une-expertise-collective-de-l-inserm

 

[7]  http://www.imposteurs.org/article-marc-dufumier-un-nouveau-chapitre-a-bouvard-et-pecuchet-par-wackes-seppi-106807597.html

 

[8]  http://www.imposteurs.org/article-de-schutter-l-agroecologie-et-l-imposture-politique-et-mediatique-par-wackes-seppi-80320617.html

 

[9]  Ce serait un immense service à lui rendre car elle bénéficiera alors de la crédibilité de ses productions honorables.

 

 

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